‹ Théâtre (premìere série) (volume 3)Chapitre 1 sur 9 · Théâtre (premìere série) · texte numérisé non relu

Théâtre (premìere série)

î'ne vaste cuisine dnns la fermede Conibornon, — La nuit. — La pièce est complèlement obscure.

Un tempa indélerniiné s'écoule. — Profond silenrc. — On entend un co(j chanter à deux reprises à de lon|,js inlcrvalles.

Des pas, au dehors, se rapprochent. On s'arrête devant ia l'cu«*irc. Trois coups légers frappés sur les volets.

Hruit de pas à l'élni^e supérieur. Quelqu'un furtivement ouvre la porte de la cuisine, entre, (l'est N'IOLAIMC. Llle ouvre ia fi'nêtre, s'artrle ou inouirnl pour écouter. puis dér'roche le loquet des tarauds et lourds volets et les repousse do cha(|ue côté. — L'air vert, le jardin eu lleurs dnns le clair de lune. Dnns h» ciel onr* lune letiticulaire (p.ii se couche.

IMKIUU': DIC CK.VON se lient de l'autre cOté de la fenêtre.

PIRRBK l)K ru \0\. — Ti..i^ 1. mes cl demie d'.i matin.

ToiilP liahillt^e

DéjA? il mr paraft (jue j«* ne suis pas un visiteur inaUcMidi).

VIOLAINE. — Pierre «le Crnon, Ksl-cc vous? Oni' nw \ oiiNv-vons ? PointpKu m'ave/.-vous appelée ?

PIERRE DE CRAON. — Appelée ?

Et comment avez-vous su que c'était vous qu'appeliiient

Les trois coups retentissant dans la cuisine caverneuse ?

VIOLAINE. — Plus bas! de peur qu'on ne nous entende.

C'était moi.

J'ai bien compris, hier, que vous ne deviez pas Partir sans que je vous revisse encore. Mais qui vous a donné cette autorité pour Frapper ainsi du bâton comme un maître sur La demeure endormie et close ?

PIERRE DE CRAON, souriant. — C'est ainsi que le destin frappe à notre porte.

VIOLAINE. — Le destin ?

PIERRE DE CRAON. — Peut-être seulement qu'une fois encore

J'ai voulu voir votre charmant visage.

VIOLAINE. — Silence ! Je sais bien que je dois attendre de vous d'autres paroles.

PIERRE DE CRAON. — Et qu'altendez-vous donc ?

VIOLAINE. — Ne me faites point de mal ! Je ne suis qu'une simple jeune fille, sans

Force, sans iiUcUii^^ciicc. l^ouitjaoi ne vi\ lais-je pas Meii lieureuse ?

PIKHUE DE CIIAON. — Qa'avez-vous dans l'esprit et pourquoi pensez-vous que j'aie passé par voire maison ?

Vous le savez, c'est moi qui construis ce graiid pont sur la rivière là-bas,

Et a[)prenant qu'il y avait de bonne chaux dans ce pays-ci et des [)ierres,

C'est pourquoi je suis venu. Et inainlcnant je m'en retourne vers nioii travail.

Vh)I.\INI*]. — El qu'avcz-vous dii à mon père?

rii.lWU: l)i: CHAO.N. -— Lu mot ou deux, de choses qu'il ne savait pas.

VIOLAINE. — En sorte que je l'ai vu fermer les yeux, serrer les lèvres,

domine ci'lni dniil r;inio se replie sur un mal soudain.

Et moi-même que tli»is-jr attendre de vc^n»; ?

PJEIUU: HE CHAoN. — Idildo nuu, jrunc fille, on d»* quicompn*, (pi'attendriez-vous ?

Entr«' 1(* pèif et la îuère, dans le pays où vous êtes née,

Vous avez crû, comme un ai bre d.iiis nujaiiuu.

Jeune être heureux, vous ne savez ce que c'est qiesouiïrir,

Et cela qu'on appelle, Violaine, la misère,

La lutte, la désolation, la lionte.

— Et je crois avoir compris que bientôt

Vous épouserez l'homme qui vous aime et que vous aimez.

VIOLAINE, baissant la tête. — Il est vrai qu'il m'aime et que je l'aime.

PIERRE DE CRAON. — Ainsi voire coupe est pleine. Que pourriez-vous attendre ou recevoir ?

Pause.

VIOLAINE. — Parlez, car je vous écoute.

PIERRE DE CRAON. — La parole, jeune fille.

Ne se forme point comme une note sous le doi^t de l'organiste quand le pied presse le soufflet.

Mais longuement, obscurément,

Plus profond que le cœur et les intestins, pendant le repas etla marche, pendant les silencieuses heures de travail elle se constitue.

