I.a lAche qu'il a devant lui, avec palienoe
Et avec t^ravité, et avec tout le soin possible,
El j'étais luil ijui voit tout, alin que je recueille la moisson enliére.
(iar si le bilcheron «mi hiver près iiu feu,
Si le faucheur en juin restait trop longtemps sous la haie, j'apparaissais derrière comme un lion,
Disant : « Gagne Ion pain, et moi, je te payerai ton dû. »
Et j'enfonce le bras dans les meules pourvoir si le vivre s'échaufî'e, de peur, que, n'étant pas sec, il ne tourne en poussière.
Onand je commande, c'est que je sais, et il n'y a pas d'ouvrier qui m'en remontre.
Et voilà toute ma vie que je suis ici, achetant, vendant ;
Et je connais chaque morceau de terre, ce qu'il lui faut,
Ce qui est du côté du bois et ce qui est du coté de la route.
Levé premier, couché dernier ; beaucoup de mal, peu de profit.
Et si tu connaissais la méchanceté des gens, comme moi ! Mais tu ne le sais pas encore.
Cependant j'ai du bien.
Mais qu'est-ce que cela va faire, maintenant que je laisse ces femmes seules
Avec le mauvais monde d'ici ?
JACQUES HUKY. — Bon ! vous êtes encore avec nous pour un bout de temps !
'ANNE VERCOUS. — Violaine I
n.nppclle-loi ce que je vais te dire pins tard.
Quand lu auiiis un mari, ne méprise point l'amour de ton père.
Car tu ne peux rendre au père ce qu'il t'a (ionné, la vie.
L'amour des époux est comme le consentement de deux élranj^^ers; ne sachant rien d'eux-mêmes, ils ont résolu de se donner l'un à l'autre dans la foi ;
Voici l'union sacramentelle, voici la servitude conjugale par qui le sein de la femme se gontle de lait!
Mais cette connaissance qu'ils perdent dans leur emhrassement muluel,
L'enfant (pii naît la reçoil pour hérilai^'^e, et elle est ap[)eléc la reronnaissance. Connais, ma tille, Ion pèrel
L'amour du Père
Ne demande point de retour, il ne fait point ap[)ort (l;nis un contrai, et ronfanl n'a point liesoin qu'il le L^ai^ne ou le nïérite.
C'est sim l»ien, c'est son patrimoine, sa possession, son recours, su séeurilé, sa force,
Sa raison d'être, son honneur, sa juslilicalion contre le momie !
L'Aine du Père ne se sépare point de l'Ame cpril a communi()uée.
Ce qu'il a donné ne peut lui être rendu. Connais seulement que je suis, ô mon enfant, ton père !
Et je n'ai point eu de fils. Mais chacun dans sa poitrine contient
Un homme et une femme, et qu'es-tu, ô ma fille, que l'épanouissement de ce qu'il y avait en moi de féminin.
Ma gloire secrète, ma beauté intérieure, le jaillissement de la tendresse et de Tinnocence, la joie d'au-dessous de mon cœur, cette chose en nous qui donne!
Et maintenant l'heure est venue que nous nous séparions, ô part de mon âme, et que je te donne à un autre.
Il faut nous séparer, Violaine.
VIOLAINE. — Père! ÎNe dites point cette chose cruelle !
ANNE VERCORS. — Jacques, tu es l'homme que j'aime. Prends-la! je te donne ma fille Violaine ! Ote-lui mon nom.
Aime-la, car elle est nette comme l'or.
Elle est simple et obéissante, elle est sensible et ij secrète. |
Ne lui fais point de peine, et traite-la avec amitié. —
Et pour la dot que je lui donnerai, je t'ai déjà parlé de cela, et c'est arrangé, si tu le veux.
JACQUES nCRV. — Maître Vercors, ainsi, si je compremis bien, Vi )lairic !
C'est moi que vtjus voUiez pour élre sou mari ?
ANNE VERCORS. — C'est loi, Jacques.
Eh ! quel aii* [)reuJs-lu doue d'un houKue (jui hésite et qui c rai ni ?
JACOUES IIURV. — Tout ce qui est trop in'etlVaio.
Le bonheur est troj» [>our moi.
ANNE VERCORS. — Dis-tu que le bonheur est de trop poui- loi ?
JACQUES m r»V. — Vous savez (jue je n'ai jamais été heuriMix. c\ cela est justi*, car toutes les piaules ne sont pas les mêmes.
