‹ Théâtre (premìere série) (volume 3)Chapitre 8 sur 9 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Même scène. L'après-midi du même jour.

Entre LOUIS LALXE. — MARTHE est assise devant la cabane; elle fait tomber quelques miellesde pain qui sont restées sur sa robe.

LOUIS LAINE. — Eh bien ! tu as dîné ? MARTHE. — Je n'avais pas faim.

LOLUS LAINE. — Un morceau He pain sec, hé ? C'est pour me faire honte d'avoir été cliez eux ?

Et tu te fais ton pain toi-même ! car tu ne peux pas manj^er le même que les autres.

MARTHE. — Je ne puis pas mang^er le pain qu'on fait ici, il n'est pas cuit.

LOUIS LAINE. — Et pourquoi es-tu toujours à travailler ? Ce n'est pas moi (|ui te le demande.

MARTHE. — Mais il n'y apeisonne pour nous servir.

LOUIS LAINE. — Et pourquoi cs-tu toujours mal habillée ? J'élais honteux tout-à-l'hcMire Devant eux. Uegarde la rohe que lu as !

MAimiE. — Elle est assez bonne pour moi.

LOUIS LAINE. — Four(|uoi n'es-tu pas vcui c dîner avec nous ?

MAimiE. — Je ne veux pas manî^er avec eux.

LOUIS LAINE. — Pourquoi ? ([uesl-ce que tu a> contre eux ? Voyons, parle !

Ils ne nous ont jamais fait (jue ilu bien. Ils t'invitent i^c.itiment, et tu refuses avec grossièreté, lu es restée de ton pays.

MAUTIIE. — Je ne mnnii^erai point avec eux.

LOUIS LAINE. — Pourijuui, mauvaise ?

Voyons I dis ce que tu as à dire !

Ils te valent l)ien.

Oiresi-cc (pie c'est cpie ces manières que tu fais? Vous aimez mieux manuiT votre pain toute st'ule, pas vrai?

Mais c'est pour me contrarier, parce que tucrt)is (jue j'aiine A aller chez eux.

Mais tu es jahnise de tout ce(pii m'amuse.

Et cela ne m'amuse pas, maisjclelais cependant, vois,

Parte que c'est mon intérêt. Mais toi,

Tu n'es (pi'unc égoïste, voilà tout.

— ai4 —

MARTHE. — Laine, pourquoi me parles-tu ainsi ?

Pourquoi veux-tu que je voie celte femme ?

LOUIS LAINE. — Cette femme î tu pourrais être polie.

Elle te vaut bien ! 0 je sais ce que tu veux dire! mais il ne faut pas parler sans savoir.

Ce n'est pas ce que tu crois, elle m'a tout expliqué.

Mais tu te penses plus raisonnable que tout le monde.

Ce n'est pas tout que d'être terre à terre. Il y a rintellii^ence 1

Elle m'écoute quand je parle, et l'on peut causer avec elle, et elle ne trouve pas que je suis un fou.

MARTHE. — 0 ! Je n'ai jamais dit que tu élais un fou, Louis I {Elle pleure.)

Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas plus iutcllig^ente.

LOUIS LAINE. ^ Allons, ne pleure pas ! Voyons ! Ne |)leure pas, voyons !

C'est vrai, j'ai été brutal. Pardonne-moi.

MARTHE. — Tu n'es plus le même que tu

élais.

LOUIS LAINE. — Douce-amère, tu es simple et débonnaire.

Tu es constante et imie, et on ne t'élonncra point avec fies paroles exagérées. Telle tu fus et telle tu es encore.

Ce rpie tu as à dire, tu le dis. Tu es comme une lampe alUimée, et où tu es, il fait rlair.

C'est pourquoi il arrive que j'ai peur et je voudrais nie cacher de toi.

MAKTIII'. — I*eijr ?de moi ? Est-ce que je puis le faire du mal? Et que craimlrais-tu de me découvrir ?