Gomme un œuf spirituel en nous, comme la capsule séminale,

Jusqu'à ce que du lien (juila lie se dissolve le secret pédoncule.

Et c'est ainsi (jue souvent le sommeil, d'une pressloi* aveugle,

Délivre la pensée en nous formée au-dessous de noire connaissance.

Violaine, entre l'heure de la lune et celle du soleil.

Voici la partie de la nuit la plus noire, où l'on dort le plus profondément, et l'on ne sait si c'est hier ou demain.

O Violaine ! oubliez à ce moment, comme je les oublie,

Hier, demain, et comme un être intact et neuf, recueillie tout entière sur l'heure présente.

Accueillez cette [)arole inconnue dont je sens en moi le travail et la poussée.

VIOLAINK. — J'entends. J'écoute.

PII'IRKL: de CHAON.— N'étes-vons point redevable à vos parents de votre vie même? N'est-ce point ici la maison

Oui est votre héritage, et votre part avant (jue vous ne soyez née ?

Kl ce sentiment secret que la j»uine tille nt»uriit pour celui (|u'clle a pr(''féré,

Qu'y a-l-il de [)lus fort ?

— Kl moi.

Hier je n'étais pas ici,

El domain jo serai ailleurs et vous ne me verrez plus.

VIOLAINE. — Cela est vrai. — Ce queje penso que peut-être vous pensez, Il n'en est point autrement.

PIERRE DE CRAON.— Ainsi, votre père,votre mère, tous vos amis,

Et celui même qui sera votre époux, auront trouvé moins de crédit à Toreille de votre âme

Que cet hôte d'un jour, que ce passant qui s'ac coude à votre croisée !

Ainsi la communauté du sang-, la mëdilalion de la foi sacramentelle ont eu

Moins de puissance naïve, ont recueilli moins de l'appuiement de votre âme,

Que par un parti soudain entre nous deux cette entente secrète.

Je n'ai rien à demander, et ainsi

Sachant que vous n'avez rien à réserver, vous attendez avec une confiance pleine ce que je dois vous dire,

Moi qui, inconnu, ne puis rien dire que de nouveau.

Sachez que cela est juste; n'ayez point de confusion et moi je n'aurai point d'étonnemcnt de mon droit, qui est celui d'un frère.

O Violaine! il y a un vieux drame qui parle d'un frère et d'une sœur.

Oui, après une loni;ue sé|)aratiun, se retrouvent,

par la volonté des dieux, et voici ([u'ils se reconnaissent.

Mais je puis produire des sii,'nes plus si'irs

Qu'une mèche de cheveux coupés et Tinipression d'un [)ied dans la terre fraîche ;

Et de vous je ne demande aucuns garants.

Maintenant je puis dire vraiment adieu, car j'ai trouvé quelqu'un (|ui le puisse recevoir ; douce sœur, adieu ! hienlôt vous ne me verrez plus.

0 toute la part de tendresse et decompoçnie que j'aurais pu avoir en ce monde, adieu ! il est déchirant de vous quitter.

Vous êtes l'image de ce bonheur que je ne veux pas avoir ; vous représentez à la fois

Ce (pie je donne et cela pounpioi je le donne.

Kt c'est pourcpioi diles-moi \ votre tour : Adieu! sœur, laisse-moi entendre de ta bouche ce seul mol.

A ce moment où je m'en vais pour toujours,

A ce moment qu<' je m'engag<;diins le sentierdifficile, dans un perpétuel cir»)rt, toute la charge compliquée du corps toujours

Keposant sur le pied le plus haut,

Au nom de la nuM'e qui nj'a nourri île «on Inil, cl de tous ceux avec rpii j'ai entretenu r»»mmercc d'alTertion,

De la S(eiir (jue je n'ai point eue, de l'épouse qui

ne m'a point été donnée, des eniants que je ne verrai point grandir à ma droite,

Laissez votre très -douce bouche me confirmer l'adieu irréparable,

Et que la profession en soit plus que le serment conjug-al amère et grave.

Brève et cruelle étreinte ! laissez-moi de celte parole que j'attends avoir connaissance et possession : « En vain ! jamais! »

VIOLAINE. — Adieu ! il le faut.

Qui suis-je pour que vous me regrettiez ? comment serais-je digne que vous reposiez sur moi votre pensée ?

La chose qui est en vous ne souffre point de partage.

Et ces deux pauvres mains de femme se posant sur vous, qu'est-ce qu'elles tiendraient qui m'appartienne ?

Car vous êtes de ceux-là

Que nul ne pourrait s'approprier, mais vous êtes le bien commun.

Ouvrier, vous êtes la possession de votre œuvre.

Car c'est vous qui donnez à boire à tous les hommes.

