‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 97 sur 133 · AGAMEMNON, ARCAS AGAMEMNON · texte numérisé non relu

AGAMEMNON, ARCAS AGAMEMNON

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnois la voix qui frappe ton oreille.

ARCAS

C'est vous-même, Seigneur ! Quel important besoin

Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?

A peine un foible jour vous éclaire et me guide.

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Anlide (1).

Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?

Les vents nous auroient-ils exaucés cette nuit ?

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune (2).

AGAMEMNON

Heureux qui satisfait de son humble fortune, Libre du joug superbe où (3) je suis attaché, Vit dans l'état obscur où les Dieux l'ont caché !

ARCAS

Et depuis quand. Seigneur, tenez-vous ce langage ? Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage Les Dieux, à vos désirs toujours si complaisants. Vous font-ils méconnoitre et haïr leurs présents ? Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée,

H) Voir sur Aulide la note & la liste des acteurs.

(a) Voltaire a défendu ce rers contre un Anglais qui lui reprochait dfitre trop pompeux et préférait la réponse d'//amW : « Je n'ai pas entendu utte souris trotter ». Ce serait plutât le critique anglais qui aurait raison ; il faudrait d'ailleurs accuser non Racine mais le ton de dignité que les contemporains exigeaient de la tragédie.

(3) OU pour auquel est fréquent au xvii» siècle.

RACINE ==.==^.=

Vous possédez des Grecs la plus riche contrée. Du sang de Jupiter issu de tous côtés, L'hymen vous lie encore aux Dieux dont vous sortez (1). Le jeune Achille enfin, vanté par tant d'oracles (2), Achille, à qui le ciel pfomet tant de miracles. Recherche votre fille, et d'un hymen si beau Veut dans Troie embrasée allumer le flambeau. Quelle gloire. Seigneur, quels triomphes égalent Le spectacle pompeux que ces bords vous étalent, Tous ces mille vaisseaux, qtri chargés de vingt rois, N'attendent que les vents pour partir sous vos lois ? Ce long calme, il est vrai, retarde vos conquêtes ; Ces vents, depuis trois mois enchaînés sur nos têtes, D'Ilion trop longtemps votts ferment le chemin. Mais parmi tant d'honneurs, vous êtes homme enfin : Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, Ne vous a point promis trn bonheur sans mélange. Bientôt... Mais quels malheurs dans ce billet tracés Vous arrachent, Seigneur, les pleurs que vous versez ? Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie ? Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie ? Qu'est-ce qu'on vous écrit ? Daignez m'en avertir.

AGAMEMNON

Non, tu ne mourras point, je n'y puis consentir.

ARCAS

Seigneur....

AGAMEMNON

Tu vois mon trouble ; apprends ce qui le cause, Et juge s'il est temps, ami, que je repose. Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés Nos vaisseaux par les vents sembloient être appelés. Nous partions ! et déjà par mille cris de joie Nous menacions de loin les rivages de Troie. Un prodige étonnant fit taire ce transport : Le vent qui nous flattoit nous laissa dans le port. Il fallut s'arrêter, et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile (3).

(1) Atrée est fils de Ptlops, fils de Tantale, fils de Jupiter, Hippodamie, femme de Pelops, est fille d'ŒnomaOs, fils de Mars.

(2) Allusion à une prédiction des Parques dans VÉpithalame de Thétis et de Pelée de Catulle.

(3) Il y a dans cette image le souveair de deux expressions de Virgile -.«Tous fatiguent de leurs rames le jour et la nuit »; « les rames luttent sur une mer paresseuse ».

IPHIGENIE

Ce miracle inouï me fit tourner les yeux Vers la divinité qu'on adore en ces lieux. Suivi de Mcnélas, de Nestor, et d'Ulysse, J'offris sur ses autels un secret sacrifice. Quelle fut sa réponse ! et quel dcvins-jc (1), Arcas, Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas ! * Vous armez contre Troie,une puissance vaine, Si dans un sacrifice aujjuste et solennel

Une fille du sang d'Hélène De Diane en ces lieux n'cnsanj*lante l'autel. Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, Sacrifiez Iphigénie. »

ARCAS

Votre fille !

AGAMEMNON

Surpris, comme tu peux penser, Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage Que par mille sanglots qui se firent passage. Je condamnai les Dieux, et sans plus rien ouïr (2), Fis vœu sur leurs autels de leur désobéir. Que n'en croyois-je alors ma tendresse alarmée ? Je voulais sur-le-champ congédier l'armée. Ulysse en apparence approuvant mes discours, De ce premier torrent laissa passer le cours. Mais bientôt rappelant sa cruelle industrie (3), Il me représenta l'honneur et la patrie, Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis. Et l'empire d'Asie à la Grèce promis : De quel front immolant tout l'État à ma fille, Roi sans gloire, j 'irais vieillir dans ma famille ! Moi-même (je l'avoue avec quelque pudeur) (4), Charme de mon pouvoir, et plein de ma grandeur, Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce, Chatouiiloient (5) de mon cœur l'orgueilleuse foiblesse.