LOUIS LAINE. —Oui.

Tu semblés bien saçe, et cependant il faut qji'il y ait un vice en toi.

Car

Comment se serait-il fait que tu m'eiisv;»»^ .niih'. moi (jui n'étais qu'un enfant,

El quelqu'un (|ui vient d'on rw» <:\'\\ nù** Car in ne savais pas qui j'étais.

Mais je n'ai eu qu'à le prendre la m;iin cl lu rs venue avec moi.

Quelle honte cela a di"i faire !

Car quehpi'un (pii l'aurait vue eill pens^'

(Jue tu eusses épousé qui les parenls rainaient dit et ipie lu eusses éié contente d'être sa femm»».

Oui, j'étais un élrans:»M-, et si un anlre f'.l venu... Sans doule ipie tu t'ennuyais chez lui.

MARTHE. — Laine, lu ne pai les [)as ainsi de toi-même I Pourquoi m'humilies-lu ainsi?

Est-ce que j'ai fait mal de t'aimer? et ne t'ai-je pas épousé légitimement ?

LOUIS LAINE. — Je n'étais qu'un enfant. Mais toi, tu aurais dû savoir et ne pas écouter ainsi ce que je te disais.

MARTHE. —Il est trop tard ! Rappelle-toi ce que je t'ai répondu : « Me voici et je t'appartiens !

(( Prends garde à moi ! Car tu me garderas toujours avec toi, que je te paraisse douce ou déplaisante ! Et je serai suspendue à toi, bien lourde. »

Et tu me disais que lu m'aimais.

LOUIS LAINE. — Certes, je l'aimais ! et je t'aime bien encore.

Va, Marthe, je ne te ferai point de reproche.

Mais c'est moi qui ai agi étourdimenl ! Jamais je [Taurais dû l'épouser.

L'homme a des devoirs. J'ai pris des devoirs envers toi. Oui, je ne les méconnais pas.

Mais je ne puis pas les remplir.

Je ne puis pas te faii e vivre. Cela va bien enrore mainlpiiant, mais comment est-ce que nous ferons quaud nous aurons des. enfants, y as-tu songé ?

Il faut songer à l'avenir aussi.

Laisse-moi aller I Laisse-mui aller et ne me re-

liens pas, comme quelqu'un qu'on lient par la main, lui éclainifit la fii^ure avec une lumière !

J'irai là où il n'y a [)ersonne avec moi.

Est-ce que je puis le f.iiie vivr<' ? Kpj^arde, qu'est-ce que je sais faire ? J'ai deniandé à Tlioujas Pollock Xa^^^eoire

Si j'étais capable de faire quehjue chose, et il m'a dit que non.

MARTHE. — ('/est ce (ju'il me disuil aussi luui à riieuif.

LOUIS LAlNiC. — Vraiment? est-ce qu'il L'a parlé de cela déjà ?

MARTHE. — Déjà?

LOUIS LAINE. — Dis. Qu'est-ce que tu [)enses de lui ?

MARTHE. — Je pense qu'il est fort riche.

LOUIS LAINl'^. — Riche ? Il esl riche comme un roi !

MARTHE. — Oui.

LOUIS LAIM'l. — l^ne poussée Icnihie !<'•,..? comme les tiit/s; il v en a cpii pmisstMi! rf il \ qui tirent.

mai;the. —Oui.

LOUES LAINE. — On parle de lui part

— -zi

Quel nerf ! Quel coup d'œil ! Si riche, si simple î J'ai été surpris de voir qu'il pouvait aimer quelqu'un.

Et un vrai roi, je te dis I

MARTHE. — Oui.

LOUIS LAINE. — Il a donné cent mille dollars à riiôpital des Ethiques. — Je ne me rappelle plus, je crois que c'est une société de culture. —

Un roi 1

Il prend d'une main et il donne de l'autre. Et celle qu'il épouserait...