El comme une servante qui trait une vache, le front appuyé contre son flanc,

Prenant entre vos mains les sources et les lieu-

vcs, vous les dislrihiiez aux villes qui [)ar j^rappes s'y pendent !

Uue voire part ne soit point la part commune î

0 Pierre, au lieu delà main d'uiic femme à votre barbe, de ses lèvres sur votre joue,

Reconnaissez Taccolement au principe de voire vie de ces millions de bouches qui tètent !

PIERRE DE GRAOX. — Il est bon de nous séparer.

VIOLAINE. — Cela est bon ! Acceptez de inui celte séparation que vous dites.

Qu'elle n'ait point [)our vous d'amertume ! I^t qu'elle soit comme le premier jour de cet hiver que j'ai In.

(lar on dit que, dans des climats ()lus heureux, cette saison qui sépare une année de l'antre année

N'a point de violences, mais toutes choses périssables l'une aptes l'autre succombent à la Ionique beauté d'un ciel i!ia!l«*ral)le.

1 >e même, ami, (piand vt)us résonnerez plus tard à cette épocpie si»lennelle de division, ilont cette heure-ci forme la première, il faut

<Jnc v»)us ne retrouviez plus la cruelle douleur, mais seulenient

Urje [)aix indémclce, un loni; silence.

— Ebl-il vrai, ô Pierre, que nous ne nous con-

naîlrons point davantag^e ? Cette complaisance Qui existe entre votre cœur et le mien...

PIERRE DE CRAON. — Violaine, qu'en ditesvous ?

VIOLAINE. — J'entends mon frère qui parle sans qu'on le voie.

Pause,

PIERRE DE CRAON. — L'eau m'a séduit.

Tout ce qui vit, depuis la plante jusqu'à l'homme,

Intérieurement par l'eau, et c'est pourquoi, le cœur altéré

De la connaissance de ce qui vit, dès renfance,

J'ai attaché mon cœur et mon esprit sur l'eau vive et vivifiante ;

L'eau., subtile et liquide, circulante, ambiante, médiatrice, source première et veine commune.

Et j'ai pour la connaître appris à la dominer, employant le lien et la poncture.

Et ainsi peu à peu, par la correspondance de cette eau où notre cœur est baigné,

Toutes choses me parurent vaines, auprès de ce principe jaillissant qui en elles répond à l'invitation du Feu,

De création et de rafraîchissement.

Et c'est pourquoi, moi qui donne à boire aux autres hommes, j'ai soif;

Et ma houche cherche une autre réponse que celle des lèvres de la fiancée, non point celle d'un époux,

Mais de l'en faut sur le sein avec une passion d'homme, toute fraîche et jaillissante.

— Pierre de Oaon, le iriiaîlj;e de l'can, moi. >.

Et je me suis façonné une oreille <[ui l'écoute, comme un trouveur de sources.

Au sein de la l(Mre ou dans les [)oilrines humaines.

VI( )LAINE. — Vous usez encore de ce langage ambigu.

IMEIUIE DE CKAON. — Je dis celle eau Qui est plus que le sang, et que le lai(, cl (jue les larmes.

Et la même chose. Nourricière, désaltérante.

^'lOLAINE. — Et c est pourquoi vous me parlie/, loul-à-rheurc

De celle coupe (pii est [)leine. Mais pourijuoi le cacher ? Il est vrai (pie je suis heureuse.

Dans la joie, ^^ Pierre de (Iraon, je m cnd»rs, et je me réveille, et je me rendors dans la joie. Que je sois pleine de plus de joie,

Afin d'en appnrlcr à celui que j'aime davantii^r !

PlKlUlEDEChAON. — ('/est ainsi, jeune tille, que l'eau du ciel vous a élc donnée

Par mesure et par provision, pour un nsage et comme un dépol,

Afin que sous de profondes ténèbres en faisant part,

Vous communiquiez

A une âme nouvelle le germe intarissable

VIOLAINE. — Il est donc vrai, il est donc très vrai, ô Pierre, que je suis heureuse?

PIERRE DE CRAON. — Est-ce bien là cette parole que vous désiriez m'entendre vous dire?

Est-ce là pour quoi vous vous êtes vêUie, allcndant ce coup que j'ai frappé sur le voici?

Mais mieux que moi vous en eût assurée le rossi;,mol que Ton entend la nuit

Cfianter comme une flûte forte et netlc, et le frais jour, .

Quand, ouvrant la fenêtre, violemment

Sa bouffée vous frappe au visage comme un parfum de g-iroflée, et à cette heure môme, tout autour de la ferme, sous le pur ciel nocturne,

L'embesognement do l'Eté, le poussement assidu de la terre.

VIOLAINE. — Il serait donc une autre joie que In nuenne ?

PIERRE DE CRAON. — Oui pourrait recevoir ayant déjà?