Car il eu est à «pu une mesure de [iluie est nécessaire,
Et d'autres, fortes et coriaces, qui poussent sans eau dans le sol dur.
A douze ans j'ai peidii ma mère,
Mou pt^re étant m«)i t depuis loiïglemps, cl je suis resté seul.
Et je n'ai point eu d'amis; je ne peux [)oinl dire que jeu ai eu.
Et plus lard j'ai épousé une fenune que j'aimais, cl ijui no m'aimait point.
LA MÈRE. — Vous Tavez épousée, sacliant qu'elle ne vous aimait point ?
JACQUES HURY. — Oui. Cela me paraissait bien ainsi. Je Taimais et jamais elle ne m'a aimé, mais elle ne pouvait me soufFrir.
Et au bout d'un an, elle est morte, me laissant un enfant, et l'enfant aussi est mort.
Et maintenant, Violaine !
Vous entendez ce que votre père a dit ?
VIOLAINE. — J'ai entendu.
JACQUES HURY. — Violaine, autre chose est la passion de l'enfant, autre l'amour
Que l'homme conçoit dans le temps juste et dans la pleine force de son âge.
De l'une Ton peut souffrir et guérir, mais pour l'autre, s'il ne reçoit pas contentement,
La source même est atteinte, le cœur est dérangé de sa place, et rien ne peut réparer l'injure.
Ce n'est point un jeu où l'on entre et d'où l'on sort.
J'ai pensé parfois que je pouvais être aimé. Violaine, vous !
Par ma foi, je crois que vous pouvez m'oimer. Vous avez entendu ce que votre père a dit.
Si cela est, que va-t-il m'arriver? Ce bonheur,
Comment est-ce que je vais m'arranger avec?
VIOLAINE. — Songez-y pendant qu'il en est lcm[)S encore.
JACQUES IirilY. — Alors je vous prends et je ne vous hlclie plus. (// lai prend le bras d deux mains.)
Pardieu, Violaine, je vous tiens ! votre main, et le bras avec !
Parents, allez-vous-en ! votre fille n'est plus à vous. Ceci est à moi, ceci est à moi seul !
AXNE VERCORS. — Et il ('tait, le défiant, comme à la foire celui qui fait sémillant de ne pas vouloir d'une chose,
Quand il la désire trop.
Eh bien, ils sont mariés, c'est fait ! Quo dis-iu,Ia mère V
LA MERE. — Je suis bien contente !
Elle pifure.
AXNE VERCORS. — II nous enlève notre tille,
Comme Tardent chien de berger qui emmène une brebis, lui avant saisi l'oreille entre les dents.
— Elle pleure, la femme ! —
Va ! voil;\ (pi'on nous prend nos enfants cl que nous resterons seuls,
La vieille femme «pii se nourrit d'un peu de lait •t d'un petit morceau de i;;\teau,
Et le vieux aux oreilles pleines de poils blancs comme un cœur d'artichaut.
— Que l'on prépare la robe de noces !
— Enfants, je ne serai pas là pour votre mariage.
VIOLAINE. — Quoi, père !
LA MÈRE. — Anne !
ANNE YERCORS. — Je pars. Maintenant.
VIOLAINE. — 0 Père, avant que nous soyons mariés ?
ANNE VERCORS. — Il le faut, il le iaut ! La Mère t'expliquera tout.
Entre MARA.
LA MERE. — Combien de temps vas-tu rester là-bas?
ANNE VERCORS. — Je ne sais. Peu de temps peut-être.
Rientôt je suis de retour.
Silence.
VOIX D'ENFANT, au loin. — Compère hriot !
Oui mange les cesses et qui laisse le noyau!
( ANNE VERCORS. — Le loriot siffle dans le milieu de l'arbre rose et doré!
Et, comme le vieux qui ne peut plus sortir de la maison.
- /lO -
Prêtant roreille, je distini^^ue tous les Ijruilsde la campa^me ;
La voix de chaque oiseau, près de nous le ino neau, la fauvette au dus, ralouelte Lieu loin, bien haut !
Et là-bas au bois le rossignol, il (liante tout le long- du jour ce mois-ci,
Et le maréchal (jui t;j|(e ^ur son fer, l'enfant qui [)leure, les cris des j^^ens (jui travaillent ice doit t^lre Narcisse qui herse) ;
Et le battement de l'horloye dans le salon toujours fcrnir.
