VERS D'EXIL
Paul, il nous faut partir pour un départ plus beau ! Pour la dernière fois, acceptant leur étreinte, J'ai des parents pleurants baisé la face sainte. Maintenant je suis seul sous un soleil nouveau.
Tant de mer, que le vent lug-ubre la ravage, Ou quand tout au long du long" jour l'immensité S'ouvre au navigateur avec solennité, Traversée, et ces feux qu'on voit sur le rivage.
Tant d'attente et d'ennui^ tant d'heures harassées, L'entrée au matin au port d'or, les hommes nus. L'odeur des -fleurs, le g-oût des fruits inconnus, Tant d'étoiles et tant de terres dépassées.
Ici cet autre bout de l'univers, et puis Rien ! — de ce cœur n'ont réfréné l'essor farouche. Cheval, on t'a en vain mis le mors dans la bouche. Il faut fuir! Voici l'astre au ciel couleur de buis.
Voici l'heure brûlante et la nuit ennuyeuse ! Voici le Pas, voici l'arrêt et le suspens. Saisi d'horreur, voici que de nouveau j'entends L'inexorable appel de la voix merveilleuse.
L'espace qui reste à franchir n'est point la mer. Nulle route n'est le chemin qu'il me faut suivre ; Rien, retour, ne m'accueille, ou, départ, me délivre. Ce lendemain n'est pas du jour qui fut hier.
Je ne sais plus jouer ! je n'ai plus de plaisir
A travailler, je n'ai plus de plaisir à rire!
Comme un homme inquiet le mot qu'il vient d'écrire,
J'oublie et mon attente est longue et mon loisir.
Le jour et par la nuit la lampe d'or m'étonne. Si je mange, le pain me reste entre les dents. Je parle et je me tais ; je suis sourd et j'entends. Et le dernier, l'orgueil lui-même m'abandonne.
Car un jour j'ai senti boug^er dans l'épaisseur, Sous l'homme et le plus bas où de vivre se fonde, La réclamation de l'entraille profonde.
Depuis lors je connais le désir sans douceur.
Suprêmement assis entre l'âme et le ventre, Juge saj^ace avec l'épée et l'examen, Il enjoint: si je parle, il ne répondra rien, Mais il faut obéir comme le cercle au centre.
Je jure ce soleil que rien ne peut changer Mon dessein et la route où je chemine et souffre, Femme, or par terre, feu au loin, détour et g-ouffre, Et que le pain ne peut paître la faim que j'ai.
Et que tout l'or ne peut combler mon avarice. Ni l'eau désaltérer ma bouche, ni la mort. Ni le temps, ni l'éternité finir encor Mon obsécration, ma joie et mon supplice !
L'ombre m'atteint, mon jour terrestre diminue. Le passé est passé et l'avenir n'est plus. Adieu, enfant ! Adieu, jeune homme que je fus ! La main pauvre est sur moi et voici l'heure nue !
J'ai vécu. Le bruit des hommes m'est étrang-er. Tout est fini ; je suis tout seul ; j'attends, je veille. Je n'ai plus avec moi que ta lueur vermeille, Lampe! Je suis assis comme un homme jug^é.
Long-s furent mon ennui et ma sollicitude! Long- l'exil ! Long-ue fut la route jusqu'ici. Le terme est mien, je vois cela que j'ai choisi, Ferme dans ma faiblesse et dans ma lassitude.
Maintenant j'ai fini de parler; seul, captif, Comme un troupeau vendu aux mains de qui l'emmène, J'écoute seulement, j'attends, tout prêt, que vienne L'heure dernière avec l'instant définitif.
{Souvenir de ce refour.)
Ne dis point que le ciel est bleu ! — Il est quatre heures. Point d'air, point de soleil ; le ciel est blanc et bleu. — Ne dis point que je suis ici ! — Un enfant pleure. Je sens l'odeur des fleurs une par une. Il pleut.
Donc c'est cela le monde et c'est cela la vie ! C'était cela, la Mer ! et le reste est ceci. Passé, présent, tout est comme en photographie. O le hasard, ô l'amertume d'être ici!
Est-ce toi, mon ârne ? Ecoute. Dis: Je suis seule.
— Et puis encor ? L'ennui ! l'ombre qui fait son tour.
— Et pui's? — La paix. Plus rien. La paix. Dis: Je suis seule.
— Amour. — Pas amour ! Ne dis pas amour 1
Amour f parce que je suis g-randement malade ! Amour ! Dis : Je suis seule. Ne dis point amour ! Hier ! demain ! la chose à faire ? tout est fade ! Il me dure et de moi et de vivre et du jour !
J'aime !-Et puis ! -J'aime ! - Et qui ?- Je n'aime rien , chut l-J'airae
J'aime ! — Tout le monde est rentré, voici le soir.
La lampe se rallume et ce lieu est le même.
— Que la mer était triste et que le ciel est noir !