MARTHE. — Comment ? est-ce qu'il n'est pac marié déjà ?

LOUIS LAINE. — Marié ! marié !

Tu ne vois pas les choses comme il faut.

Le mariag^e est un contrat et il se dissout par le consentement des parties.

Eh bien !

— Pour Lechj, elle ne tient pas à rester sa femme.

Tu sais, c'est une artiste, et elle dit que je suis un artiste aussi : elle ne tient pas à 1 argent. Et il ne l'a jamais aimée.

Il l'a, eh bien, conmie on a un cheval.

MARTHE. - Oui.

LOUIS LAIXE. — Ce n'est pas la même chose!

— aig —

C'est un homme réfléchi el (\\ù ne laissera point capricieustint'iit ce qu'il a aimé une fois pour de bon.

Avoir

ITne femme sim[»Ie el douce, voilà 1 — Je voudrais (|ue lu fusses heureuse, Marllie !

Je voudrais avoir réparé ce tort que je l'ai f;ii(.

— Ecoute. Peut-être que tu sais déjà ce que je vais dire ?

MARTHE. — Peut-ôlre que je lo sais ?

LOUIS LAINE — Eroule, cl ne prends point à mal ce que je vais le dire, et songe que cela m'est bien dur.

Mais rélléchis, et peul-élre que tu as déjà réfléchi.

— Je ne sais ce qu'il l'a dit ce malin, llegarde-moi bien et vois si lu as à attendre de

moi

Aulre chose que tourment et peine.

(!ar un esprit terrestre est eu moi cl la raison n'y peut rien.

El lu ne feras pas de moi ce que tu voudras.

Laisse-moi aller el ne t'allache point à moi.

— Je ne sais ce qu'il l'a dit ce matin. Mais

Si c'est «pi'il aurait voulu de Im puur ùire sa femme...

— aao —

MARTHE. — Ho ! ho !

Ueconuais mon visage ! Regarde le visage qui vers le tien se tournait avec révérence !

Regarde le visage de ta femme et vois-le couvert du feu de la honte !

0 rougeur insolente ! 0 rouge,

V^oiià que tu éclates, en sorte que ma figure en est toute épanouie 1

Afflue, chaleur! Eclate, ô sang! Flamboie, visage outragé !

Louis, tu as fait une chose honleuse 1 Voilà que tu as vendu ta femme pour de l'argent.

Tu dis que tu ne sais ce qu'il m'a dit, mais il ne m'a rien dit.

Mais sans dire un mot, il m'a saisie avec les mains comme une chose qui est à celui qui la prend.

— Si j'étais le chien qui couche sur les pieds,

Ou le cheval, vieux serviteur qu'il est temps de vendre pour qu'on l'abatte.

Tu ne remettrais pas la corde dans la main de l'acheteur

Sans quelque petite peine peut-être.

Mais lu désires ardemment être délivré de moi, et l'argent est autant de gagné.

Malheur à moi !

Je me suis donnée h toi, et malheur à moi parce que tu m'as vendue,

Me mettant la mai/i sur le dos, comme une bêle qu'on vend sur [)ied. Et voilà que tu es content,

Comme le père de famille, qui, ayant conclu un marché et repassant cliarpic point dans son esprit, se sent rempli de joie.

Car il pense qu'il est le gaç^nant et non pas celui qui a perdu.

LOUIS LAINE. — Marthe 1

MAlirilE. — O maison !

O lit des parents morts où personne ne ronrhnil plus et table qui étais dans la salle à inani^er !

0 demeure paternelle au delà de ces eaux <'l murs d'où les arl)rc8 dt'passefit !

Considérez ce Irailement injurieux.

O injure !

O injure ! ô soufllet sur la bouche ! ÔC'»np ! o amour méprisé ! A haine dans le Cieur de celui qui m'est très cher !

() Laine, je le vois tout à coup en sorte que j'en suis éblouie !

Ne me hais pas !