VIOLAINE. — Et qui éprouverait la mesure du vase

Autrement qu'en le remplissant?

Moi, je suis de ce que je contiens contente !

Ce n'est point de l'eau dont je suis pleine, mais un vin secret qui m'enivre !

PIERRE DE CRAON. — Il est des cens, ô Violaine...

VIOLAINE. — Eh bien ?

PIERRE DE CRAON. — ... A qui nulle ahondance ne suffit, s'ils ne boivent

A la vive source eux-mônn^s , rappliquant la bouche.

VIOLAINE. — llélas ! parole irréparable!

PIERRE DE CRAON. — Uuc dites-vous ?

VIOLAINE. — O parole «pi»' J'attendais ! Poursuivez ! hâtez- vous ! il le faut !

PIERRE DE CRAON. — .Malheureux celui-là qui n'a plus soif.

VlOIiAINE. — Mais de quoi aurais-je soif, (pii ne me dcsaltt^re point ?

PIERRE DE CRAON.— Malliniivux relni-là dont le coeur

Se contente au^si vile (pie sa biMU'hc NViiipUl. Le cœur n'est point semblable ;\ l'estoniac

Oui reçoit, qui relient, qui digère et qui assimile.

Mais lu le vois, par mille canaux subtils enlace.

Mélang-é aux poumons qui l'enveloppent, après que de l'air dont ils sont emplis

Il a, jusqu'aux extrémités de la croix humnine,

Aspiré la vertu, absorbant le feu qui brûle.

Rejeter de nouveau tout le sang vers eux en un coup.

Ainsi l'amour proprement

Ne souffre point de sommeil ni de repos ; l'amant

Sur aucune chose donnée en tant qu'elle est à lui n'asseoit son âme:

Mais sa vie est le don même

De la chose reçue, toute chargée de lui-même brillé,

Afin de pouvoir reprendre à la source. Et il est le battement de son cœur.

Vous comprenez par ainsi

Comment j'ai dit qu'il a toujours soif.

VIOLAINE. — Il me semble, Pierre, que je vous comprends.

PIERRE DE CRAON.— Et est-ce ainsi que vous aimerez votre mari ?

VIOLAINE. — Hélas ! je l'aimerai à la façon d'une femme simple et naïve,

Avec patience et fidélité.

IMEKIIK DE CKAON. — Hcurdiction sur vous, ma sœur !

Mais pourquoi me faites-vous des questions, Demandant plus que vous ne sauriez savoir?

VIOLAINE. — Ne dit-on point que les feiuuies sont curieuses?

Achevez donc De m*expliquer cet amour que vous dites.

PIERRE DE CRAON. — Comment me feraisje comprendre, comparant la mort avec la vie?

L'amour que vous allez connaître est semldable à rhumilialion de la mort, à la résolution de la dernière licurc,

Et un homme nouveau naît de ce coiiï^ciiltriient réciproque, du douhle et l'unèbre aveu.

Mais l'autre amour se lient à toul«'S ces portes par lesquelles nous recevons la \ie,

La bouche qtii i^oiMc et (|ui boit, les narines ({ui aspirent, les oreilles et les veux (jui croulent cl qui considèrent.

Et rintoliiijcnce qui apprend, qui rompriMul et qui conroit ;

Et toutes ensemble s'ouvrent dans ce mouvement par le<pu*l notre poitrine se soulève.

Et Ici est le principe, le mouvement primitif et pHifond de l'élie que je ctuistituc.

L'acte même par lequel je suis.

Et cette soif comporte pour qu'elle existe la source ; l'Insatiable ne peut

S'appliquer que sur Tlnépuisable.

VIOLAINE. — Apprenez-moi cette soif.

PIERRE DE GRAON. —La soif naît de la soil, qui pourrait recevoir, ayant déjà ?

Et ainsi vous comprendrez ces paroles

Dont le sens d'abord paraît étrange et si choquant:

« Heureux ceux qui ont faim et soif.

Heureux les nauures. Heureux Ceux qui pleurent et quisouffrent persécution. »

Car ils sont pareils à l'enfant qu'on sèvre et qui crie

Parce que la nourrice a enduit le boulon de sa mamelle d'absinthe.

Et tels que les veaux dont on entoure le mufle d'épines,

Afin que la mère les chasse de son pis.

Et telle est la première partie de la doctrine.

VIOLAINE. — Quelle est l'autre ?

PIERRE DE CRâON. — Le don, à l'imilation de la générosité de notre Dieu,

Aux autres, afin qu'il n'y ait rien de mort en nous, de soi.

(^elui qui donne, pour (jiiil puisse donner, il est jusle qu'il rcç ive ;

Et qui se sacrifie, Violaine, il se consacre.