Et mOme on entend le sillet de l'usine ; c'est si^ne (ju'il fera beau j)Our longtemps.
11 faut pai lii . Je (juille l'antique vlllîJi^e.
(lar déjà du temps où les saints Sixte et Sirnce
Versaient l'eau sur leur tignasse couleur d'avoine,
Ils vivaient dans la [)aille et le ^rain.
.l;ir(|ues, je te laisse mon bien, défends ces femmes.
JACOUES lirilY. — Comment, est-ce que vous parlez?
ANNE \ EUCOUS. — Je crois qu'il n'a rien cnteuilu.
JACOUES lllUV. —Comme cela. < .., ^le suite ?
ANiNE VERGORS. — Il est Fi euro.
LA MERE. — Tu ne vas p is | arlir avant d'avoir
mangé ?
Pei dan ce tcm:s, la servante a dressé la table pour le repas.
ANNE VERCORS, à la servante. — llolà, m^n
bâton, mon chajieaa !
Apporte mes souliers ! nppoite mon manteui I Je n'ai pas le temps de prendre ce repas avec
vous.
LA MÈRE. — Anne, combien de temps vas-ta rester là bas ? Sij^ mois ? Plus que six mois ?
ANNE VERCORS. — Six mois, oui, c'est cela. Mels-moi mes souliers.
LA IMÈRE s'afjenoiiille et lui naet ses souliers.
Pour la première fois, je te quitte, ô maison!
Combernon, haute demeure !
Veille bien à tout!. Jacques sera ici à ma place. —
Voilà la cheminée où il y a toujours du feu, voilà la table où je fais mes comptes.
Comme tout cela me paraît touchant ! étrange et familier, bien près et bien loin de moi!
Il se lève.
LA MERE. — Ne t'en va pas avant d'avoir mangé avec nous.
ANNE VERCORS. — Eh bien ! je vous partagerai le pain une fois encore.
Il pronl If' pain et en di>lri)ue les morceatix à loulcs les personnes prcscnles. Toutes inaiii^ent eriscrnblf.
Et maintenant, adieu !
LA MÈRE, pleur (lut, — Tu ne me re verras plus !
ANNE VERCOKS. — Adieu, Elisabeth !
Il l'embrasse.
11 retfarde MA1\A longuement cl gravement, puis il lui tend la main.
Adieu, IMara ! Sois bonne.
MARA, lui baisdiit la main. — Adini, p^re !
Sileiire.ANNK VKI\(X)US est dr-boui, regardant devant lui, cumiiics'il ne voyait pan \ lO- LAINË <|ui se tient, pleine de trouble, à son côté. A la fin, il se tourne un peu vers elle, et elle lui passe les bi as autour du cdu. la ti^'ure contre «a poitrine. saniclolant.
AN.NE VKimOllS.CDniiiw s'il ne s'.n apercevait pas, ù lu MEUE.
Dis aux cens «pi'ils entrent.
Le« çeris de la ferme et de la maison qui m tenaient à la porte entrent dans la «ade. ANIMK VEUC.OUS leur parle, ayant toujours VIOLAINE n son cou.
Je m'en vais pour iin [)eu de temps.
,ï*ai loiijoiirs été jii^le pour vous. Si ipielqu'iiu dit (pic non, il ne dit pas vrai.
.le ne sius pas roinme d'autres mail tes. .Mais je dis tpie c'est bien ipiaiid il fatil, et je réprimande (piand il TmiiI.
Mainlenant (pie je m'en vais, lail» »- ...mm. ,. ^î j*él;iislà;
Car je reviendrai. Je reviendrai au moment que vous ne m'attendez pas.
Il leur donne à tous la main.
Dites à Pierre qu'il mette le cheval à la voiture. Il me mènera jusqu'à la Groix-Blanclie.
Se penchant vers VIOLAINE, qui continue à pleurer :
Qu'est-ce qu'il y a, petit enfant?
Tu as échangé un mari pour ton père.
VIOLAINE. — Hélas ! Père ! Hélas 1
Il lui défait doucement les mains.
LA MÈRE. — Dis quand tu reviendras !
ANNE VERCORS. — Je ne puis pas le dire.
Peut-être que ce sera le matin, peut-être à Midi quand on mange,
Et peut-être que, la nuit, vous réveillant, vous entendrez mon pas sur la route.
Adieu !
Il sort.