Oue l'ai-je lait ? ne inr hais pas parce que je no te suis pas dnui^e, mais am«'Me !

Je suis en ton [)Ouvoir. iNe me li\re pas à un autre 1

Ne me conduis pas à lui par la main, élisant :

a Elle est à loi.

(( Regarde, prends ! Et loi, demeure avec lui et il tt fera entrer dans sa clianibre. »

LOUIS LAINE. —Marthe !

MARTHE. — Honte ! honte ! ô honte !

LOUIS LAINE. — Ne me parle pas ainsi i

MARTHE. — Je te le dis, tu as mal fait.

Tu dis que tu ne veux pas me donner de la peine et de la douleur.

Mais c'est cela même que j'attends de toi et cette part est la mienne.

L'enfant

Crie el joue en liberté et il aime à manger ce qui lui paraît bon et à dormir son soûl.

Mais c'est raison qu'arrivant à Tâg-e dû le jeune homme

Ressente, voyant le visage de la femme,

Cette joie,

Et qu'en lui comme une puissance s'émeuve et qu'il la regarde, comme la nuit en avril

Sous la foudre on voit le jardin blanc.

Sainement la Nature l'a disposé ainsi.

Car c'est une chose belle et excellente, et c'est raison qu'il l'embrasse avec des pleurs et des sanglots.

Car il était seul et maître de lui-même,

Et voili^ fjue (jiielqu'un est toujours là, partageant m<^me son lit quand il dort, et la jalousie le presse et l'enserre.

Il était oisif et il faut qu'il travaille tant (ju'il peut ;

Insouciant et voici l'inquiétude.

Et ce qu'il j^a^ne n'est pas pour lui, et il ne lui reste rien.

Etil vieillit pendant que ses enfants i^randissent,

El la beauté de sa femme, où est-elle ?

Elle passe sa vie dans la douleur et elle n'ap[)orle que cela avec elle,

Et qui aura ce courage, qu'il l'aime ?

Et l'homme n'a point d'autre épouse, et cell(»-là lui a été donnée, et il est bien qu'il l'embrasse avec des larmes et des baisers.

Et elle lui donnera de l'ar^(Mit [)our (pi'd Vcpouse.

— Ne m«^ laisse pas, Louis ! ne me veutls pas 1 Ne me laisse pas parée (pie je suis amère, mais je suis douce aussi !

Mets-toi A y^enoiix et Je me mettrai :\ srenoux !

Va considère mou âme et m émerveillant j»' prendrai la tienne avec vénération

Dans mes bras, nret.iiil mise Ùl genoux pai.' qu'elle est la création d<' I >ieu,

Et son dépôt contre mon cœur entre mes deux bras.

Malheureuse ! Que dirai-je ? car tu tournes tout ce que je dis à mal.

0 Laine, j'ai un g^rand amour pour toi 1

Ne me rejette pas, m'ayant prise de mon pays comme une servante que l'on engage.

Car j'ai un grand désir de servir et il n'est rien de si bas en quoi je ne le veuille I

Ne me hais pas, Laine ! ne me rejette pas, car je suis ta femme ! Ne dis pas que tu ne mainies point !

Entre LECHY ELBERXON.

LECHY ELBERNOxN, à Louis Laine. — Comment ! vous êtes ici ! est-ce pour cela que vous nous avez quittés si vite ?

LOUIS LAINE. — Excusez-moi.

LECHY ELBERNON, à Marthe. — Voyez î il ne peut se passer de vous un instant.

Mais c'est très mal de ne pas nous le laisser un peu.

Comment! vous avez pleuré! et lui quel air morose il a !

Ah ! Ah!

Qu(irelles d'amoureux I

MARTHE. — Je n'ai pas pleuré.

LECIIY ELHERNON, la regardant. — Je ne vous trouve pas laide du tout, moi, Marthe ! Mais combien y a-t-il de temps que vous êles mariés ?

MAllTHE, à voix basse. — Six mois.

