‹ Théâtre (premìere série) (volume 3)Chapitre 9 sur 9 · ACTE lil · texte numérisé non relu

ACTE lil

Mj^inc scène. — I-.e soir de la m«^nip journée, imniédial?menl après le coucher du soleil. Mouches à feu dans les herbes et les feuilles connne des élincelles.

MARTHE. — La saiflon qui est appeh'e l'été

Kst (•(•nslanle et sereine, alors que l'arbre et l'herbe fleurit.

Le vent est faible et doux,

Et le jour devient plus bm^ justju'à ce que les blés épient.

Alors les jours diminuent.

Mais il faut encore (jur le fruit se f(»rine et se nourrisse,

Juscju'à ee (pi'il soit imli-,

Ia's fruits (|iii mmvciiI ;»n\ bnniinrs et ren\ (jui ne leur servent point ilu (ont.

Viennent alors 1rs \«miIs qui liorlienl l'arbre et le noierncnl des pluies !

Mais niiiinlcn.ml voici, voici le temps de la pai.x

Et le ciel est à lui-mcme pareil, mais toutes choses poussent sur la ten-e !

El la mer improductive demeure dans le re[)os.

C'est le temps qui est au milieu de l'année, c'est le jour où le soleil s'arrête.

La lumière du jour s'éteint, j'entends la marée nocturne monter, et la Nuit

Découvre le Royaume du ciel.

C'est le moment que la femme se fait parer, tenant devant elle le miroir à deux mains.

Et moi aussi il est convenable que je me pare

Gomme une veuve, prenant d'autres vêtements.

Elle pousse un cri long et perçant

Justice I justice I

Je me tiens devant l'Univers, et je le vois, et toutes choses subsistent par la justice.

Et moi je pousserai un cri, car j'ai souffert l'injustice.

Et je suis petite et humble, mais mon cri ne sera point inentendu.

Justice ! Justice 1

J'ai aimé et je n'ai point été aimée.

J'ai été unie à lui et tout vivant il s'est séparé de moi.

El il m'a déclaré qu'il m'abandonnait et qu'il se srparait de moi par sa pro[)re volonté.

Et il m'a vendue comme un animal!

Salut, noirl

Salut,

Fi^^ures qui paraissez dans le firmamcn?, les uni\s qui êtes élerncllcs et les autres cpii passez! et planètes qui par la nuit suivez la route du Soleil!

Je te salue, ô Nuit,

Telle que tu étais avant la lumière et avant que Lucifer ne parût!

Je me réjouirai parce que je vois ma demeure devant moi et j'essuierai les larmes de mes >eux.

Car voici que je m'en reviens, les mains vides.

Ayez pitié de moi,d vous qui êtes présents!

0 mon petit frère aîné qui avez vécu (juinze jours, n'ayant fait (jue passer sur la terre comme l'ombre d'une abeille,

Consolez-moi dans ma honte et dans mon insuccès

Car, ô Dieu, tu m'avais envoyée

Comme un homme à qui un marchand rontie des choses précieuses pour qu'ii fasse <lu commerce avec, et comme une femme prudente.

Kt j*ai rencontré cet homme et je l'ai conduit à rintérieur de la maison,

Et je lui ai montré ces choses, et comme il n'a point d'inlelli^'cnce, il n'a point su ce que c'était ;

Va il n'a point voulu de moi pour «{ue je l'instruise, et il ne m'a [)oiut crue, et il s'est moqué de nioj.

Kn sorte que je m en rc\ icns, rapporianl ce que tu m'avais donné, telle i}ue je suis partie,

iM

N'en ayant poiiil trouvé le prix ici.

0 Laine que j'ai aimé I

Silence .

Je vous salue aussi, Océan!

Je viens vous voir, grandes eaux qui de la terre avez été séparées ! 0 mélancolie!

Je te salue, solitude, avec tous les navires qui sur la plaine mouvante promènent lentement leur petit feu.

Je te salue, distance !

Je me tiens, pieds-nue, sur cette plage, sur le sable solide où la vague as sculpté des figures étran-

ges.

Je me tiens debout sur cette terre de l'Occident. 0 terre qui a été trouvée au delà de la pluie,

Gomme un bien qu'un certain homme acquiert alors que sa barbe grisonne et dont il faut qu'il relire bientôt son profit.

0 terre d'exil, tes campagnes me sont ennuyeuses et tes fleuves me paraissent insipides!

Je me souviendrai de toi, pays d'où je suis venue! ô terre qui produis le blé et la grappe mystique! et l'alouette s'élève de tes champs, glorifiant Dieu.

O soleil de dix heures, et coquelicots qui brillez dans les seigles verts! 0 maison de mon père, poite, four!

O doux mal ! ô odeur des premières violettes

qu'on cueillpaprès la iiei;^e ' 0 vieux j;n<lin où dans l'iierhe niélée de feuilles moi tes

Les paons picorent des ^raiues de tournesols.

Je uie souviendrai de toi ici.

Eutre LECHV ELBEKNON.

LVAMY EIJîKUXON. —Hello, c'est moi!

MAKTHi:. — Vous?

Elle s'avance vers elle.

LF/:HY KLHÏ'RNON. — Oui. Vous êtes étonnée de me voir?

— Je suis venue vous consoler.

Je connais la vie plus qu(! vous. J'ai tM«^ modiste dans le temps, mais les clientes ne j)avaieul pas cl elles me laissaient mourir d(* fiiiu.

Des femmes qui valaient cent mille dollars. Quelle honte!

Ne vous désolez pas.

^!oi-m«^m^^ plusieurs fois, j'ai été laissée ainsi.

Kst-rr (pi(* vraiment il vous a aimée autant «juil le dit ? (lonnueiit a-t-il pu vous laisser, vous «pii étiez à lui seul, jionr moi

Oui sui' la s(rii«* suis «'xposée à tout venant, comme un sj)eclarle ortliuair«* et pul»li(*?

Ne vous di'solez pas, ma poule Manche! Vous aurez encore bien lies occasions do pleurer.

MAPiTITE. — Pourquoi venez- vous m'insuUer?

