‹ Théâtre (premìere série) (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · Roi Primitif, Seigneur de l'ouest, entends · texte numérisé non relu

Roi Primitif, Seigneur de l'ouest, entends

LE PREMIER PRINCE. — Certes, il n'entend pas, il dort.

Comme un homme considérant la lumière de la lune, s'il entend un cri faible et lointain.

Il ne s'en soucie pas, ainsi les siècles

Lui enveloppent la tête et la mort irrévocable obstrue sa bouche.

L'EMPEREUR. — Jadis les hommes erraient.

Celui-ci fut entre les premiers Rois

Oui, ayant formé une armée, s'emparèrent de la terre,

Repoussant les peuplades sauvages, et comme un bœuf sur ses quatre pieds.

S'y établissant, ils résolurent de la posséder.

Une race de géants et leur âme était jointe à leurs membres comme le fer avec le bois.

Au milieu de leurs armées ils marchaient tels que des éléphants, et debout au-dessus de leur peuple, des armes dans les deux mains, l'arc au ventre, ils regardaient de côté et d'autre.

Ni les dieux n'étaient connus alors, et devant le Suprême Seig-neur ils ne pliaient point le genou.

Mais prenant le vent, ouvrant les narines à l'odeur de la terre herbue.

Ils se levaient, confiants dans leur force et dans la durée de leur vie.

Entends-nous, ô Roi, réponds!

C'est moi, l'Empereur, qui te parle! Lève-toi I réponds!

LE GR.4ND EXAMINATEUR.— Celui-ci était votre égal, et étant mort il échappe à votre convocation.

Les paroles vers lui

Se dissipent comme de la cendre et la force de la voix est évaporée.

L'EMPEREUR. — Que ferai-je donc, et quelle parole emploierai-je.

Afin que les Sourds entendent, afin que les Muets répondent, et que sans corps ils apparaissent !

Entends-nous, Roi, si de ce peuple que tu as introduit

Tu gardes quelque compassion! Révèle la cause, prononce

Le remède; quel fut notre péché? Que tout le peuple ne soit pas puni!

Mais il est juste, s'il le faut, que moi, l'Empereur, j'expie et je meurs. Je fais la prière de Chu sous le mûrier :

Que je périsse, moi et ma race, et que ma dynastie soit extirpée de la terre !

LE NÉCROMANT. — 0 Empereur, ce n'est pas ainsi qu'il faut parler aux morts.

L'EMPEREUR. — Qui est celui-ci?

L'EUNUQUE, s avançant et se prosternant. — Révérence à votre face sacrée ! révérence à votre face sacrée ! Que Votre Sublimité m'excuse et ne me fasse pas mourir!

Celui-ci connaît les arts profonds.

C'est un homme du Pays-désert-des-Monlagnes, là où la licorne hennit, et les démons y ont leur pouvoir.

Celui-ci a fait les trois expirations par les narines, expulsant de son cœur les trois maux,

Qui sont la colère, le désir et l'ignorance.

Assis et droit comme un dard, les deux yeux fixés sur l'extrémité de son nez,

La pointe de la lanj^ue retournée contre le palais, il s'est conçu lui-même.

Et délivrant son âme de la nécessité, comme un gong- qu'on heurte par le milieu,

Il a ébranlé l'univers, faisant trembler les dieux supérieurs et inférieurs.

Il les chasse ou les appelle comme des chiens, brandissant le foudre magique.

Il a étudié les mœurs des Mânes, et comme un ligre qui guette le poisson,

Comme un chasseur qui, mettant le filet à l'ouverture des terriers,

Enfume le gibier ou introduit le furet,

Avec ses incantations il retire les Morts de la terre, et les prend dans le piège de son carré magique.

L'EMPEREUR. — Ce sont des arts infâmes et défendus !

Où est le respect ? où est notre piété? Ce scélérat aura-t-il le pouvoir de capter les âmes humaines et de les torturer?

De telles vermines doivent être exterminées, ainsi que l'édit l'ordonne, et tu as été trop hardi que de l'introduire.

Et quant à ces pouvoirs qu'ils acquièrent,

Où est le nôtre en ce cas et celui du Suprême Régulateur ?

Il n'est pas bon qu'aucun homme se soustraie à la Loi, ne dépendant que de lui-même.