VIOLAINE. — Maintenant vous m'avez tout dit et je sais tout.

PIEIUŒ DE GRAON. — Adieu, car le jour se lève.

VloLAlXE. — Adieu, nous ne nous reverrons [)lus en ce monde.

Pause. PIEKRE DE CKAON demeure en silence, ('prouvant de l'omçle une jointure de la vieille et solide muraille.

PIERllE DE GRAON. — Gelte muraille est forte. Getle maison est solide.

J'y reconnais la main des anciens ouvriers. Gounaissez-vous l'histoire de ces champs ?

VlDL.VlNE. — On m'a dit que jadis Saint Remy deRheims par un acte régulier En fit don à Geneviève de Paris. 1

PH:i\RE Di: CRAON. — c'est ici la rencontre

Delà craie deGhampa;;nc avec le grandi labour Soissonnais.

Et ainsi les anciens moines

Ayant i\ leur main le pLltrc et la pierre, cl les chiines de la fortîl,

l't inilotir d*eu.\ celle lerre profonde et laborieuse,

Construisirent avec puissance leurs granges comme des églises,

Afin d'assurer au peuple commun la nourriture ;

La maison du pain, et le village se pressait contre, comme, Thiver,

Les oiseaux autour de la meule.

Car telle est la paix de l'homme, qu'il mange.

Et moi aujourd'hui renonçarità fossoyer la terre tel que le patriarche jadis, dans un songe, Joseph,

Vit la gerbe maîtresse se lever droite, adorée par les autres gerbes.

C'est la maison que je voudrais construire, c'est l'œuvre que j'ai dessein d'exécuter.

A ce moment entre MARA VERCOKS, sans qu'il la voient.

PIERRE DE CRAON. — Adieu, Violaine I

Tous deux se regardent en silence. Le visage de VIOLAINE exprime la douleur, la prudence, le trouble, uue curiosité solennelle ; celui de PIEIIKE la jiçravité et la compassion. VIO- LAINE enfin lui tend sa main, qu'il prend, et, comme elle se penche vers lui, il la baise sur la joue, lui prenant de l'autre main la tète.

MARA fait un geste de surprise et sort.

PIERRE DE CRAON et VIOLAINE sortent à leur tour.

L'ne lienre après, LA >ÎKRE,deTânt la ch**aiin(''p,s'cfforre de ranimer irs braises. ANNC VEKCOUS, debout, la coQsidère.KIle se rel.vc et ils se regardent.

LA MÈRE. — Pourquoi me re^ardes-lii ainsi?

ANNE VERCORS, pense: — La fin, déjà. C'est comme un livre d'images quand on va tourner la dernière :

« Après la miit^ la femme ayant ranime le feu domestique. .. » et l'hisloire humble et touchante iiiiit.

Je suis, déjà, extérieur. Devant mes yeux, elle existe comme un souvenir.

Tout haut :

O femme! voici, depuis que nous nous sommes

épousés,

Avec l'anneau qui a la forme d'un oui, un mois,

Un mois dont clia(jue jour est une année.

Et loni,^len)ps lu m'es demeuré»' vaine,

Comme un arhre (jui ne produit (jik' de l'ombre.

Et un jour nous nous sommes

(f )nsidérés dans le milieu de notre vie,

Elizabelh ! et j'ai vu les premières petites rides

sur ton front et autotir de tes yeux.

El comme au jour de notre mariai^e, Nous nous sommes élrcinls el pris, non plus dans

l'a iléi,M esse,

Mais dans la tendresse et la compassion, et dans la piété de notre foi mutuelle.

Et voici entre nous l'enfant et l'honnêteté / De ce doux narcisse, Violaine.

I Et puis, la seconde, nous naît, ^^ Mara la noire, une autre (ille et ce n'était pas un garçon.

Pause.

Allons, maintenant, dis ce que tu as à dire; car je sais quand c'est

Que tu te mets à parler sans vous regarder, disant quelque chose et rien. Voyons!

LA MÈRE. — Tu sais bien qu'on ne peut rien te dire. Mais tu n'es jamais là, mais il faut que je t'attrape pour te remettre un bouton.

Mais tu ne nous écoutes pas, mais comme un chien de garde, tu guettes,

Attentif au bruit de la porte.

Mais les hommes ne comprennent rien.

ANNE VERGORS. — Voici que ces petites filles ont grandi.

LA MÈRE. —Elles? non.

ANNE VERGORS. — A qui allons-nous marier ça?

LA MÈRE. — Les marier, Anne, dis-tu? Nous avons le tem(>s d'y penser.

ANNE VERCORS.— O fausseté d(î femme! Dis!

Quaiul peiises-lu une chose

Que tu ne nous dises d'abord le contraiie, malignité ! Je te connais.