LECHY ELBERNON. — Et pour Tom, je le connais. Il ne vous donnera peut-être pas autant d'argent que vous le pensez.

H est avare comme Judas! Tant par mois, voilà !

No fan t C'est pourquoi je le laisse là.

— Pourquoi ne vous tuez-vous pas, si vous êtes une femme bien élevée?

MARTHE. — Je ne puis faire ce crime.

LECilY ELBERNON. — Mon pot de violettes blanches! mon doux lys de Pâques !

Comment avez-vous pu vous laisser traiter ainsi devant moi? Vous l'avez supplié et il s*est moqué de vous ! Il faut que vous soyez bien lâche!

Est-ce que vous avez peur? Pour moi, si le démon de la tristesse ne me quitte point,

Je me tuerai, quan 1 je devrais m'ouvrir le ventre avec des ciseaux! je m'aspliyxierai au-dessus d'un bec de gaz.

Qu'est-ce qui vous retient? Pourquoi ne vous tuez-vous pas?

MARTHE. — Vous parlez déraisonnablement.

LECHY ELBERNON. — Tuez-le donc, lui !

Vous n'êtes pas une femme, si vous n'avez {)as envie de vous veng-er. Tuez-le, je vous le hvre.

MARTHE. — Ho!

LECTTY ELBERNOX. •— Vous ne voiiIpz pas? El n'avez-vous point peur que je vous fasse lu^r, moi?

MARTHE. — Faites ce qu'il vous plaira.

LECHY ELBERNON. — Il faut que je vous donne un autre conseil. Buvez du whisky, qui est un remède contre la morsure du serpent.

C'est la consolalion de ceux qui sont seuls et dont personne n'a souci. Buvez le lait noir! C'est un l)on conseil que je vous donne I C'est bon!

J'en ai pris un coup superbe, ce soir!

Jesuis étrangement g^aie ! .l'ai du feu au-dedans, mais ce n'est pas au cœur, et il y a toujours (pielqne chose que je ne peux pas réchautrer, connue un glaçon cfivclopjjé dans une serviette.

Ça ne fait rien !

Je suis étrane^ement gaie! J'ai des i»lt'es ! j'ai des idées diaboliques!

Ça briUe en moi comme un bol de [)unrh ! Regardez si vous voyez quelque chose de bleu !

Kllr ouTrp la lioiiclie (oiile i^randr.

Je vais ouvrir la bouche toute grand»* vers la lune pour me refroidir.

De sorte que je serai toute creuse et qu'on pourrait m'enfoncei une paille jusqu'au fond de l'cslomac.

\.;\ lune est pleine. Un mauvais temps pt>iir se

foire couper les cheveux, comme disent les vieux fermiers, car ils repoussent aussi drus que de l'herbe et aussi raides que des poils de cochon !

Ah! ah! Je vous dis que je suis gaie comme un chat!

Voyez-vous ce saule qui est là?

MARTHE. —Je le vois.

LEGHY ELBERNON. — Vous le voyez ? {Déclamant.) « Le saule comme une veuve verte alors que l'orage qui monte fait la nuit... »

Je regardais ce saule ce matin pendant que nous causions, et je pensais à vous y faire pendre

Avec une corde bien suifTéc. Les yeux sortent de la tête comme des escargots!

J'ai Christophe Colomb Blackwell qui m'aurait fait cela. Mon nègre, vous l'avez vu?

— Est-ce que vous avez vu les chênes verts dans le pays créole? Avec de longues mousses qui y pendent, comme c'est triste! 0 quels beaux cimetières il y a là-bas !

— Vous êtes entre mes mains.

MARTHE. — Je le sais.

LECHY ELBERNON. — Bah ! Point de fausse honte ! Yous serez heureuse avec Thomas Pollock!

— Vous ne dites rien ? Alors vous ne saurez pas pourquoi je suis venue vous voir.

MARTHE. — Vous voulez nie faire croire que TOUS Oies ivre !

Li:CHY KLIU:KX0N. — Semez 1

Elle lui souffle à la fiçurc.

Savez-vous que je pourrais le ruiner? Oui,

Quoique cela vous paraisse élrani,^^ ; il suffirait

Que celte maison qu'il a ici hrilUl aujourd'liui. Je nie suis fait expliquer.

Je ne sais ce que Je ferai. Je ferai de telles choses cette nuit... Ali ! ah !

Cl'est moi rpii fais les femmes dans les com^-dics et je sais les faire toutes :

La malice de la vienne et celle de la lille de joio et lesmalrones (|ui sont c;>rnnie des châties anj^oras.

Kl le diahle a trouvé la maison vide et il est entré dedans, cl il ne peut plus eu sortir, comme un chat (jui s'esl pii*j dans une serviette.

0 il y a une telle aridilé en moi! DiifS lui qu'il nrainie,

Va «pTil ne me (piitle pas! Diles-lui que je l'aimo et que je ne suis pas rassasiée de lui.

Kt (pie je veux lui apprendre ce cpie je connais, m't'iaut couchée à son C(Mé,

1 (• [«feu Mil à la Irle et sous le hras comme un ouviiei qui travaille à la pièce ipi'il a saisie:

(LKvlanianl.)

•• f.f lit dr la joie hnmninr et la jonissancc où il n y (I point de sittis/artion. »

Je ne me retirerai point comme une sorcière au fond d'un puits de mine,

Etudiant une telle imprécation

Que le fer des charpentes lléchisse comme du plomb et que ^épidémie

Enlève les enfants comme plein des mannes d'oiseaux morts,

Et que des torrents de flammes jaillissent des marchés et de la fondation des villes !

Mais je porte dans la chaleur de ma bouche une dissolution plus parfaite.

Soit que je fasse signe à l'adolescent

Que c'est lui que j'aime entre tous, le nouveauné ! soit que le vieillard au menton hérissé de crin blanc approche

Le rond difforme de sa bouche aux bords épais !

Et ils ne s'approchent point de moi en vain ; mais ils emportent de moi de la semence.

Fraude, fureur, poison, perversion fondue de la femme et perte des enfants,

Cupidité, gloutonnerie, malice, dégoût de travail et de la peine, et correspondance de la punition !