Ils vont chantant des fables, de morts et de renaissances, et, faisant tourner je ne sais quelle roue,

Que l'âme, j'en ai honte et horreur! des hommes

Passe au corps des animaux, et que toutes choses sont vaines et mauvaises, n'y ayant cependant proprement bien ni n)a!, ni vrai, ni faux.

De telles croyances sont impies et détestables, et recherchant dans les Livres, nous ne trouvons rien de pareil.

Et où serait, quand je juge, mon pouvoir, et ma considération quand je punis? Ceci est primordial, véridique, éternel,

Que le mal est puni avec le malfaiteur, et que tout homme répond

Pour ses actes tout seuls. Voilà ce qu'il est nécessaire de savoir, et le reste est extravagance.

Et pour ces hommes, ils vivent dans les ténèbres dans le contact des larves et des démons, et la présence de celui-ci souille

La Majesté dont je suis revêtu.

L'EUNUQUE. — Révérence à votre face sacrée! Que la nécessité, que la nécessité m'excuse !

L'EiMPEREUR. — J'ai horreur!

Certes il m'est dur d'employer de tels moyens.

LE PREMIER PRINCE. — Les Morts, s'ils se mélangent à nous, usurpent, et, violant la loi, ils se placent sous votre autorité.

Usez de l'homme qui s'en peut saisir. Et parlerat-on aux barbares sans un interprète?

L'EMPEREUR. — Je n'emploierai pas l'art noir! Je crains. Rien de bon ne peut venir de ces pratiques hideuses.,

LE PREMIER PRINCE.— L'instruction du Ciel vous a conduit à ce tombeau.

L'EMPEREUR. — J'ai appelé et il ne m'a pas été répondu.

LE NÉCROMANT. — Très-magnifique Empereur, vous ne parlez pas aux Morts comme il faut.

Quand l'ennemi est venu, en attendrez-vous du bien, lui ferez-vous des prières et des objurgations?

Mais la nécessité les pousse, ou une volonté maligne, et leur dessein est de vous nuire.

C'est ainsi que les Morts se répandent par les villes et par les campagnes, tourmentant voîre peuple.

Soit qu'ils cherchent à se réincarner,

Ou que purement ils errent, et pas plus que les animaux ne comprennent le langage humain, ils ne vous entendent parler.

Pour moi, je ne supplierai pas, mais me couvrant du mot redoutable,

M'armant de la formule que les sages descendant dans la méditation profonde ont trouvée,

Comme un voleur qu'on saisit aux cheveux ou par un membre dans la nuit.

J'extrairai ce mort de son tombeau, et je le contraindrai de répondre.

L'EMPEREUR. — Oseras-tu bien te saisir de l'âme du grand Empereur, misérable?

LE NÉGROMANT. — Je suis la main que vous employez.

LE GRAND EXAMLNATEUR. — N'hésitez pas à sauver votre pays.

L'EMPEREUR reste quelque temps silencieux, puis fait un siçne qu'il consent. LE NÉGROMANT se prosterne devant lui, et, s e. tant relevé, il commence ses préparatifs. — Carré magique, encens. — Obscurité. — La scène n'est plus éclairée que par les cierges rouges plantés dans la terre.

Le GoDJurateur frappe, sans trop de force, sur un grand disque de bronze, attendant jusqu'après que la vibration a cessé d'être perceptible.

Tous gardent le silence.

LE NÉCROMANT, accroupi^ à demi voix. — Om! a, a,, i, i, u, u, ri, ri, li, li, e, ai, o, ou!

Om ! ka, kha, ^a, gha, na! (// achève à voix basse et répète plusieurs fois la même formule.)

Se relevant, à voix haute.

Om! a, a, i, i, u,u, ri, ri, li, li, e, ai, o, ou, aiig-ah î çwahah!

Entends ! entends!

Je te conjure par la force des lettres,

Les voyelles que l'âme expulse du corps qui s'ouvre jusqu'au fond.

Les graves et les aiguës, l'a et l'i,

Et les consonnes par qui la bouche donne passage de ses trois portes, la langue, les lèvres et les dents !

Entends les éléments! Formant les lettres une à une, comme on apprend aux enfants à épeler, j'applique ma bouche à ton oreille.

Entends, mort, le langage vivant, entends le langage humain!