(i) Qud devins-je pour que devins-je est usuel au xvii» siècle.

(2) Le verbe ouïr était employé au xvn» siiele, mOme en prose, à presque tous les temps et toutes les personnes.

(3) Industrie au sens étymologique, fréquent au xvii» siècle, d'habileté, adresse.

(4j Ptideur s'emploie au xvn* siècle avec tous les sens du mot honte (sens étymologique).

(5) La métaphore de chatouiller (ainsi que quelques autres : pousser, caresser, essuyer, etc.) était dans la première moitié du xvii» siècle fort à la mode. Elle vieillissait vers 1670.

RACINE. T. II. l5

RACINE

Pour comble de malheur, les Dieux toutes les nuits Dès qu'un léger sommeil suspendoit mes ennuis (1), Vengeant de leurs autels le sanglant privilège. Me venoient reprocher ma pitié sacrilège, Et présentant la foudre à mon esprit confus, Le bras déjà levé, menaçoient mes refus. Je me rendis, Arcas ; et vaincu par Ulysse, De ma fille, en pleurant, j'ordonnai le supplice, l^is des bras d'une mère il falloit l'arracher. Quel funeste artifice il me fallut chercher ! D'Achille, qui l'aimoit, j'empruntai le langage. J'écrivis en Argos (2), pour hâter ce voyage, Que ce guerrier, pressé de partir avec nous, Vouloit revoir ma fille, et partir son époux,

ARCAS

Et ne craignez-vous point l'impatient (3) Achille ? Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, Ce héros, qu'armera l'amour et la raison, Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom ! Verra-t-il (4) à ses yeux son amante immolée?

Achille était absent ; et son père Pelée, D'un voisin ennemi redoutant les efforts, L'avoit, tu t'en souviens, rappelé de ces bords; Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence, Auroit dû plus longtemps prolonger son absence. Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille va combattre, et triomphe en courant ; Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, Hier avec la nuit arriva dans l'armée.

Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras. Ma fuie, qui s'approche, et court à son trépas ; Qui loin de soupçonner un arrêt si sévère. Peut-être s'applaudit des bontés de son père. Ma fille.... Ce nom seul, dont les droits sont si saints, Sa jeunesse, mon sang, n'est (5) pas ce que je plains.

(i) Ennui au sens très fort du xvii» siècle : douleur profonde.

(2) Sn Argos = à Argos. On disait de même en Avignon, en Alger, etc.

(3) Impatient au sens étymologique d'irritable.

(4) Il faut comprendre : voudra-t-il voir...

(5) Cet accord du verbe avec un seul de ses sujets est un latinisme fréquent chez Racine au xviii siècle.

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IPHIGENIE

Je plains (1) mille vertus, une amour mutuelle, Sa piété (2) pour moi, ma tendresse pour elle, Un respect qu'en son cœur rien ne peut balancer, Et que j'avois promis de mieux récompenser. Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice. Tes oracles sans doute ont voulu m'éprouvcr ; Et tu me punirois si j'osois l'achever.

Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence: H faut montrer ici ton zèle et ta prudence. La Reine, qui dans Sparte avoit connu ta foi (3), T'a placé dans le rang que tu tiens près de moi, Prends cette lettre, cours au-devant de la Reine, Et suis, sans t'arréter, le chemin de Mycène. Dès que tu la verras, défends-lui d'avancer. Et rends-lui (4) ce billet que je viens de tracer. Mais ne t'écarte point : prends un fidèle guide. Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide, Elle est morte. Calchas, qui l'attend en ces lieux, Fera taire nos pleurs, fera parler les Dieux ; Et la religion, contre nous irritée.

Par les timides Grecs sera seule écoutée. Ceux même dont ma gloire aigrit l'ambition Réveilleront leur brigue (5) et leur prétention. M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse.,.. Va, dis-jc, sauve-la de ma propre foiblesse. Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, Découvrir à ses yeux mon funeste secret. Que, s'il se peut, ma fille, à jamais abusée, Ignore à quel péril je l'avais exposée. D'une mère en fureur épargne-moi les cris ; Et que ta voix s'accorde avec ce que j'écris. Pour renvoyer la fille, et la mère offensée, Je leur écris qu'Achille a changé de pensée, Et qu'il veut désormais jusques à son retour Différer cet hymen que pressoit son amour.

(1) Plains = déplore. Sens friqueni au xvii» siiclc.

(2) Piitt B affection respectueuse. Sens du latin pietas fréquent & cette date.

(3) Foi s'emploie au xvii* siècle dans tous les sens de fidélité.

(4) Rendre pour remettre un billet, une lettre est alors l'expression usuelle.

(5) Brigue ne s'emploie plus guère qu'au pluriel. Le singulier était d'usage fréquent au xvii» siècle.

Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille On accuse en secret cette jeune Ériphile Que lui-même captive amena de Lesbos Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos, C'est leur en dire assez : le reste, il le faut taire. Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire ; Déjà même l'on entre, et j'entends quelque bruit. C'est Achille. Va, pars. Dieux ! Ulysse le suit (1).

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