Et le mal n'est point pour un seul, mais il se pro[)age sans fin.

Car il est touché dans son hérédité. Et telle est la joie qne je donne.

— Et vous, vous n'êtes point vierge non plus.

MARTHE. — Ahl

Certes il faut que tu sois le diahle pour avoir trouvé ce niol-là !

Démon, tu ne me confondras point. Car je suis sa femme et il m'a épousée légitimement.

J'ai eu pitié de lui. Car où se tournerait-il recherchaiil sa mère, autrement que vers la femme humiliée.

Dans un esprit de confidence et de honte ?

Mais par où l'homme se conserve, c'est par là que tu veux le détruire.

Pour quoi faire détruire ?

Tout est vain contre la vie, humble, iiçnorante, obstinée. Mais celui qui détruit (ju»*lque chose aura à rendre raison à la place, s'il le peut.

Pour moi, à Dieu ne plaise que jo détruise rien ! mais (juand j'étais encore une pelilt' filb^ d.\n^ mon P'>ys,

Alors que les abeilles e§salment, sur 1rs deux heures, (juand il fait si chaud,

Je ri/asseyais dans l'herbe et. frappant sur un morceau de fer, je disais « belle ! belle î »

Kt tout l'essaim par rangées noires Tenait s'abattre sur h* drap blanc tendu.

Va l'on m'a appris ;\ ne point marcher dans les blés et A lie point jeter mon pain par terre,

Mais À le poser sur une borne <]uanil je n'en vol lais plus «Ml au pieil d'une croix.

Va à ne rien prendre aux autres.

LECHY ELBERNON. — Et bien! si vous l'aimez, diles-lui qu'il ne se sauve pas comme il le veut faire.

Entendez-vous? c'est cela que je suis venue vous dire.

Dites-lui qu'il m'aime ! Car il veut se sauver, j'ai lu cela dans ses yeux et je pense qu'il viendra vous trouver.

Et il est sur le bout de mon doigt comme un insecte prêt à s'envoler !

Qu'il ne fasse pas cela ! Ou sinon,

Sûrement il estmort ! Qu'il n'espère pasm'échapper I

MARTHE. — Quoi !

LECHY ELBERNON. — Dites-lui cela si vous l'aimez ! diles-lui qu'il m'aime !

Dites-lui celn, Douce-Amère !

Elle sort. — Pause.

Entre LOUIS LAINE. Il se tient immobile à quehjiies j^as de sa femme.

LOUIS LAINE, (Tune voix sourde, — Marthe!

Sileuce.

LOUIS LAINE, plus bas. — Marthe !

MARTHE.— Qui êtes-vous?

LOUIS LAINE. — C'est moi.

Silence.

aJi

Réponds !

Est-ro que vu me répoiuls pas ?

MARTHE. —Laine !

Je pense que nous nous étions mépris tous I( s deux.

En L'Ilet. Nous ne pouvions vivre ainsi allachés ensemble tous les deux, n'ayant rien à nous.

LOUIS LAINE. — Thomas Pollock Naijeoire...

Sikncc.

Tu ne réponds rien ?

MARTHE. — Parle, Laine, j'ccoule. Je ne le vois pas, mais j'entends.

LOUIS LAINE. — Douce-Amère, tu es tt)ii jours à moi.

M.ARITIE. — Je ne suis plus ni douce pour loi ni ainère.

LOUIS LAINf^. — Je te ferai boire l'eau amère, chienne, et ton ventre crèvera comme une bouteille ! Je vois que ton parti est pris.

M.MITHE. — N'as-tu [)oint louché ton art^rnl ?

Louis laine. — Je nai point ro<;u d'arijcnl. Mais lui... Il est riche, ht'* î

Tu ns léfh'ehi, hé? tu as consenti.

Ois I « vérité ! je sais ijne tu as eoîisrnli.

MARITIE. — La rcrité :* ôfuiscurdenjcns»>n^rs !

i>I.CAC«.

LOUIS LAINE. — Ainsi tu as consenti I Et il est vrai que tu as accepté cet écliange. Ecoute, Douce-Amère, je le crois.

Long silence.

Ecoute, Douce-Amère,

Je n'élèverai point la voix comme la nuit tranquille ne le permet pas.

Et cette face jaune qui par la nuit contemple le soleil.

Et songe à quoi elle assiste du haut du ciel à cette heure de silence.

Tout est perdu !

Tu ne m'es plus douce, ô Marthe, et tu ne m'es plus amère, et toute lumière est retirée demesyeuxl

Infortuné ! qui me donnera de dormir et de fermer les yeux, car le sommeil est comme une nuit sans lune, quand on dort.

J'ai un coup aigre à boire et si raide que les cheveux m'en frisent ! le vase est large et profond.

Viens ici, mon aimable ignominie ! viens, Madame, que je te baise et te caresse.

Ainsi pas plus que moi, douce chatte,

Tu n'as su résister à ce papier séducteur! en vérité nous ne sommes que chair et sang !

En vérité, vertu !

Pour moi, je ne suis qu'un ruffian, mais comment

Appellerai-je ton incliirôrence ?

MAIITIIE. — Malheureux, ne parle pas ainsi affreusement !

Louis LAINE. — Douce-Amère, j'aide sombres pensées. La bêle sauvage ne peut être apprivoisée, mais il faut qu'elle meure, et l'hoinme sauva^^e meurt du brisement de son cœur.

Mais je suis d'une autre race que toi et tu ne m'as point compris.

Tu te rappelles quand je t'ai connue, c'est alors que j'étais si malade et je çisais entre la vie et la mort.

Et comme j'étais dans le lit, je sortis :

Et d'abord je rencontrai deux hommes qui portaient une pièce de bois sur leurs épaules; et c'étaient les montants de la porte avec le linteau.

Va ensuite je vis un potier à quatre pattes (jui achevait de se faronner la tête sur une roue ; et c'était une brouette (pi'on avait oubliée là.

Et je traversai beaucoup de pays, m» reliant, changeant de place.