LEGIIY ELHERNON. —Six mois? c'est peu.

C'est [)eu ! Mais (jui peut se vanterd'avoir quelque chose [)our toujours à soi ?

Ah ah ! ail ah !

J'ai envie de vous dire (juchjue chose et je ne puis m'en tMnpt^rhor !

Voyez c(»mme il nu' r('^•a^de, comme s'il avait peur !

Eaut-il le dire, Louis ?

LOUIS LAINE. — Faites ce que vous voudrez.

Silcace.

LECIIY ELBERNON. — Apprenez (^u'il a couché celle nuit avec moi.

MARTHE. — Est-ce vrai .'

LECIIV ELBERNON. — lUq.onds, Lame.

MARTHE. — Parle, réponds !

LECIIV ELBERNON. —Ah ! ah !

MARMIE. — Tu as dit tiue lu n'aimais pas d*Hiiiii' l'i'inmc (|ue moi. Tu me las jmc ce malin, tu Tas juré.

LECriY ELBERNON. — Je te le dis, il a couché celte nuit avec moi.

MARTHE. — Silence, louve! et toi, parle, estce vrai ?

LOUIS LAINE. — C'est vrai.

MARTHE. — Vrai ! tu as perdu le droit de prononcer ce mot-là.

LOUIS LAINE ouvre la bouche pour répondre.

LECHY ELBERNON, lui mettant la main sur la bouche, — Ne réponds pas, Louis 1 Laisse-la crier, laisse-la pleurer ! Qu'est-ce que cela nous fait ?

Qu'elle pleuredevantnous et notre amour en sera augmenté !

Vraiment, as-tu menti ainsi? Lui as-tu juré cela ce matin.

Ce matin même ?

Certes tu t'es conduit très-bassement et comme un homme vil !

0 Douce-amère, nous nous sommes souvent moqués de loi ! Et je te connais comme lui-même et il me raconte des choses pour me faire rire.

Ce n'est pas moi qui l'ai attiré, c'est lui qui est venu vers moi.

N'aie point honte, Louis, et dis-lui que tu m'aimes I

Pour voir la figure qirelle fera, car tel est le cruel amour !

Il paraît doucereux eti^entil, mais il est barbare et impudent, et il a sa volonté qui n'est point la nôtre, et il lui faut obéir avec dévotion.

C'est pourquoi triomphe, Laine, et n'aie point honte !

Pensais-tu qu'il t'aimât toujouis? Il t'a aimée et de même

C'est moi qu'il aime maintonnnt.

MARTHE. — Réjouis-loi parce que tu as trouvé un tel amour.

LECHY ELHKRXON. — Pleure donc ! pleure donc I

Pleure de IVau chautb»! ne fais [tas la tiére ! Pleure, el ne retiens pas tes larmes!

Bile rit aux «'cIaIr.

Ah ah ! ah ah ah !

Reiçarde-la, Laine! je ne la Iroine pas aussi laide (pie tu me lt> disais.

Kllc a la fii^nire prescpie ronde, comme l'ont les femmes de Syrie.

MAUriIK. — Ris de moi aussi, Laine. !\eu:ardcmoi et réjouis-toi de r«'ehant^e f]\io tu as fait.

l.OriS 1 \IM:. — O Marthe, ma tVma.e ' A Marihr. ma lemme I

0 douleur, hélas I

0 Douce-amère ! Certes, je l'appellerai anière, car il est amer de se séparer de toi !

0 demeure de paix, loule maturité est en toi !

.le ne puis vivre avec toi, et ici il faut que je te (ji-ilte, car c'est la dure raison qui le veut, et je ne suis pas digne que tu me touches.

Et voici que mon secret et ma honte se sont découverts !

C'est le corps qui Ta voulu, car il est puissant chez les jeunes gens et il est dur quand il tire.

Et il est vrai que j'y ai consenti et je voulais mentir et cacher, mais voilà que cette action s'est découverte.