LA MERE. — Je ne dirai plus rien.

ANNE VERGORS. — Jac'iiips Il.irv. ^ ,

LA MÈRE. — Eh bien?

ANNE VERGORS. — Voilà. Je lui donnerai Violaine.

Et il sera à la place du j^arçon que je n'ai point eu. r/est un homme droit et courai^^eux.

Je le connais depuis cpi'il est un [»etit j^ars. Et c'est moi qui lui ai appris cela

Qu'il faut savoir aux hommes <pii fiuil leur pr«>fession <lc la culluic,

La nature des plantes, rassolcmenl, l'entrais, l'habitude de ce terroir anliipio.

Et il n'était point de ceux (pii contredisent, mais qui réilëchisscnt, comme une terre cpii accepte toutes les graines.

Et ce (pii est f.iux, ne prenant point de racines, cela meurt ;

Et ainsi, pour ce qui est vrai, on ne peut dire qu'il y croit; mais cela croil en lui.

Et fructifie, ayant trouvé nourriture, selon r«irdre, avec le temps.

— 3o — LA MÈRE. - Que sais-tu s'ils s'aiment?

ANNE VERCORS. — Violaine

Fera ce que je lui aurai dit.

Et pour lui, je sais qu'il l'aime et tu le sais aussi.

Cependant le sot n'ose rien dire. Mais je la lui donnerai s'il veut. Cela sera ainsi.

LA MÈRE. — Oui.

Sans doute que ce serait au mieux ainsi.

ANNE VERCORS. — N'as-tu rien de plus à dire?

LA MÈRE.— Quoi donc?

ANNE VERCORS. — Eh bien! je m'en vais le chercher.

LA MÈRE. — Comment le chercher? Anne!

ANNE VERCORS. — Je veux que ceci soit réglé à l'instant. Je te dirai, tout-à-l'hcure, pourquoi.

LA MÈRE. — Qu'as-tu à me dire? — Anne, écoute-moi un peu... — Je crains...

ANNE VERCORS. — Eh hien?

LA MÈRE. — Mara

Couchait dans ma chambre cet hiver, pendant que tu étais malade, et nous causions le soir dans nos lits.

— Bien silr que c'est un brave garron. Il a autant de bien que nous et il lient sa ferme comme il faut. Nous pourrions

Leur donner nos terres du bas. — Je voulais te parler de lui aussi.

AxNNE VERCORS. — Bon. Eh bien?

LA MHRE. — Eh bien rien.

Sans doute que Violaine est l'oînôe.

ANNE VERCORS. — Allons, après?

LA MERE. — Après? Que sais-tu s'il raime? —

Cet homme du pont, IMerre de Craon, qui était là liieravec nous,

Tu as vu de quel air parfois il la res^ardait, et elle (n'oublie pas d'ordinaire comme elle eslsecrète et tranquille),

Troublée, changeant de couleur, je la vovais qui levait les yeux sur lui et les baissait aussiliU.

— Et Mara, tu la connais! Tu sais coin m i- elle est butée !

Si elle a idée, donc,

Qu'elle épouse Jacques, — hé la ! Elle est dure comme le fer î

Moi, je ne sais pas ! Peut-tMre qu'il vaudrait mieux...

ANNE VEI\C01\S. — Jl en j^era cr (pH> jai .bf. Je le veux.

Jacques épousera Violaine.

— Et maintenant j'ai autre chose à te dire. Je pars.

LA MÈRE. — Que dis-tu, Anne ? Tu pars ?

ANNE VERCORS. — Je t'ai parlé de mon frère.

LA MERE. — Celui qui est en Amérique ?

ANNE VERCORS. — Pierre de Craon, qui Ta connu là-bas,

M'a dit hier qu'il avait reçu de ses nouvelles.

LA MÈRE. — Eh bien ?

ANNE VERCORS. — Il est mort.

LA MÈRE. — Oh I

ANNE VERCORS. — Nous étions les frères dans la maison, lui le plus jeune.

Il me craignait et ne ne m'aimait pas, et moi, il m'ennuyait.

Car il était toujours à bouger et à parloter.

Et jamais il ne pouvait s'occuper une journée de suite au même ouvrage ;

On lui donnait son ouvrage et on ne le trouvait pas fait.

La peau fraîche, les grands yeux, et cet air tendre et faux de ceux qui aimcFitles femmes,

Coureur de foires et de iV*tes, toujours par chemin et par voie.

Moi, j'ai mépris de cliani^er de place et de sortir de la terre dontje suis le maître.

Mais pour lui une terre n'était rien de plus que l'ari^ent qu'elle vaut ;

Et quand le père mourut, comme un domestique il demanda son compte,

Et partit. Je ne l'ai plus revu depuis. Je savais qu'il était en Amérique.