El pour les choses (pie j'ai vurs, il y en a tant que je ne me rappelle j)lus et les chereux fourmillent sur ma tète.

Mais comme je suivais le cheniin interminable

Dans les bois et la plaine hlème, je vis par l'ouverture tle la haie

Vi\ mort i\ tète d'élan (pii hersait tout iiu la

neige avec une i)ranche d'épines. — Etje travers û une eau noire,

Et de vastes marais, et j'arrivai dans ce pays Où les Indiens des Pueblos une fois par année vont chercher les âmes de leurs parents ; et avec de grandes lamentations ils s'en reviennent, portant des paniers pleins de tortues.

Et le sachem vint à ma rencontre, mon arrièregrand-père qui a vécu dans le temps, de la tribu des Ratons.

Et il me tendit un aliment pour que je le mange Et j'y enfonçai les dents etje trouvai qu'il avait le goût du savon et je ne voulus point manger.

Pour lors je dus repasser l'eau etje m'en reviens obscurément là-bas.

MARTHE. ■ — Hélas ! voilà l'esprit de songe qui te tourmente encore !

LOUIS LAIiNE. — Je m'enfuirai d'ici! Il faut que je fuie 1 je me sauverai d'ici.

MARTHE. — Où veux-tu aller ?

LOUIS LAINE. — - Malheureux 1 je suis trahi ! Voilà qu'elle m'a trahi aussi.

Est-ce que c'est vrai ? réponds ! Parle ! réponds! Hein ? hein ?

Réponds donc! pourquoi ne réponds-tu pas! Elle ne répond rien!

— 2oa

Fuyons d'ici !

Le monde est vide et je suis complètement seul.

Ne me diras-tu pas un mot?

MARTHE. — Que veux-lu que je le dise ?

LOUIS LAINH. — Dis-moi que tu m'aimes encore. La nuit est venue ! maintenant je suis likhel maintenant je puis prononcer de telles paroles!

MARTHE. — Il est trop tard. Tu n'cntemlras point le mot que tu demandes de ma Ijouche. Son^e à toi seul !

LOUIS LAINE. — Eh bien donc, malluMir à moi !

M.VRTIIE. — Malheureux, ne te maudis pas toimême !

LOUIS LAINE. — Malheur à moi parce «jueje suis dans le ^rand monde c(»mme un homme i^yart? et [)erdu I

Je n'ai poifit eu d'intellie^encc. (!o(|uV)n me «lit, je ne le C()!n{)rends point. Mais je suis comme l'animal qui va

Vers ta main <pii lui tend des feuilles.

Et toi, parce que je l'ai truhie, voilà que lu m'abandonnes !

MARTHE. — Laine, je >uis là, y ne l aiKuidonne point!

LOUIS LAINE. — Partons d'ici !

MARTHE. — Reste ! où veux-tu aller ?

LOUIS LA UNE. — Fuyons ! il le faut !

MARTHE. — Reste! Sache qu'il y a un danger pour toi.

LOUIS LAINE. — Il le faut! il le faut !

MARTHE. — Reste! il y va de ta vie !

LOUIS LAINE. — Cela m'est égal 1 il le faut I

MARTHE. —Reste!

Pourquoi fuis-tu ainsi devant le souffle du vent?

Demeure ! résiste !

Et moi je te défendrai, et je te sauverai aussi; car le cygne lui-même,

Et l'innocent héron , se défend, lui-même et son nid.

LOUIS LAINE. — Ce n'est point le vent qui souffle, c'est ce souffle qui est au-dedans de moimême! Fuyons!

Quelqu'un est ici et il me presse comme avec une épée tirée.

J'irai! il le faut !

Ne me retiens point, car il y a un esprit en moi. Je courrai tant que les jambes me porteront !

MARTHE, lui sdisissanl lu main. — Pardonnemoi, Laine !

LOUIS L\\S\i. — Ouo fais-tu?

MARTHt]. — Je te demamle pnrdon.

Car je l'ai été une compagne pénible et douloureuse. Et de la main je t'ai pris la main, et voiri que tu t'en es débarrassé.

Mais pardonne-moi maintenant, et ne ^ardc point de colère contre moi.

Ne garde [nnni

De trouI)Ie et de pensées injustes.

LOUIS LAINK. — l^oir.quoi me demandes-lu pardon, comme à (jnrl(ju'un qui va mourir?

iMAUTIIK. — Dis que tu nias [)ardonné.

Silence.

LOUIS LAINE. — Et toi, [)ardonne-moi aussi.

MAUriil]. — Te pMidonncr ? .!«* le pardonne, mon ami ! je h' pardomic, mon pau\ re [)elit enfin! ?

Où veux-tu fuir ?

Je te dis (pin tu ne [)eux fuir et que tu es [)ris. Car regarde devant loi,

Et re^;arde à droite, à i,Muehe, en haut,

l'^l rev^arde derrière loi: et considère b's eie;i\ étoiles (jui t'enlourent !

C'est pourquoi retourne-toi.

Et tiens-loi debout devant (!"hii qui estpaif.nt et immobile.

Et fais le signe de la croix, carie moment approche où tu vas être divisé.

Regarde là ! reg^arde

L'Océan. Regarde le seuil des eaux !

Pour riiomme du vieux monde qui vers le soir tourne sa face fatiguée

Où le terme du jour là est l'éclat deTeau,

Mais voici que tu as porté tes pieds de l'autre cote.

Avoue donc ici et confesse-toi.

Tu t'es plongé dans la mer ce matin et tu voulais aller jusqu'au fond ;

Mais ce n'est pas cette eau salcel-à qui te purifiera, mais celle qui sort de les yeux. 0 Laine, tu es vivant encore I

— Donne-moi tes mains 1 donne-moi tes deux mains !

Elle lui prend l'autre main.

0 main droite! ô main gauche !

0 main ! je le tenais dans la nuit et le cœur plein de joie, je comptais tes doigts l'un après l'autre.

O mains ! pourquoi avez-vous été si promptes à prendre et à lâcher !

Silence.

Et maintenant, remets-moi cet argent qu'il t'a donné.

Silence.

