Théâtre (premìere série)
Tu es le Père de la famille : quand le père est mort, les enfants se sont dispersés; durant qu'il reste dans la maison, les frères travaillent ensemble;
Le Maître-du-Champ, et les générations des hommes
Se lèvent et se suivent dans la bénignité de votre permission, Seigneur !
Tu es le Bien Commun, la Source de la Révérence,
Tu es le Siège de la Loi, le Sceau de la Justice, le Dispensateur de l'Eau, le Dépositaire de l'Antiquité, selon
Que la Parole primitive a été communiquée.
Tu es le Maître des Cérémonies, les trois cents cérémonies et les trois mille rites, tu règles
L'harmonie par qui le Ciel est joint à la Terre, pareille à la lumière de la Lune !
Et c'est pourquoi, nous prosternant la face contre terre, nous faisons révérence à Votre Majesté.
Tous se prosternent à la fois.
L'EMPEREUR. — Faites votre rapport.
LE PREMIER MINISTRE. — Vous avez devant votre face vos serviteurs par qui vous voyez et vous étendez les mains.
La pluie descend du Ciel bienfaisant, la main de l'eau s'étend sur la surface de la terre;
Celle-ci ne reste point sèche, mais suivant l'ordre des temps avec cérémonie, elle produit un ample sacrifice.
De ses antiques trésors
Elle met la nourriture devant les hommes afin qu'ils mangent, l'ayant mélangée à leur salive,
Et que le feu du cœur ne s'éteigne point, mais qu'il brûle, produisant de la lumière,
Par quoi l'homme voit et entend, et il est capable de comprendre dans son esprit.
Et le mâle s'étant uni à la femelle, le peuple est né,
Que tu gouvernes avec sagesse selon les règles de la musique et le précepte de l'Antiquité.
A l'Ouest la Terre s'élève vers l'adoration;
Le Nord borne ton empire, et les Pvois du Sud
Ont reçu ton sceau et t'envoient des tributs;
Et à l'Est la mer.
Pacifique, sans bornes, éternelle ;
De ce côté la Porte noire du Ciel par où le Soleil apparaît.
Telles sont les bornes de ton Empire.
Et il est appelé l'Empire du Milieu, le Royaumede-la-Tranquillité-du-Matin.
Il est rond comme une coupe, et l'astre du jour y est posé comme un fruit,
Et le grand Dragon s'y enroule dont on ne sait où est sa fin ni sa tête.
Et au rebours de l'ascension du Ciel étoile, Les fleuves vont d'un cours unanime à sa rencontre. Les hommes de leurs maisons sortent dans l'herbe de la terre:
Soit les agriculteurs, on ceux qui vivent dans les bateaux; ou les Cent mille villes.
L'EMPEREUR. — Que dis-tu de l'Empire ?
LE PREMIER iMLMSTRE. — Tout est paisible, ainsi que l'exprime le caractère : J'entends les cloches des temples dans la montagne.
Ni famine, ni peste, ni guerre.
Le paysan a recueilli son riz,
Et le thé, et la soie, et le miel, et le coton; il l'a vendu,
Et à l'extrémité de sa ligature, il a fait solidement le nœud correct et juste.
La Justice réside dans les tribunaux et dans les concours, telle que l'alun qui sépare de la fange une eau pure,
Ou, à son défaut.
Le Jugement qui n'est pas de moindre prix.
Et voilà ce que les courriers qui arrivent du matin jusqu'au soir rapportent.
Mais qu'il me soit permis de parler.
L'EMPEREUR. — Ou'as-tu à dire ?
LE PREMIER MINISTRE. — Révérence à votre face sacrée !
Pourquoi a-t-il plu à mon Seigneur, ayant quitté sa capitale et enfreignant les rites,
De demeurer dans cette solitude où est la sépulture de l'Antique-Empereur ?