E( je me suis pris à cette femme et je lui suis attaché fortement et je sais qu'elle ne te vaut pas, ei elle n'est pas honnête.

Elle m'aime, et moi je ne puis me déprendre d'elle ! 0 ma femme I ô ma femme qui es ici ! Tu es ici et il faut que je te dise adieu !

Tu es présente, et faut-il que nous nous séparions?

MARTHE. — Louis Laine! je t'appelle par ton nom! Entends-moi !

LOUIS LALNE. — J'entends. J'ai entendu.

MARTHE. — Lève la tête! Regarde-moi en

face et attache tes yeux sur !es miens et je te dirni !a vérité.

Tu as volé quand lu étais encore un rn nnt.

Car déjà tu jouais et il te fallait de l'arti^rnl.

Et tu errais de lieu en licu^ comme un hunime maudit, et si tu avais trouvé

Une place, tu n'y restais pas lonc^temps, car ton esprit te conduisait ailleurs.

Et tu es venu chez nous, e{ tu m'as emportée, moi (pu jamais n'étais allée plus loin

Que la Groix-drs-riinq-Koutes où il y a un Calvaire.

Et j'ai traversé ces eaux sans bornes et nous sommei arrivés

De l'autre cAté, ici.

Maintenant parle et acruse-mof.

Pourquoi me rrnvoirs-tu ?

Car si c'était une scrvaiilc, on lui dit te (ju Ciic a fait.

.Mais toi, lu n'as aucune raison ;\ donner, sinon la haine (pu* lu me portes !

LKCIIV ELHKKNON. — Ah nh !

LOUIS LAINE. — Marthe, nous ne pouvons vivre enscuïblc.

Car je n'en ai pas assez pour t(/i et pour moi Nous ne pouvons demeurer en8cnd)Ie pour toujours.

Car la froide raison s'y oppose.

MARTHE. —La raison?

LOUIS LAINE. — La raison s'y oppose, Douce amère.

MARTHE. — Maudite soit la raison, alors que je te parle d'amour ! Ne crains point, car ce que tu me donnerais, je te le rendrais, avare!

N'accuse point la raison ! mais accuse l'esprit animal et sournois, l'instinct de fuite et de violence.

N'accuse point le corps, comme une femme qui accuse la servante !

Accuse l'esprit immonde !

L'esprit de mort et de dissolution, qui le séduit, car il est fait pour mourir.

Mais la volonté existe dans le cœur de l'homme, et une odeur divine lui a été donnée à sentir comme une odeur qui pénètre par le nez.

Et moi je ne me serais point mariée, mais j'ai ressenti de l'amour pour toi.

O Laine ! toujours les animaux se laissaient prendre par moi sans crainte, et les enfants ne criaient pas quand je les tenais.

Je t'ai pris et j'ai attaché mes mains derrière ton dos.

Et tu ne peux comprendre l'amitié que j'ai pour toi.

Ne te sépare pas de moi, de [)eiir (jue lu n'ailles mourir !

\e dénoue pas mes mains qui sont attachées derrière toi !

Ne me fais pas cette honte ! Ne me rejette pas, car je suis ta femme.

Vois, je me liens ici devant toi 1

Louis Laine, je t*ap[)elle dans mon aneroisse !

Souviens-toi de Uj parole que tu m'as jurée ! je lève les mains vers toi !

Keijarde-moi ! re^^arde la confusion où je suis. Il faut (pie je dise tout cela devant cette femme, et elle rit, tandis que je te supplie dans mon humiliation !

Ne me rejette [)as ! (!;ir lu ncn as {)as le di»'it (piaiid In V()ii(!r;ns le faire.

LLCllV KLHKUNON. — Le droit? Al. ;^h ! rntends-lu? Tu n'jis pas le druil ! lié ? Elle a un droit sur loi, entends-tu ?

Pour moi j'(^te ma main el je le ilis : l'ais ce que tu veux !