LOUIS LAINE. — Oiirl argent? Il ne m'a [)oint

donné il'arecent.

MAKTIIl']. — Voilà que lu mens encore ! Je sais qu'il l'en a {lonn»'*.

LOL'IS LAINE. — Je l'ai jeté ! je l'ai laissé I je ne sais ce que j'en ai fait !

MARTHE. — Ne me mens point à ce suprême instant !

Dis la vérité ! je te dis (|ue lu es près de la mort.

Ne regarde point ret arc^eni et donne-le-moi.

LOUIS LAINE. — Je n'en lù [xiint.

Le temps passe ! le temps jur se ! II faut que je parte d'ici.

Adieu, Marthe !

Silence.

Adieu, Doure-Anirrc !

MARTHE. —Adieu I

LOULS LAINE. — Adieu poui toujours I

Il sort.

Entre

THOMAS l'Ol.Loi.K NA(ii:(UI\l::. — Good nijhty Madame. R.UMie nuit.

Ne vous dërang-ez pas. Restez assise.

MARTHE. — Me permeUez-vous de m'asseoir ?

Elle se rassied.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Qu'est-ce que cela veut dire ?

Il la regarde.

MARTHE. — Une belle nuit, Monsieur.

THOxMAS POLLOCK NAGEOIRE. — 0, mais est-ce que votre mari n'est pas ici ?

Elle secoue la Icte.

Est-ce que vous me permettez de rester un moment avec vous ? car je voudrais vous parler.

MARTHE. — Permettre? N'êtes- vous pas le maître ici ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Ne parlez pas ainsi. Et d'abord pardonnez-moi

Pour ce matin. Je ne me suis pas conduit comme un gentleman.

Silence.

J'ai une fiile, vous savez. Elle doit avoir le morne âge que vous.

Silence.

MARTHE. — Comment s'appelle-t-elle ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Laura, je crois ;

Ou Elmira ; Elmira, est-ce que c'est un nom de

femme ? Elle est à l'Université ; il y a Lien trois ans que je ne l'ai vue.

Divorce, see ? Je crois que sa mère est à ClevelanJ, O. Elle a épousé un ministre. — Oui, elle a bien le môme âg;e que vous.

Moi, je ne sais pas Tâçe que j'ai, l^as le temps de songer au temps qui passe.

MARTHE. — Vous avoz beaucoup vécu.

THOMAS POLLOK NAGEOIRE. -^ Oui, j'ai beaucoup vécu.

Il regarde par terre d'un air sont^eur.

J'ai appris aujourd'hui (jue le vieux Mike était morl. Oui, mon ancien associé. Nous en avons fait ensemble, des affaires !

— Hue de choses un se rappelle 1 J'ai connu le Sud avant la t^uerre. Quel beau temps !

Well !

J'ai fait de tout, j'ai roulé partout, je sais tout.

Tout cela est passé et c'est comme un rêve «ju'on a fait.

Mais je puis vous le dire, Marthe.

L'année a été mauvaise, très-mauvaise ! J'ai vu bleu sur les (^nrdtujea. J'ai hluj}-', mais je ne sais pas comment cela finira.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela.

— Votre mari vous a quittée, n'est-ce \y.\^ !

MARTHE. -> Oui.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. -^ Et qu'ailez-vous faire maintenant ?

MAPiTHE. — Vous m'avez déjà demandé cela Ci matin.

THOMAS POLLOCK NAGEOHIE. — Excusezmoi. Ne prenez point ce que je dis à mal.

En vérité, je n'ai rien à vous dire, mais je me sens fort triste.

Depuis que je suis près de vous, il me semble que je suis comme un vieux homme, et je voudrais que vous me parliez doucement.

Permetlez-moi de rester ici, Bittersweet t

Quel est ce charme qu'il y a en vous ?Gar comme les autres femmes, vous ne donnez point envie de parler et de se montrer.

Mais de se taire et de penser aux choses passées

Et de révéler les choses anciennes et dont on ne parle pas, mais que l'on ^'^arde dans son cœur.

Et de ne dissimuler rien.

Ne me traitez pas comme un ennemi,

— C'est vrai !

J'ai donné de l'argent à votre mari afin qu'il vous laisse là.

MARTtlE. — Et le malheureux vous a écouté

et il a pris votre argent ! Et vous vcnoz afin de prendre livraison !

Il m'a tout expliqué. Sachez qu'il a f.iit ce qu'il a pu, lâchant de me persuader. 0 honte !

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Est-ce qu'il a fait cela?

MARTHE. — Et savez-vous qu'il va mourir maintenant et qu'on va le tuer ?

Hélas ! hélas !

C'est vous, c'est vous qui tHes la cause de sa mort, vous, vous !

THOMAS POLLOCk NAGEOIRE. — Sa mort?

MARTHE. — Pourquoi avcz-vous fait cela? pourquoi Ates-vous venu vous mettre entre nous, séparant le mari de la fi inme, est-ce que cela est hien ?

Que vous avions-nous fait? N'en aviez-vous pas assez à vous, sans envier le bonht'ur des pauvres gens? Pourquoi êtes-vous venu le tenter

Dans sa faiblesse et dans sa pauvreté, homme grand et riche? Ne pouviez- vous le laisser vivre?

THOMAS POIJOrK NAGEOHIE. — Ecoulezmoi avec patience.

Je porterai ma faute, s'il y en a une. et ikm» point elle d'un autre.

Mais oi^i est la rés^le de la vio,

Si un homme ancien et éprouvé,

Mûr, solide, avisé, capable, réfléchi, ne cherche pas à

Avoir une chose qu'il trouve bonne ?

Et si je suis plus riche et plus sage que lui, estce ma faute ?

J'ai été honnête avec lui et je n'ai point usé de tromperie ni de violence, et je n*ai pas voulu lui faire tort. Je lui ai offert de l'argent, et il est tombé d'accord avec moi.

Car je lui causais un dommage et il avait droit à une compensation. C'est à lui que j'ai offert de l'argent et non point

A vous, et je n'ai point agi malhonnêtement.

Ne dites point que je vous aie achetée ! Mais puisqu'il vous quittait, ne lui fallait-il point de l'argent ?