Nul n'en sait le nom, ni le règne, sou signe n'est point retrouvé dans les histoires :
Mais une grande statue de pierre dont les traits et les membres sont effacés est couchée dans les herbes hautes.
Il a plu à mon Seigneur, averti par le souffle des songes,
De se rendre ici et d'y offrir des sacrifices,
Et d'y construire ce temple et d'yrésidcr, et il ne retourne pas vers sa ville.
Qu'il plaise à l'Empereur de nous instruir«ï.
L'EMPEREUR. — Y a-t-il quelque chose de nouveau dans l'Enjpire ?
LE PREMIER MINISTRE. — Qu'y aurait-il de nouveau. Majesté ?
IV o
L'EMPEREUR. — J'ordonne que l'on parle ouvertement.
LE PREMIER PRLNGE. — Je parlerai donc, ô Roi ! Votre peuple élève les mains vers vous.
Ni le- vin, ni les offrandes dti riz et de fèves
Ne satisfont les morts, ni les vêtements qu'on leur offre,
Ni les taëls de papier ne les trompent, ni la flamme ne les éblouit, ni le bruit des gongs et des tambours ne les repaît.
Mais ils errent la nuit dans les champs, ou sur les fleuves dans le brouillard., et comme des rats ils fourmillent dans les maisons.
Eux, le peuple vide et sans boyaux, qu'ont-ils à nous tourmenter, se rassemblant à l'odeur du feu, g-rinçant des dents à l'exhalaison de la graisse qui frit?
Comment les verrait-on, eux que le démon, comme un voleur, a dépouillés de leur corps ?
Mais les petits enfants meurent ou sont saisis de convulsions.
Et les hommes ne peuvent plus travailler, mais, le cœur serré, la queue enroulée autour du crâne, ils tournent la tête de côté et d'autre,
Et dans la profonde nuit, saisis d'une froide horreur.
Ils se réveillent en sursaut, comme un homme qui trouve un serpent enroulé autour de sa cuisse.
Nulle prière ne les fléchit. L'atroce visiteur ne sait pas rire.
Mais ils sont plus durs que des vieillards, plus mornes que les vers.
Le sacré crâne de mouton avec le Soleil peint sur une tempe et la lune sur l'autre, et l'hexag-ramme femelle sur le front,
Ne ferme point la fissure de la terre, ni l'incantation des sorciers, ni la décharge des mousquets et des pétards ne détruit les larves.
Les Froids
Se pressent autour de nous, et silencieusement ils assistent au repas, écoulant ce que l'on dit, et quand la lampe est éteinte, ils nous touchent.
Ils sortent du sol comme une vapeur, et le laboureur qui de son fer traverse les antiques champs de bataille les fait lever par mille et dix mille.
Majesté, trouve le remède ! Fils du Ciel, ferme la porte de la terre ! empêche les morts de nous venir tourmenter.
Ils ont vécu leur vie. Qu'ils reposent maintenant dans le cercueil que nous leur avons donné.
Et, délivrés du travail, qu'ils ne nous envient point la nourriture.
L'EMPERF^UR. — Je suis le Roi des Yivanls, mais je n'ai poiril empire Sur le peuple des Morts.
Que celui-là parle qui a une chose à dire.
LE PREMIER PRINCE. — Délivrez-nous de l'immonde attouchement des morts !
Car votre peuple ne voit au-dessus de lui que vous seul.
Car qui sait où habite l'empereur des Morts,
Et qui d'entre nous, allant vers lui, lui fera des représentations ?
Pour vous, parlez-lui, ô Majesté !
Car son Empire est assez vaste, sans qu'il déborde sur le nôtre.
L'EMPEREUR. — Que dit-on de cet Empire, notre voisin ?
LE GRAND EXAMINATEUR. — Nul pèlerin n'en a rapporté la boue à ses pieds, et nul ne sait ce que parlent les morts avec un souffle glacé.