La parole qui dans l'âme creuse se pense et se produit elle-même. Entends et parle!

Il frappe un coup sur le gong. Puis, prenant une poule noire, il l'égorgé, et en répand le sang, avec du riz, sur le carré magique.

Flaire! voici du sang! mange! voici du riz! Respire la chaude vie, respire la nourriture

Sur qui le cœur de tous les animaux est arrêté, Et c'est le charme du souvenir par qui l'âme réside en elle-même.

Souviens-toi! reviens!

Il frappe un coup sur le gong.

Voici le moment apparais! apparais !

Je t'adjure par la terre, et par le feu qui sort de la terre,

Et qui sert à cuire les aliments et par qui des sacrifices sont offerts aux dieux et aux démons,

Et aux gardiens qui se tiennent aux quatre plages du Monde ! Apparais!

Grondement sous terre.

0! o! ki!ki ! apparais! apparais!

Voici que je me penche comme un homme qui souffle sur le feu !

Je t'adjure parla terre, parle feu!

Et par la fureur de la terre qui jaillit dans la forme du feu,

Comme sous une bouche qui suce, et qui est dans le vin que l'onboit, dans le chanvre et dans le pavot.

Et dans la frénésie qui remplit les devins et les sorcières, et dont je suis possédé! Je t'appelle, je t'appelle !

Une bouffée de flamme jaillit du sol-

Apparais! apparais!

Voici que j'ai mis mon cœur en communion avec le tien, et que je participe àtes mystères, et la rage m'emplit et m'horripile !

Je suis touché du doigt d'en bas ! le souffle d'en bas me traverse comme une épée!

Des pieds je m'élève ! des mains je dissipe l'obstacle interposé! Apparais 1

Il tombe en convulsions.

Le sol tremble. Grondement souterrain tel qu'un coup de tonnerre. Une épaisse colonne de flamme et de fumée s'élève de la terre qui, se dissipant peu à peu, laisse voir L'EM- PEREUR HOANG-TL armé de pied en cap.

Tous tombent sur la face, à 1 exception de l'EMPEREUR.

Pause.

L'EMPEREUR. — Répondez!

Ce n'est point par une curiosité mauvaise quej'ai osé

Citer devant moi, petit homme, Votre Majesté.

Les mains jointes, non né encore

A la vie où vous êtes entré, je vénère les mystères défendus.

Mais par un commandement j'ai interrogé votre tombeau.

El la nécessité me fait violence et la voix de mon peuple épouvanté qui crie!

Mais pourquoi parlerais-je, quand vous connaissez notre angoisse.

Car comme par millions les sauterelles S'abattent sur un pays, remplissant la chevelure et les vêtements, le peuple abominable des morts S'est levé de la terre, soufflant sur notre joue, affligeant notre nourriture.

Indique la cause! indique, Seigneur, Le remède, et quel sacrifice il nous faut accomplir, quels rites et quelle purification.

HOANG-TI. — Quiconque mange mourra.

L'EMPEREUR.— Ne faut-il pas que nous mangions pour ne pas mourir?

HOANG-TI. — Ne remuez pas la terre.

L'EMPEREUR. — Vivrons-nous d'herbe comme les buffles, ou de graines comme les oiseaux, ou de la chair et du lait des animaux,

Gomme font les peuples errants, ou d'air, comme le phcnyx?

Et où sera la société qu'il y a entre les hommes, s'ils ne cultivent point

La terre où ils impriment leur pied,

Et si, ne bâtissant pas de villes et de villages, ils ne tracent pas de chemins?

Tu le sais, ô toi qui as introduit ce peuple ici, fondant ton trône.

HOANG-TI. — Ce bien est commun entre vous et nous.

L'EMPEREUR. — Vous gardez le fonds, laissez-nous-en les fruits.

HOANG-TI. — Payez votre redevance.

L'EMPEREUR. — N'accomplissons-nous point les rites et les sacrifices ?

HOANG-TL — 0 rage! ô rage!

Penses-tu m'inlerroger ainsi comme un juge? Lieras-tu le tigre par la tête avec deux liens?

Mais crains que, me jetant sur toi, je ne t'emporte, afin que nous te dévorions.

Je parlerai, et tu retireras peu de joie de mes pp rôles.