Bruit de rhomme, pas, cris, rires, appels, devant, Derrière, chants, amours, rixes, marchés, paroles ! Je te veux étouffer, ô peuple en moi mouvant ! Tais-toi, sonore esprit ! Eteignez-vous, voix folles 1
Bruit de la mer ! bruit de la terre ! bruit du vent 1 Murmure au bois profond, l'oiseau chante. Frivoles Jours ! dors, passé ! Que me veux-tu encore, enfant ? Fleur de ce monde-ci, referme tes corolles.
Et toi aussi, tais-toi, cœur ! taisez-vous, soupir ! Le vieux murmure en moi dure et ne peut finir. Tout s'est tu. Viens, ma nuit! Viens t'en, ombre de
[l'ombre !
Viens, silence sacré et nuptial ! soleil
De mon âme, viens paix ! Viens, amitié ! Viens nombre !
Viens avec moi, viens, mon Dieu, viens, ardent sommeil !
La rougeur de l'amour et celle de la honte Couvrent ma face d'où j'ai retiré mes mains. Je me tiendrai debout, bravant les yeux humains, Comme un homme marqué de qui nul ne prend compte.
Le lâche découvert, le traître convaincu , Le menteur que l'on prend sur le fait, l'adultère, L'orgueilleux qui écoute et ne peut que se taire, Le prodigue qui vend son droit pour un écu,
L'infirme bafoué, l'enfant dont rit sa mère, Et quiconque parmi les vivants marche nu, Dans son cœur et dans ses entrailles n'a connu Humiliation plus basse et plus amère.
Pourtant, je tiendrai ferme à la place où je suis. Marqué de mort, je vis ! Dans mon néant, j'existe ! Je crois et je veux, je demeure, je persiste, Et ce qu'un autre a pu obtenir, je le puis.
Va, ne crains point ! Maintiens ton coeur, maintiens ta face!
0 Dieu, ni devant les hommes, ni devant toi,
Je ne baisserai point les paupières. C'est moi!
C'est moi ! Il me faut vaincre ou mourir sur la place.
L'inexorable amour me tient par les cheveux. Puisque je suis à toi, découvre-moi ta face ! Puisque tu tiens mes mains, que veux-tu que je fasse? Toi qui m'as appelé, dis-moi ce que tu veux.
Tout est désert devant ta lumière qui monte ! Et je porte à mon front, témoig'nag'e vermeil, Comme un homme debout en face du soleil, La rougreur de l'amour et celle de la honte.
Tu m'as vaincu, mon bien-aimé! Mon ennemi, Tu m'as pris dans les mains mes armes une à une. Et maintenant je n'ai plus de défense aucune. Et voici que je suis un devant vous, Ami!
Ni le jeune Désir, ni la Raison qui ruse. Ni la Chimère ainsi qu'un cheval ébloui, Ne m'ont été loyaux et sûrs : tout m'a trahi ! Et ni mon lâche coeur ne m'a servi d'excusf.
J'ai fui en vain ; partout j'ai retrouvé la Loi. Il faut céder enfin! ô porte, il faut admettre L'hôte ; cœur frémissant, il faut subir le maître. Quelqu'un qui soit en moi plus moi-même que moi.
Ayez pitié de moi qui suis ici, cieux, sphères? J'ai devancé l'appel des Morts; je suis présent. Juste Jug-e, Eternel, Dieu Saint, Dieu Tout-Puissant, Me voici tout vivant entre vos mains sévères!
Reprenez le talent que vous m'avez donné 1
Le banquier n'en veut point : ceci n'a cours ni change.
J'ai porté, j'ai montré partout ce sicle étrange,
Nul marchand ne l'honore et rien de lui est né.
Nul n'en a reconnu la marque et la matière. Moi je sais seulement qu'il est lourd dans ma main. Je ne l'ai point gâté; quand vous viendrez, demain, Je vous rapporterai la pièce tout entière,
v/iO
Tirez-en le profit vous-même! La voici.
Reprenez-la. Je sais que vous êtes avare. Vous qui tirez des fruits d'un sol dur et barbare, Reprenez tout le bien dont vous m'avez saisi.
Je suis le laboureur sur des sillons arides I
Du travail de mes mains rien ne m'est revenu.
Si vous redemandez vos arrhes, je suis nu.
Si vous cherchez ce que j'ai fait, mes mains sont vides/
Piéton, il ne me reste plus que le chemin.
D'où je viens, où je vais, où je passai, demain,
Hier, campag-ne ou bois, fond plat ou côte raide.
Le ruisseau qui me suit et déjà me précède,
Rien ne subsiste au cœur stoïque du marcheur,
Sinon ce que son pas enjambe, la largeur
])u chemin qu'un rhythme interminable ramène.
En vain l'air attiédi d'une douceur humaine
L'enlace, (car par l'automne pur d'un long- ciel
Des feuilles sous mes pieds monte un parfum charnel,
Moins fort, ô cœur, que ne sont amères ces roses !)
Par derrière moi noire ou par devant moi rose.
Que mon ombre revienne ou croisse avec le jour.
Mon pas n'en sera ni moins ferme ni plus court.
Le silence est profond et la campagne est vide.
Il ne me reste plus que la route solide
Et la présence douce à ce marcheur hautain
D'un couchant où l'aurore avec le soir s'éteint.