Pierre de Craon Ta connu là-bas et c'est lui qui m'a donné de ses nouvelles.

LA MERE. — Mair, pourquoi donc veux-tu aller loi-môme là-has puisiju'il est mort?

ANNE VEKCUHS. — Il s'était marié. Il laisse des enfants. Les voici dans un t^rand embarras.

LA MEHE. — Mais toi aussi, Anne, lu as des enfants.

Et une femme, toi aussi.

ANNE VEUCOUS. — Ou'as-tu à le plaindre de moi ?

Je l'ai nourrie, pendant ces trente ans, de mon travail. Je ne l'ai point traitée durement. Je ne l'ai point trompée avec les servantes.

El maintenant je suis riche et nous pouvons en paix jouir de ce bien (jue j'ai acquis.

De quoi, tout ce temps, nous sommes-nous occupés que de nous-mêmes? Toute tâche est bonne et j'ai fait la mienne. Elle comportait son salaire et je l'ai reçu.

Maintenant il y a autre chose à faire,

Car à quoi servirait le fort et le sag-e,

Sinon à porter la charge de l'infirme et du fou?

LA MÈRE. — Que sais-tu s'ils ont tellement besoin de toi ?

ANNE VERGORS. — Je le saurai quand je serai auprès d'eux.

Et Pierre de Craon m'a parlé de cette femme.

LA MÈRE. — Anne, je te prie de ne point t'en aller !

Tu sais que je suis malade, et, si tu pars, je mourrai et tu ne seras point là.

ANNE VERGORS. — Tu peux mourir sans moi, Elizaheth ; mais peut-être que sans moi ceux de là-bas ne peuvent point vivre.

Ne me conseille pas des choses basses.

Il me faut prendre le train de midi.

LA MÈRE. — Eh quoi ! eh quoi 1 aujourd'hui même I

ANNE VERGORS. — Pourquoi attendre ? tout est prêt.

Bientôt je suis de nouveau ici.

Et maintenu ul je \ais chcrclier Jacques.

11 burl.

Entre MAHA VEKCOUS.

MARA. — Va, et dis-ltii qu'elle ne l'épuuse pas.

LA MHUE. — Mara ! coinnicnt, tu étais là ?

MAIIA. — Va-l'en, je le dis, lui dire qu'elle ne ré{)Ouse {)as !

LA MKKL. — Oui, elle? qui, lui ? que sais-tu si elle l'épouse ?

MAKA. — J'étais là. J'ai tout entendu.

LA MEIŒ. — Eh Lieu, nia lille ! c'est ton père (jui le veut.

Tu as vu que j'ai fait ce cpie j'ai pu.

I^LVllA. — Va-l'en lui dire <|u'olle ne l'épouse j)as, ouje nie tuerai î

LA M EUE. —Mara !

M.VHA. — Je me pondrai dans le bilclier. Là où l'on a trouve le chat pendu.

L\ MÈUE. — Mai.. m.'. I. :nî.. !

M AU \, — Voilà encoie qu ehe >eut nie le prendre !

Voilà qu'elle veut me le prendre à cette heure ! C'est moi

Oui devais toujours être sa femme, et non pas elle.

Elle sait très bien que c'est moi.

LA MÈRE — Elle est l'aînée.

MARA. — Qu'est-ce que cela fait?

LA MÈRE. — C'est ton père qui le veut.

MARA. — Cela m'est é^al.

LA MÈRE. — Jacques Hury L'aime.

MARA. — Cela n'est pas vrai ! Je sais bien que vous ne m'aimez pas !

Vous l'avez toujours préférée ! Oh, quand vous parlez de votre Violaine, c'est comme du sucre,

C'est comme une cerise qu'on suce, au moment que l'on va cracher le noyau !

Mais Mara, l'agache î Elle est dure comme le fer, elle est aigre comme la cesse !

Avec cela qu'elle est déjà si belle, votre Violaine ! Elle a un gros ventre, elle a les épaules maigres.

Et vous lui donnez ce qu'il y a de mieux! toutes les bonnes terres d'en bas ! une ferme toute louée 1

LA MHRE. — Tu eu auras autant qu'elle.

MARA. — Oui, les ij^rcvos d'en haut I des limons qu'il faut cinq bittes pour labourer I les niauvaisf'S terres de Cliincliy !

LA M1:]1Œ. — Ça rapporte bien.

MAHA. — Silrement.

Des chiendents et des queues-de-renard, du séné et des bouillons blancs!

J'aurai de quoi nie faire de la tisane.

LA Ml'^llK. — Mauvaise, lu sais bien quo ce n'est pas vrai !

Tu sais bien qu'on ne le fait pas tort de rien !

Mais c'est toi qui as toujours été méchante I Quand tu étais petite

Tu ne criais pas quand on te battait.