Va, tu n'es pas dit,nie d'elle. Fi !

Admire* seulenuMit

Qu'ainsi, du picmier coup, elle se soil fail enl«*ver

Avant ipii" lu iir t*v sois reconnu.

Va Ci)i]\n\r elle l'a épié ! Cicrlcs, lu iir piiix le caclicr d elle,

— îSî —

INTais elle te connaît et tu ne la connais pas. Bon !

Elle dit qu'elle est honnête, c'est assez.

Pour moi je ne puis cacher qui je suis et lu es allé me chercher effrontément

Dans le lit même de ton hôte et dans les mains de celui qui te paye ton arg^ent.

J'ai vécu librement et lu sais que j'en ai connu d'autres avant toi.

Mais je l'ai oublié, et maintenant c'est toi que j'aime.

Aime-moi ! Vois quelle belle dame je suis !

En vérité tu n'es pas fait pour cette vie

De vivre au long- de ta femelle comme le cheval près de la jument, et on n'attellera pas avec l'ânesse l'élan couleur d'écorce.

Viens I sois libre !

Que dirais-tu quand tu entendrais souffler lèvent d'hiver sous la porte ?

Songe aux forêts ! Rampant jusqu'au bout de la branche qui plie,

La tête en bas, tu voyais sous toi les cimes d'arbres émerger du brouillard au fond de l'abîme et la chouette jaunâtre voler dans la lumière de la lune.

Songe aux courants d'eau clairs-obscurs où l'on voit les énormes poissons gris :

Le saumon et la muskallongcel

Aime-moi, car je suis hclle ! Aime-moi, car je suis l'amour, et je suis sans rc;,^le et sans loi !

Kl je m'en viiis de lieu en lieu, et je ne suis pas une seule femme, mais plusieurs, presliije, vivante dans une histoire inventée !

Vis ! sens en toi

La puissante jeunesse qu'il ne sera p:is iiisé de contraindre.

Sois libre ! le désir hardi

Vit en loi au-dessus de 1* loi comme un lion !

Aime-moi, car je suis hede ! et où s'dumc la bouche, c'est là que j'a[)plirjuerai la mienne.

LOUIS LALNE, d Marthe. - E loi, (pj'as-tu ^ dire ?

MARTHE. — 0 Laine, tu m'es uni par un sacrement

Kl par une religion indissoluble.

LOUIS LAINE. — El puis?

MAK rilE. — N'écoule pas ce (ju'rlle dit, car tout cela n'est que mirage et mensonge.

LOI IS LAINE. — Et encore ?

MAUTIli:. — C'est tout.

Je suis pauvre, je suis solle, je suis Inide,je suis jalouse.

LOl'IS LAINE. — N'as-tu rien à dire de plus? G MarlliCf il esl inutile que (u parles.

Car c'est celle-là que 'aime.

11 montre LECHY ELBEBNON.

LEGHY ELBERNOiN. — Est-il vrai ?

LOUIS LAINE. — Oui.

LEGIIY ELBERNOxX. — C'est bien moi que tu aimes, Louis ?

LOUIS LAINE. —C'est toi.

LECHY ELBERNON. — Répète cela! C'est moi que tu aimes, et non pas elle ?

LOUIS LAINE. — C'est toi quej'aime et non pas elle .

Pause.

MARTHE. —Adieu î

Laisse-moi te dire adieu, car le jour va finir. 0 Laine, mon mari, laisse-moi te regarder encore avant qu'il ne fasse nuit ! laisse-moi te toucher avant que nous nous séparions pouréternellement.

Elle le prend dans ses bras.

Adieu 1

Demi-pause.

0 ami ! ô bien-aimé I ô ingrat I

Pourquoi as-tu fait cela ?

Tu connaîtrasque jenesuispas seulemenlamère, mais douce.

Ce n'est pas moi qui me sépare de toi, mais souviens-toi que c'est toi (|ui m'as renvoyée et que je te baisais l'épaule dans mon humiliation.