0 Seig"neur,nous sommes dans ce monde comme un pauvre qui en se levant heurte le toit de sa têle,
Et écartant les bras il louche les murs de sa maison.
Au dehors est une région aveugle, sans bornes, sans solidité.
Nous reportant aux âges anciens, nous ne trouvons aucune lumière.
Prenant les antiques écritures, ce sont d'inextricables énig-mes.
Les sages meurent sur elles, embrouillant, falsifiant, et leurs générations
Ne pénètrent pas la difficulté des soixante-quatre koiiâs.
Et pour le petit peuple, payant les bonzes et les sorciers, brûlant du papier, des cierges et de l'encens, il honore les dieux, les déesses et les démons.
Le ciel et la terre en grouillent, et les arbres, et la mer, les champs et les montagnes, les rues et les boutiques.
On les peint en vert ou en rouge, grinçant des dents, hurlants, les yeux poussés hors de la tète, de leur cent membres brandissant des armes, des vases et des instruments de musique.
Maîtres épouvantables.
Et les prêtres récitent
Que tout ce qui est mort renaît et que rien ne peut exterminer
La force de la vie, mais toutes choses repoussent : il faut renaître encore ! Misérables, il faut mourir encore !
Voilà ce que conçoit le Sage dans le miroir de son esprit, soit qu'il envisage les cieux superposés, ou la terre,
Avec ses peuples d'hommes et d'animaux, ou la profondeur des dix-huit enfers.
Mais soit qu'il en soit ainsi,
Soit que le corps et l'âme pourrissent ensemble, dans la boîte de bois où se réduisent les entrailles et les os,
A présent la chose est douteuse, et c'est assez que chacun
Vive en satisfaction, suivant les Cinq Préceptes.
Mais voici que les Morts ne nous laissent point en repos, et, tels que des gens sans loi,
Ni les murailles ne les arrêtent, ni l'Edit Impérial ne les terrifie.
L'EMPEREUR. — Oui parle de la longueur de cet Empire ? et des Cent mille Villes
Qui sont posées, telles que des encensoirs dans le jardin d'un Temple, dans l'étendue de sa circonférence ?
Mais cet autre Empire l'embrasse, et il n'est rien qui ne lui paye tribut, et moi-même, l'Empereur,
J'irai là, et me prosternant devant Yâlô, je ferai adoration.
Nous connaissons le malheur de nos peuples, la calamité de la peur,
Et que ce n'est pas une horreur vaine et la vision de l'esprit qui dort ;
Notre palais lui-même n'a pas été à l'abri de la Visitation.
A quoi réfléchissant (car notre devoir souverain
Est que notre peuple, à l'abri de la peur et de la main violente
Vive en paix dans la "puissance de notre bras étendu).
Nous voyons la règle du ciel violée, car cette terre qu'ils cultivent
Est aux vivants, et les morts n'ont point droit parmi eux.
Si donc ils se mêlent à nous, s'ils entrent, assistant au repas, contaminant notre sommeil.
S'ils enfreignent notre droit, il faut
Que quelque empiétement aussi ait été fait par nous.
Averti par la voix sans lèvres des songes, abandonnant notre ville, averti par le souftle sans chaleur.
Nous avons recherché la sépulture de l'Ancien Empereur.
Il gît ici, tout seul dans ce lieu désert.
Et nous lui avons offert des sacrifices, et nous, son successeur dans le milieu indissoluble,
Les pieds nus et dépouillé de nos insignes impériaux,
Nous lui rendons hommag'e, et, comme un fils près de son père, nous dormons sur la terre à son côté,
Attendant qu'il lui plaise de faire une réponse et un signe.
Et c'est pourquoi j'ai fait creuser cette fosse dans la terre, et, me penchant au-dessus, j'appelle.
Car la voix humaine est moins forte que le cri sauvage des animaux.
Mais elle va jusqu'aux cieux et perce l'enveloppe de la terre.
— Entends, ô Empereur, ce que nous disons ?