Mets ta main dans ta manche et saisis ton poignet : qu'est-ce que le corps que de la terre, car si tu mets le corps dans la terre,

Il y a disparu, et ses vertèbres se défont.

Et ses côtes, et les os de ses pieds, tels que des pierres et du fer rouillé.

Mais de quoi l'âme de l'homme est-elle occupée

Que de son corps, se tournant vers lui tout entière?

Donc, quand celui-ci est allé à la terre,

Comme plusieurs marchands ont versé leur for-

tune à un fonds commun, comme des frères qui possèdent un bien indivis,

Cet amour

Ne la quitte pas. et comme le corps tend en bas par son poids, ainsi fait l'âme;

Mais subtile, elle enfonce, suivant qu'elle le peut,

Plus avant, et comme un ver nu, elle réside dans l'épaisseur de la matière.

— Honorez le puissant Enfer! honorez le Dieu noir, lui passant le doigt sur les lèvres et les paupières, lui offrant du riz et des i^âteaux.

L'EMPEREUR. — L'âme,

Ayant trouvé sa place, ne la gardera-t-elle pas?

HOANG-TL — Quelle place garderait-elle, N'ayant point son corps pour l'occuper?

Mais subtile, elle suit, selon qu'il lui est permis, Ses pensées. Et tu vois que rien n'est plus

inquiet

Que l'esprit du pauvre et de l'avare,

Car pleins de tourment, et ne pouvant dormir,

ils vont ici et là. Et qui est plus dépourvu que

nous?

El pour avares, tu vois qu'il est naturel à

l'homme de tirer tout à lui. C'est le geste de celui

qui meurt,

Et l'enfant aveugle agite ses doigts, tâtant.

Oui serait plus avare que nous, n'ayant rien à donner, ni à recevoir?

Et comme l'avare veut avoir à lui tout son bien,

C'est ainsi que joints à la terre nous la possédons; mais parce que vous en tirez parti, buvants, et mangeants, nous sommes troublés

Dans notre repos et dans notre adhésion.

Et sache que nous avons faim et soif!

Ne vous étonnez donc point, partageant la terre avec nous,

De notre présence et de notre inimitié.

L'EMPEREUR. — Antique Tigre, tu ne m'as pas tout dit, car, sans la permission du Ciel ouvert et bleu,

II ne vous est pas permis de nous nuire. Et pourquoi maintenant

Portez-vous sur nous les mains?

HOANG-TI. — Je ne puis répondre. Je n'ajouterai pas une autre parole.

L'EMPEREUR. — Qui donc nous expliquera le salut?

HOANG-TI. — Lui-même, celui qui descendant chez les morts en est revenu.

L'EMPEREUR. — Oui êtes-vous ?

HOANG-Tl. — Je suis le grand Hoang-Tî.

J'ai établi l'Empire. Tuant les Chefs et les Princes, j'ai adopté la multitude. J'ai bâti une muraille.

J'ai fixé le commencement de l'année; j'ai réglé les cycles. J'établis l'ordre du temps, donnant ma prescription.

J'ai creusé le Grand Canal. J'ai établi les roules. J'ai détruit les livres.

L'EMPEREUR. — O toi, qui, connaissant l'antique sagesse,nous en as dépouillés! qui fus le père de ce peuple! dis-nous le commencement et l'origine !

HOANG-TI. — Les eaux recouvraient la face de la Terre.

Celui que vous appelez Fou-hi

Sortit de l'arche où était renfermée la semence de toutes les choses vivantes, ayant avec lui sa femme

Et trois fils avec ses trois brus.

Et c'est de là que vient le caractère barque qui signifie huil bouches.

Et étant sorti, il offrit un sacrifice au Dieu du ciel.

Il disparaît.

L'EMPEREUPt, aux assistants. — Relevez-vous.

Ne craignez point. L' Antique-Empereur a disparu!

Tous se relèvent.

LE PREMIER MINISTRE. — 0 Seigneur, nous vous avons entendu converser, et votre voix avec l'autre voix.

Et notre âme tremblait et palpitait, comme la chienne qui entend le tigre crier.

L'EMPEREUR. — Cette parole persiste en moi, et ne la pouvant comprendre, je la répercute.

Eh quoi? pourquoi? comment?

Une pensée sans voix se lève de mon âme, sans forme, sans visage.