— Voilà ce que j'ai à dire.

MARTHE. — Thomas Pollock, faites attention à votre argent qui vous donne un droit au-dessus de tous.

Veillez dessus et ne vous occupez pas de choses frivoles.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Crojezvous que j'aime l'argent ?

Moi ! Non. Cela n'est pas.

J'ai été ruiné plusieurs fois dans ma vie et presque toujours

Comme par ma pro[)re volonté. C'est un plaisir comme de vivre

Que de s'occuper à quelque aiïaire et de la suivre jusqu'au bout.

MAKTllF. — Supposez que la maison que vous avez ici brûlât ?

THOMAS PULI.OGK NAGEOIRE. — Bn^hU ?

Comment ? pourquoi brilierait-elle ? Est-ce (jue vous savez quebjue chose?

MARTHE. — Elle est entièrement en bois.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Oui. Et pas même un safe.

Je me suis conduit con)me un sot I

MARTHI']. — Supposez cela.

THOMAS PoM.oCK NAGEOIRE. — Eh biiMi î je serais entièrement ruiné.

MARriH']. — Retournez donc clie/. vous sans perdre de lcm[)s, c'est un bon couseil (jue je vous donne.

Ou bient(^t vous allez voir de la lumière de ce C(Mé.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — GVsl un coup de Lickv !

MAlxTIll!. — .Viiez et ne perdez pas de leinps.

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Maudite soit ridée que j'ai eue d'emporter ces papiers avec moi !

MARTHE. — Allez !

Pause.

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Que la maison brûle ! cela fera un beau feu à voir î

Je ne me dérangerai pas quand je cause avec une dame.

En vérité

Je ne vois point de raison que je fasse une chose plus qu'une autre.

Laissez-moi rester ici.

Ne me parlerez-vous jamais doucement, Rittersweet ?

Je sais que vous Taimez et je vois votre douleur.

Sans doute que je devrais m'en aller; mais pardonnez-moi,

Car je sais que vous êtes là et je n'ai plus la force de vous quitter.

Laissez-moi rester avec vous un peu de temps.

Coup de feu au loin.

Qu'est-ce que cela ?

Silence.

MARTHE. — Quelque chasseur sans doute.

Long- silence. Un oiseau chante, tout-à-conp.

THOMAS POLLOGK iNAGEOIRE. — Ecoutez le whippoor\\ill.

Silence.

Well !

Il me semble que j'avais pas mal dMnlcllig^once et d'éner^MC, et j'en ai tiré parti tolérahleiiienl hien.

Et j'ai eu une cliance passable aussi, et môme une bonne. Et j'étais fier de ma chance plus ({uc du reste.

Oui.

Je n'ai donc pas eu c\ me plaindre, hé ?

Je suis un homme sérieux et je sais ce que valent les choses.

C'est pourquoi j'achète, et je ne garde rien pour moi, mais je revends.

Oui.

Toutes choses me sont pnssées [)ar les mains, et il me send)le (pie je revois tous mesr()rn[»les.

— Dilcs-moi pourcpioije me sens si triste.

MAUrilE. — Est-ce que chaque chose vaut exactement son prix?

THOMAS POLLOCIK NACKollU:. — ^:^m:ù<.

— \ Ous ne m'aimo/ pas, Millerswe«^t.

MAlirilE. — Ihomus i\>llock iNai;et)ircî Conune un piH'lnNir au mili«Mi de son filot qui relire les poissons,

Et (jui h's rrjolle t'Uis ri n'en t^arde (ju'uu srul,

Et comme un homme qui achète un lot dans une vente après décès, et qui en y reg-ardant trouve

Une chose qui à elle seule le paie,

Voici que vous avez acquis plus que vous ne pensez et votre dernier achat n'a pas été le pire.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Que voulez-vous dire?

MARTHE. — Thomas Pollock, il y "a plusieurs choses que j*aime en vous.

La première c'est que, croyant qu'une chose est bonne, vous ne doutez pas de faire tous vos efforts pour l'avoir.

La seconde, comme vous le dites, est que vous connaissez la valeur

Des choses, selon qu'elles valent plus ou moins.

Vous ne vous payez point de rêves, et vous ne vous contentez point d'apparences, et votre commerce est avec les choses réelles.

Et par vous toute chose bonne ne demeure point inutile,

Vous êtes hardi, actif, patient, rusé, opportun, persévérant.

Vous êtes calme, vous êtes prudent, et vous tenez un compte exact de tout ce que vous faites. Et vous ne vous fiez point en vous seul.

Maiii vous faites ce que vous pouvez, car vous ne disposez pas des circonstances.

Et vous clés raisoiHiahlc, et vous savez soumettre votre désir, votre raison aussi.

— Et c'est pourfjiini vous <^(es çrand et riche.

THOMAS POLLOCK NAGKOIKi:. — Je suis pnuvic! Pourquoi vous moquoz-vous de moi? Je suis [)auvre [)arn)i toutes ces choses à vendre, Qui sont À nK)i comme si elles n'y étaient pas, et il ne me reste rien entre les mains.

MAKTllE. — Kerrardez!

Liimicre roupie et fumée au-dessus de la fortU .

THOMAS POM.OCKXAGKOIIIK.— TluiCsall,

Knlre LECHY KLHKUN(»N.

LECHV KLBKKNOX. — Thomas Pollock, j'ai à vous direcjue votre maison hrùlc.

THOMAS POLLOCK NAliLOllŒ. — Jelcvois.

LECHY KLIJKUNOX. On'est-re (jue c'est (jue ça pour vous? une miséral>le niaisnn «h* Ixusî

Je pense que vous n'avez [)as fait la folie, hi!

I)*einporler des papiers avec vous?

Comment le feu a-l-il pu prend ic ? Tous les domestiques sont jiartis «»t il ne restait que moi.

Et eouunc j'étais dans le jardin, j'ai vu tout ;\ coup du roui^e dans le salon.

Rtle d^Ume :

<( Lit /utrlr rsl /t'rnu'c rt rrrronilh*e ;

« Lf's /autres sont fennecs et il ny en a pas

iined'ouuerlrel /es vol rts sont assujettis an-dedans avec le loquet de a barre.