Et maintenant il me f;Mit le (|iiitter.

Demi-pause.

Ilélas ! ô que cela est dur, Dieu !

Elle s'i-loigne d'uD pas.

Adieu, Laine!

Elle sort.

Pause,

LECIIV FIJJEKNON, drrl,un<int f) demi voix. — (( (Jours ! ô pivert ! 6 loup !

« Voici que je ne puis monter plus haut ! (j cousin llaccoon ! ô écureuil cramponné à l'écorce rufjueuse !

« \'ois-moi^ mon grund-pére l'Elun, parce que je vais mourir ici !

LOUIS LALNE. — O ! c'est « rEnfanl aux-sourcils-de-pierre » !

LECIIV ELIiEllNON, ro^l^■/J//rzAi^ — (( Tout le jour à f/rund tnivuil je suis montée, pleine de terreur,

(( r ranch issunt les troncs pourris, grimpant dans 1rs pirrrs croulantes !

« lit maintenant je ne puis plus avancer ! »

LOriS LAINE, imitant une voi.r qui rient de fart loin en bas. — «* Waw ! »

LECHV ELULK.NON. — « //aha ' Waha! Ahi!

« Ils sont après moi. f en/ends la voix demon/rère t

« Aie pitié de moi, mont t

(( Aie pitié de la misérable ! aie pitié de r enfant que je porte dans mon ventre. Tout le jour tu as senti les pieds nus de la femme grimper.

« O mont, cache-moi, quon ne me retrouve plus !

« 0 Seigneur, dès que vient U Eté doux et chaud

c< Les femmes travaillent dans les champs, cultivant le sorghum et les fèves. Et chaque fois que je levais la tête,

« Tant que durait le jour bleu, je te voyais à ta place,

« Assis comme un sagamore , considérant la contrée et la sérénité de la saison,

(( Et je f ai aimé. Et un jour tu es venu à moiet tu m'as connue, et voici que je porteun enfant sous ma robe.

« Aie pitié de moi, montagne !

« Je ne puis plus monter, et voici que je me couche sur toi dans l'épaisseur desfeuilles !

(( Hahaî Waha ! Ahi ! Wahaha !

(( Voici les douleurs de la mort !

(( Donne-moi des forces pour que je le mette au monde avant que je ne meure ! aie pitié de lui si c'estun garçon et quon ne lui fasse pas de mal! ï>

Elle le regarde fijcemcnt.

— Maisvois-lu, ne m'abandonne pas à mon tour.

-«37 - LOUIS LAINE — Comment ?

LECilV ELBEKNON.— Airne-moi !

Je suis tellement triste !o si lu savais la tristesse qu'il y a en moi !

Haise-moi parce que je suis la liberté et te voici sorti de la maison.

Mais prends garde de ne [)()iMt ruser I

Parce que je suis la plus maligne, et n'essaye point de m'échapper 1

Elle lui prend le coa en riant, arec Iti deux inaios.

Df peur que, comme les folles fourmis mâles...

LOUIS LAINE. — Va !

Je sais bien que je mourrai l)ient(^t,

Et voici que je t'ai rencontrée connue une touiïe de tleurs funèbres.

— Laisse- moi oublier tout.

Laissp-moi regarder le j"ur qui s'achève cl du bois se lève un t^oiU et une odeur.

Je n'aurai point de part au.\ occupations des liouMues.

Salut, air !

Salut, dans l'heure de ton abaissement, mystère (!«• jon',

Snlril qui vivifies et qui rends toutes choses visibles !

La journée tinil, et la nier de toutes parts

Monte, et elle sera pleine à cette heure où se lève un petit vent.

Maintenantje ferme les jeux au monde. Oodeursî ô odeurs qu'on ne sent pas ici !

— 0 ^^ute odeur delà rose et de l'herbe que Ton froisse dans ses mains I

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