Et comme un cheval lié avec un bœuf, elle me contraint et tire.

LE PREMIER MINISTRE. — Ou'a-t-il dit?

L'EMPEREUR. — Ne l'avez-vous point entendu?

LE PREMIER MINISTRE. — Nous n'avons point compris ses paroles, pas plus que le cri et le souffle du feu.

L'EMPEREUR. - Le grand Hoang-Ti a apparu aujourd'iiui devant vous.

Le Réunisseur des peuples, l'Implantateur de l'Unité.

Il a parlé et je l'ai entendu, et il a dit la cause de notre mal.

LE PREMIER MINISTRE. — Quelle est-elle?

L'EMPEREUR. — Nous mangeons le bien des morts.

LE PREMIER MINISTRE. — Nous abstiendrons-nous de manger et de boire ?

L'EMPEREUR. — Il n'indique aucun remède.

LE GRAND EXAMINATEUR. — Peu de bien nous revient de ses paroles.

LE PREMIER MINISTRE. — Que ferons-nous donc? Car nul n'ose rester seul, mais quelqu'un est toujours derrière lui.

Et s'il travaille accroupi, repiquant son riz et son blé.

Tandis que les hautes voiles noires passent au travers des champs, tandis que les papillons volent autour de sa tête.

Un doigt froid sur sa chair le touche dans le pli de son aine.

Et s'il dort, c'est une charge telle que d'un animal sur lui, et il rêve qu'un tigre, lui prenant la tête entre ses mâchoires, en fait craquer la coque.

C'est ainsi que, comme un arbre attaqué par les racines, il meurt sur pied.

LE PREMIER PRINCE. — Quels recours invoquerons-nous? vers quels dieux joindrons-nous les mains ?

Soit qu'entre deux arbres nous adorions le Soleil levant,

Ou le ciel étoile, quand Sirius se lève au-dessus delà mer comme un homme à cheval.

II n'est point d'assistance dans les dieux.

Leur volonté est incertaine, leur manifestation est effroyable et qui débrouillera leur multiplicité ?

Leur exigence ne se relâche point, nous sommes à eux comme un enfant entre les mains d'un homme en délire, et ils ne nous secourront point à l'heure de notre détresse.

Au fond du temple ténébreux au-dessus de l'autel laissant un réduit vide et noir,

Tandis que la cendre de l'encens s'accumule à pleins vases, nous nous prosternons, le cœur serré,

Et nous parlons comme un homme lâche qui flatte un maître méchant.

Pour eux, bien que nous leur ayons doré la face, penchés au-dessus de nous, ils nous reg-ardent en ^rinçant des dents.

L'EMPEREUR. — J'irai moi-même.

LE PREMIER PRINCE. — Où ?

L'Empereur paraît fixe dans sa pensée, comme un homme qui a reçu une blessure.

L'EMPEREUR. — J'irai.

LE PREMIER PRINCE. — Où ? que dit-il ; J'irai ?

L'EMPEREUR. — Je ne laisserai point mon peuple mourir.

Sans carré mag-ique et sans le sang répandu d'une poule noire,

Méprisant le voile indigne, je demanderai à l'Enfer même son grief.

Le salut que ce magicien n'a pu susciter de la terre, je Tirai chercher

Moi-même et je le rapporterai.

LE PREMIER PRINCE. — Quoi î descendrezvous vous-même chez les Morts? ,

L'EMPEREUR. — J'irai.

LE PREMIER PRINCE. — Franchirez-vous la Porte tout vivant ?

Avant que vous n'ayez goûté aux eaux éternelles, avant que votre âme, répondant à l'appel, ne soit sortie par les sept ouvertures de la tête?

L'EMPEREUR. — Je le veux !

Il le faut. N'ai-je point été établi Roi par le ciel et laisserai-je périr le peuple qui m'est confié ?

Et comment avec le Devoir Royal n'eussé-je pas reçu

Le pouvoir de l'exercer ? Le salut est dans le Chef,

Et non dans les plaintes, et dans le rug-issement des sorciers.

LE GRAND EXAMINATEUR. — Les Livres Rapportent que d'anciens Empereurs ont fait cela.

LE PREMIER PRINCE. — La chose estancienne et douteuse. Et quelle place y a-t-il pour un vivant.