« Mais tout'à-coup comme un homme en qui la folie lugubre a éclaté

« Voici qu on voit par les fentes et par les trous d^ la porte et des fenêtres resplendir

(( L' effroyable soleil intérieur ! »

TFÎOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Lecliv, je pense que vous n'êtes pas bien.

LECHY ELBERXON. — Je suis ivre! je suis ivre ! hourra ! et je ne puis me tenir sur mes pieds, hourra I

C'est moi qui ai mis le feu à ta maison, Thomas Pollock,et la fortune s'en va avec la fumée épaisse et jaune, et voici que tu n'as phis rien!

Hourra! hourra !

Servantes, mettez le feu à la maison afin de la nettoyer ! que tout ce qui peut brûler brûle !

Que la manufacture brûle ! que la récolte brûle quand on Ta mise en moules! que les villes brûlent avec les banques,

Et les églises, et les magasins, et que l'entrepôt mammouth

Pète comme une pipe de rhum !

Et moi aussi je brûle ! Et toi tu brûleras aussi dans le milieu de l'enfer où vont les riches qui sont comme une chandelle sans mèche.

Afin que tu te roiisiiines comme de la laine et conirnc de la pâle qui se réduit sur une pkujue de fer!

THOMAS POLLOCK NAGEOIIIE.— Lechy, je ne puis supporter votre profanité.

LIXIIY ErJiERNON, déclamant. — « Tout hrùle et la flainmr du temps est attaclire à nos os, et les rompafjnies d'assurances nij peuvent rien,

« El elle ne péril point après r/ue nous sommes morts, et il ne nous reste j)lus (jue ijuehjues os comme des pierres et elle s'// attache encore.

« — (), (pie je voie encore.

« La fui de Cannée et la feuille couleur de joue,

(( (Juand la journée est depuis Ir matin comme un soir et (pie le ciel toujours est pur^

« Kl la saison de consommation, alors que ta foret pareillement et les arhres is(dés

<( Ilendent lémoif/nar/e d r automne et (pie s'en^ flammcnt les érables et les snumat-s '

(( /sV les ufis sont comme revêtus d'or qui lient <} peinCy et 1rs autres comme de f/rands êtres sVi- (jitent dans leurs falôalas marron.

u A7 (F autres sont encore verts et les autres sont roses et roufjes !

(( tjue je revienne alors par le chemin quand soufjle le vent gros et froid i

« Et la mer est comme du feu bleu et les riva'ges en sont peints en jaune.

« Et du bateau que rudoient les eaux sombres ^ je regarde du côté où s'étend la terre immense

«Les deux écartâtes et verts où brille une étoile grosse comme une noix. »

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Regardez si elle ne pleure pas.

LECHY ELBERNON, à demi voix -^ « Je suis sortie dans le milieu du jour et d'abord j'ai trouvé

« Une tortue sur le rebord du fossé,

(( // va pleuvoir.

« Entre leschamps d'herbe et de fleurs blanches la mer est bleue comme V écaille de la moule.

« Et dans le feuillage sombre du tulipier des fleurs jaunes brillent comme des lampions d'or.))

— Mais cela se rapporte à autre chose.

Oq voit sur l'herbe éclairée par la lune l'ombre longue d'un cheval qui court <;à et là.

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Qu'est ce que cela ?

LECHY ELBERNON. — Je sais ce que c'est! Cours ! va ! arrête ce clieval que son cavalier ne peut pas diriger.

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE sort en courant et revient un instant après ramenant

un rhcv«l sur liNjuel de corps de LOUIS LAINE est alLaclK'.

Il le détache, et MAEITIIF'^. le rccotinaissanl, reste un 'iioinent comme ea dcfaillaDce.

Puis elle le prend sans rien dire dans ses bras, le maintenant sur son geouu.

LECHY ELBEllNON. — Preiids-le et gar.Ie-Ie maintenant ! l^rends-le, je te le rends.

Il esta toi maintenant et il ne t'échappera plus. Tiens-le.

Mets-le dans ta robe et vois comme il estgrand et lourd, lourd et non pasléjer.

Ne sois plus jalouse ! maintenant il est à toi toute seule.

Hetire-lui les boyaux ! retire-lui le cœur, le mettant à part dans un [)ot. Croise-lui les mains sur la poitrine et attache-lui la tète sur les genoux.

l'^t conserve-le dans ta chambre, l'ayant mis dans une jarre de millet.

Ne t*ai-je pas bien vengée ? ( .ar à l'endrDit dans les pierres brunes

Où h' Sai^adahoc en écumant s'échappe trenlre les monlat^Mics dilTt)rmcs,

Il marchait tlans le torrent, se couvrant de l^tmbre de la rive et des arbres.

Mais il nr trompait pas r«ril du chasseur et le fusil (jui smt et \ isc.

\'A comnu' le diiid«»n ;ui plumai;c de cun rc (ju un COU[) de feu jhat ilans son vol,

— 2-jf[ —

C'est ainsi qu'il tomba et se coucha dans Teau et dans les pierres.

Et j'ai ordonné

Qu'on raltâchat sur le dos de celte bêle que l'inlelligence ne conduit pas. Et voici que le cheval te l'a rapporté.

Tiens-le donc et reg^arde-le ! Il est à toi, rassasie-toi de lui !

Car la femme est jalouse et profonde et elle ne veut point de partag-e.

Et son sort est d'aimer et de ne pas être aimoe, car l'homme ne l'aime point.

MARTHE. — Pourquoi t'es-tu séparé de moi?

Ne m'as-tu pas juré, lorsque tu m'as connue,

Que tu oubliais le monde et que tu avais perdu le chemin pour y revenir?

El moi je t'aimais et je souffrais amèrement entre tes mains et je te donnais mon cœur à man;>er

Comme un fruit où les dents restent enfoncées.

Et voilà que tu m'as quittée comme si je te faisais horreur.

Laissez-moi vous regarder, ô époux! Que dites- Tous? répondez, froides lèvres !