Dis, noirpiaudc, vilaine !

Est-ce qu'elle n'est pas l'aînée ? Qu'as-tu à lui reprocher.

Jalouse? Mais elle fait toujours tout ce que lu veux.

Lh bien ! elle se mariera la première, et tu te marieras, toi aussi, aprt^s.

Kl du reste, il est tro[) tard, car le père va s'en aller, oh cpie je suis triste !

Il est allé [>arlcr i\ Violaine et il va cherclicr Jacques.

MARA. — Cesl vrai ! va fout de suite! va-t'en tout de suite !

LAMÈRE. — Où cela ?

MARA. — Tu sais bien que c'est moi I Dis-lui qu'elle ne l'épouse pas, maman I

LA MERE. — Assurément je n'en ferai rien.

MARA. — Répète-lui seulement ce que j'ai dit. Dis-lui que je me tuerai. Tu m'as bien entendue ?

Elle la regarde fixement.

LA MÈRE. — Ho !

MARA. — Crois-tu que je ne le ferai pas ? LA MÈRE. — Si fait, mon Dieu I MARA. — Va donc I

LA MÈRE. — 0 Tête!

MARA. — Tu n'es là-dedans pour rien.

Dis-lui cela seulement.

LA MÈRE; — Et lui, que sais-tu s'il voudra t'épouser ?

MARA. — Certainement il ne voudra pas.

LAMÈRE. — Eh bien...

MARA. —Hé bien?

LA MERE. — Ne crois pas que je lui conseille de faire ce que tu veux ! au contraire !

Je répéterai seulement ce que tu as dit. Bien sûr Qu'elle ne sera pas assez sotte que de le céder, BÎ elle me croit.

MARA. — Peut-être. — Va. — Fais ainsi.

Elle sort.

Aa moment où la MÈRE va sortir, ANNE VEI\(:oiiS et JACOUES paraissent sur le seuil de la porte.

ANNE VERCOUS, «arrêtant. — Hé? Que me racontes-tu là ?

JACQUES lUJRY. — Tel que je viens de vous le dire! Votre limite ost an ras du grisard? Eh bi<'n I ils ont gaj^né sur vous d'un bon pas !

Un pas, un pas et demi. Un puf et demi bien compté î

ANNE VERCORS. - Voyc^z-vous cela !

— Oui, je le savais. En etTct, je crois que le vieu.x me fait tort.

Tu :»v; /t.' pir ÎA^ ^!,,^^ bojg pouSSC COmiUC il

faut.

— EntrtN.îari^invv; — Vi»il.\ que je suis vien.x !

Ils rntrvot.

JACnUESIU'in . — Von*; ^tcs trot. !.. m

Kotrr \ l'aïuc. loua deux la rvgardci<( «ans riea dira.

AiNXE VERCOUS. — Peut-être.

J'ai vu le temps

Où je n'aurais pas laissé mang'er sur ma terre d'un Irait de charrue. 11 ne faut pas être lâche sur son droit.

INIais maintenant je suis las. Et qui s'en va défendre

Mon bien, quand je n'y serai plus ?

— Je crois que c'est le vent! Je n'ai jamais vu tant de méchanceté

Qu'il y en a dans ce pays, et de volerie!

JACQUES IIURY. — Oui, c'est des dévorants, comme dit cet autre !

Pause.

ANNE VERCORS. — La nourriture verte

Naît de la terre pour les hommes et les .animaux.

Et l'animal sans mains

Broute au hasard s'attachant à l'herbe par les dents.

INIais l'homme bienlôt trouva

Un autre moyen de mang-er que de se nourrir des botes paissantes, les ayant éj^or^^^'-ées.

Le fer inventé pour le sacrifice, il le plonge au sein de la (erre mrme,

Et ménageant une large blessure il lui confie la semence choisie.

En vérité que vient-on se vanler de cette jointure merveilleuse

l'.ir laquelle nous adaptons aux fleuves la meule qui Ijiuie noire farine ?

i.a lerre môme volante, le ciel avec tous ses mondes dans le mouvement des quatre saisons,

l'oinient pour le pain (jue nous mangeons un bien auti e moulin !

Ainsi le lalxnireur, jour à jour, du temps des bemailles à celui de la moisson,

Mêlé à l'œuvre du soleil, la prépare et la para chève.

Car la terre est toujours mineure, et elle ne saurait se passer de l'homme, cpii est élabli sur elle avec pouvoir comme un niaîlie,

Pour son ouverluie, et son ensemencement, et sa réfeclion.

El moi, pendant trente ans j'ai possédé ce bien.

En bon père de famille, faisant ma tâche comme le Soleil, avec all'ection !

(!ar l'homme juste n'a point best>in de savoir

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