Entre les morts qui n'ont plus de corps puisqu'ils le laissent ici ?

L'EMPEREUR. — J'éprouverai la volonté du Ciel.

LE PREMIER PRINCE. — Laisserez-vous votre peuple sans juge et sans commandement?

L'EMPEREUR. — J'établis mon fils à ma place.

LE PREMIER PRINCE. — Le laisserez-vous sans père ?

L'EMPEREUR. — Je trouverai la cause et le remède ! L'homme n'est-il pas un arbre qui marche ?

Comme il élève sa tête, comme il étend ses branches vers le ciel.

C'est ainsi qu'il enfonce ses racines dans la terre.

Je les découvrirai : me penchant je toucherai mon pied de mon doigt.

J'avais pensé qu'il suffisait de paître mon peuple dans la justice, dans la force et dans la sagesse.

Et que le Ciel comme l'Enfer est soustrait à la connaissance des hommes.

Mais pas plus que l'habile agriculteur ne se passera pas de connaître les vents et les saisons et les influences de la Lune,

Et la différence des terrains, leur vertu et leur chaleur, et leur pente, et la qualité des sels et des eaux.

Et comme le Pasteur des troupeaux, froissant les herbes, les goûte, et regarde de tous côtés.

Ainsi le Pasteur d'hommes, assis entre le Ciel et l'Enfer, tenant le niveau et le milieu, régnera dans la prière et la science.

Cest pourquoi, ouvre-toi, ô terre, et livre-moi passage !

Que ce peuple ne périsse point ! Et s'il faut que quelqu'un meure,

Comme celui qui se présente au Jug-e à la place du fils de la veuve, me voici !

Ouvre-loi, ô terre, et livre-moi passage, car voici que je descends vers toi volontairement,

LE PREMIER PRINCE. — Ne permettrez-vous

point à l'auguste Impératrice de vous dire adieu ?

Ne serrerez-vous point votre fils entre vos bras?

L'EMPEREUR. —J'ai pris ma résolution et je l'accomplirai sur l'heure.

— Qu'on m'apporte le Bâton Impérial,

On le lui apporte.

L'EMPEREUR. — 0 Bâton, coupé dans la sainte contrée de l'Ouest !

Le père de ma race, s'appuyant sur toi, entra dans ce pays et s'établit au-dessus du peuple.

Et maintenant, moi je te reprends pour un voyage plus long.

Ouvre-toi, ô terre ! ouvre-toi, ô terre !

Telle que tu ouvres ton sein au Ciel quand il descend vers toi dans la pluie et dans la tempête !

Moi, son Fils, j'ai été établi sur toi, et je suis, comme toi, revêtu de vêtements jaunes ;

Et sur les hommes qui vivent dans ton étendue et dans ta production : ayant bâti leur maison, ils j allument une lumière.

Ouvre-toi, fais-moi passage !

Car comme un homme dont la maison est minée, et qui descendant en vérifie les fondations,

Aujourd'hui je te reconnaîtrai dans ton fond, je te toucherai dans ton assise.

Car en toi est la racine de la Vie, de toi jaillissent le Feu et les Eaux universelles.

Et l'animal te retrouvant de la tête et l'homme dans la prise de ses doigts, ils vivent.

Je te commande, par le Ciel, si telle est la volonté du Ciel souverain.

Que rentrant en toi, ô Mère de ma chair, tout vivant.

Je rejoigne l'origine et la cause, et par une seconde naissance

Rapporte à mon peuple qui périt le salut.

Ouvre-toi, livre-moi passage!

La terre tremble et s'ouvre.

TOUS. — Nous te saluons, magnanime Empereur!

L'EMPEREUR, s' agenouillant. — Je te rends grâces, ô Ciel, parce que tu as agréé ma prière, moi qui suis tel qu'un orphelin et un homme destitué.

Maintenant, soit qu'il soit bon que je raeure, ou que^ comme du feu sous la cendre, je rapporte la vérité avec moi, c'est bien.

Il se relève.

Soyez fidèles! maintenez l'Empire! soutenez la jeunesse de mon fils, vous plaçant à sa droite et à sa gauche 1

Toi, reçois-moi, ô Terre ! je descends vers toi volontairement.

Il se précipite. La terre se referme sur lui. Tous demeurent la face contre terre.

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