Vous êtes mort et votre servante ne vous peut plus servir.

O quelle douleur il y a sur votre pâle %ure,et

pourquoi me regardez-vous ainsi avec celte expression (l'élonneinenl et de reproche?

Il y a une manière dont j'aurais dû l'aimer et je ne t ai [)as aimé de celle-là.

Et vous me rejjardez avec vos yeux allenlifs.

LVj:UY ELBERNON. — Ei moi est-ce que je ne l'ai pas aimé et est-ce que je n'ai pas à me plaindre aussi?

Celle qui reste à la maison attend

Que quelqu'un ouvre la porte et la pousse.

Personne n'est venu,

El je suis sortie par les lieux sauvages et aridos, portant

Un vase plein avec moi, par le désert de sel.

Et il s'estbrisé et l'eau des larmes s'est répandue en moi.

Comme une source perdue dont le passant dit : « Il y a de l'eau, car l'herhe est verte m, et il n'v trouve que de la boue.

Et je bois cette eau moi-même et j'en suis enivrée.

Hicz de moi parce que je suis ivre et que je ne peux pas marcher dri»il ! .b^ suis p«^rdii«^ rt je ne sais on je suis.

KUe fait quf Iqiies pat rn rhancflani.

Vous riez parce que je ne marche pas droit? Et vous? Essayez un peu,

Regardez comme je fais bien la femme ivre!

bile aiarche ^à cl U cd cUaoctlaot,

<( Oui est-ce qui me tire mon chapeau par derrière ? I liliC some drink (chantant) Two littlegirls in bhie.. . >)

Les enfants lui jettent de l'eau sale et de la boue, mais elle est contente et elle marche la bouche ouverte.

Et son idée est seulement d'aller dormir quelque part.

Et moi aussi, je voudrais dormir, dormir I Mettez-moi un pavé sur le dos.

Elle s'étend par terre et se met à ronfler. Silence prolongé.

MARTHE. — Thomas Pollock, pensez-vous que la vie ne vaille que d'être gaspillée ainsi?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Que voulez-vous que je réponde? Je ne sais plus rien.

Je pense que la vie de chacun a son prix pour les autres.

MARTHE. — C'est votre avis? Pensez-vous que la vie des autres ait son prix?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Oui.

MARTHE, tirant de la poche de Louis Laine le paquet de dollars. — Prenez!

C'est pour avoir cet ar^^ent un moment dans sa poche qu'il vous a livré sa femme

Et sa propre vie.

Reprenez cela! c'est à vous.

0 Laine! u Laine !c'esl ainsi que tu m'as trompée jusqirà la fin I

Tu as vendu fa femme et tu as possédé du papier.

Lt tu as [iréféré le papier que la main chi(Tonnc et [)étrit.

Pour moi je t'ai paru ennuyeuse et la vie

Ne l'a paru de nul prix auprès des rêves.

He{)renez cela, Tliomas Pollock, cela vous revient. Voyez si le compte y est.

Reprenez ce papier avec la valeur qu'on a écrit dessus, afin qu'oFi ne s'y trompe pas.

Soyez heureux ! Transformez tout en paj>ior afin que vous puissiez le mettre dans vos poches.

TIIO>L\S POLLOCK NAGEOIRE. — Je reprendrai ce papier, car il ne faut [)as le jeler.

Et Tarifent est une chose pour ceux (pii savent s'en •^<'i\ ir.

Il s« \ère.

La journée est finie et une aiilre est commencvA\ \'oici (|ue je nu* levé. <> que les jamhes me semhlent pesantes !

Douce-amère, (juel (pie soit le mal <iuc je vous ai fait, pardonnez-moi.

MA!\TIIt: inoimc ia Ule.

nu'allez-vous faire n)ainlenanl ?

MAKTIIE. — Je vais faire ma rohe de dcud,car je suis \cuvc.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Esl-cc que je puis vous aider en quelque chose ?

MARTHE. — Thomas Pollock,je suis plus riche que vous ne Têtes.

THOMAS POLLOCK iNAGEOIRE. — Cela est vrai, car me voici à pied.

Comme il me semble que j'ai vieilli !

Je suis vieux et il va falloir que je me remette sous la main d'un autre.

Mais je n'ai plus de courage et ce cœur que j'avais au travail ; je collais à mon idée comme une huître qui s'incruste dans la pierre I

0 Douce-amère, je me souviendrai toujours de vous !

Qu'est-ce qu'il faut faire maintenant ?

MARTHE. — Prenez soin de cette femme qui est là.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Je le ferai.

MARTHE. — Thomas Pollock I apprenez une chose du prodii^uc! apprenez unechose de l'avare !

Apprenez unechosede l'homme ivre etdu jeune homme qui aime d'un amour déréglé.

Et apprenez une chose des femmes.

THOMAS POLLOCK NAGEOmE.— Qu'allezvous faire maintenant ?

MARTIIF]. — Que sais-je ? Me voici veuve.

H«''Ias.. Laine ! 0

Mon mari ! ô la seule chose que j'avais!

Mais cela est bien ainsi.

Oïii, il est bon que l'i sois mort et que je me trouve ainsi seule et désolée,

Et il est juste et bon qu'il non ait pas élé selon que j'aurais voulu.

Ce n'est pas à moi de savoirpourquoi,car je suis une simple femme, et je n'ai atïaire que d'obéir.

Nous ne voyons pas Dieu ; mais nous voyons l'homme qui est Timau^e de Dieu,

El ne louerons-nous pas le soleil (juinous permet de le voir et de le ret^^arder ?

Non, je ne sais ce que je ferai.

C'est assez du jour présent, c'est assez que di vi\ rr aujourd'hui, et de faire ce qu'on a à faire avec soin .

.le coudrai, Irav.iiilaut à l'ouvraij^e que j ai sur les ;,^en()ux.

THOMAS POLLOCK NA(iE01KE. — Voulezvous me donner la main?

Elle lui tend la main, qu'il serrr en silroee.

MMITIIE. — Aidez-moi à le rapporter dans la maison.

lU «oricnl, cm|»orJji"t I«» r.irpt.

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