RUSTIQUE ; RHÉA, ANGÈLE, LAURE
BAYETTE, AUDIVINE
A l'ouverture de la scène, ces divers personnages sont rassemblés en un seul groupe comme s'ils conversaient ; puis ils se tournent et se séparent lentement par deux ou trois.
RHÉA, à Laurent, à demi-voix, achevant de
parler. — couleur. Le bleu
Iris; le vert,
Et le ton jaunâtre du dos de la main — J'ai...
Elle continue sans qu'on l'entende.
LAURENT dit quelques mots sans qu'on l'entende.
RHÉA, répondant à demi-voix. — Mais oui.
LAURENT, à Bayette. — Et vous, petite Bavette ?
BAYETTE. — Où est-ce?
RUSTIQUE, — L'endroit
Est merveilleux par le nombre des roses.
Ils sortent.
NICAISE, à Angèle. — Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, car...
Il lui parle à voix basse.
PALESNE, à Audivine. — Cette nuit...
Il lui parle à voix basse.
AUDIVINE. — Oui.
Ils s'éloignent.
LAURE, à Léon. — Assez ! Dites! ne plaisantez plus ! Parlez comme un brave homme.
— Que disiez-vous? De tels soucis! valent-ils la peine de plisser le front?
LÉON. —Bien! bien!
LAURE. — Bien! bien! bien! bien!
LÉON, à demi-voix. — Plût au ciel que je pusse m'appuyer sur toi, mettant le bras autour de ton cou!
LY, avec sa femme, traverse la scène au fond.
LAURE. — Céréal,
Venez ! pour moi, je ne connais pas ce jardin. Avançons.
CÉRÉAL. — Par là ! On a fauché, ce sera plus commode.
LAURE, appelant. —Audivine! Audivine!
Elle se remet à causer à voix basse. LY et sa femme paraissent sur le cùié de la scène et s'arrêtent. AUDIVINE s'approche sans bruit de LAURE et lui touche la joue.
LAURE, criant. — Ha !
AUDIVINE. — C'est moi, petite fille.
PALESNE, appelant du dehors. — Audivine !
CÉRÉAL. — On vous appelle.
PALESNE, rentrant. — Audivine, viens avec moi, viens voir.
AUDIVINE. —Où? quoi?
PALESNE. — Paris.
Viens voir, et ce qui, on ne sait pas quoi de douteux, reste du jour Impur.
Ils sortent tous.
LY, s' avançant, à sa femme. — Par ici ! par là! Aude! plus loin! viens!
Il l'entraîne.
MADAME LY. — Où me mènes-«u?
LY. ~- Par là ! par là! plus loin ! plus loin!
MADAME LY. — Où vas-tu? où me mènes- Tu? Il ne fait pas clair,
LY. — Plus loin ! Ici. N'avançons pas de peur de nous rapprocher.
Ici. Aimes-tu à ce point la lumière et le bruit ? Sous ces arbres.
MADAME LY. — Ly, parleras-tu ? qu'y a-t-il?
LY. — Ne me questionne pas. Depuis
Que je t'ai épousée, qu'as-tu à me reprocher? Mais aujourd'hui,
Supporte-moi. Je n'en puis plus !
— Fait-il clair encore? Est-ce la nuit, enfin?
MADAME LY. — Ta vois ! à peine si l'on distingue les grandes herbes ; c'est la nuit.
LY. — Tout le jour je me suis passé de moimême !
MADAME LY. — Comment? que voudrais-tu faire ? — Il reste éperdu.
LY. — C'est bien. Mais au nom de notre lit, Assieds-toi, et je mettrai la tête sur ton sein. N'aie pas peur; supporte-moi. — Femme ! Tu peux bien faire cela, jadis une pierre me rendait le même service.
Il s'agenouille près d'elle.
— Garde-moi ! Ah 1
0 Dieux! de nouveau je reconnais le mal ancien !
MADAME LY, lui mettant les mains sur la tête. — Quel est-il ?
LY. — Le remords,
Me... Je l'ai connu avant que de savoir lire !
MADAME LY. — Tu restes avec moi.
LY. — Ce n'est pour cela que tu m'as épousé ?
MADAME LY. — Pour cela, c'est pour cela même !
LY. — Dis que ce jardin est fermé.
MADAME LY. — Partout. Il y a un fossé et un mur.
LY. — Et dis, ça, qu'est-ce que je touche? MADAME LY. — Eh bien, ma robe.
LY. — Ah ! ah !
Ce goût est plus amer que la feuille de saule.
Entre ISIDORE DE BESME, un homme de taille.puissante avec une graode barbe noire.
BESME, s' approchant d'eux. — Qui est là ? Oui est là ?
Il les touche avec son bâton.
MADAME LY. — C'est moi.
BESME. — J'ai mis la main sur un homme et une femme. Vous, qui ?
MADAME LY. - Aude.
BESME. — Est-ce vous ? Est-ce vous, Ly ?
Cris aigus au dehors. Une femme échevelée traverse la scène en courant, poursuivie par AVARE.
BESME, le saisissant. — Holà !
AVARE, se débattant. —Lâchez-moi !
BESME. —Agis au dehors comme il te convient. Entre chez moi
Oui le demande. Mais je ne souffrirai pas
Qu'on trouble notre lieu de repos avec une violence sauvage.
AVARE, grognant. — Lâcherez-vous ?
Il lui donne un coup de pied.
BESME, le repoussant. — Arrière !
AVARE. — Si j'avais eu un couteau, je l'en aurais frappé sous les côtes.
BESME. — Quel homme est-ce là ?
AVARE. —Situ le veux, Un loup, vienne la nuit.
BESME. — Ecoute, loup...
Pause.
AVARE. — Je n'ai rien. Je me vengerai des hommes.
BESME. — Quel est ton nom ?
AVARE. — Tu le sauras. Tu le sauras plus tard.
Quand les villes... Bientôt tu entendras ce nom: Avare.
BESME. — Avare.
Eh bien ! que dis-tu ? les villes... Quoi?
AVARE. — Quand les villes, pleines d'âmes, flamberont !
Oui, oui ! Je sais ce que je dis !
On raconte que jusqu'ici
Les gens mouraient un par un avec long travail. Mais maintenant
Ils descendront tous ensemble,
Ils tomberont en bas comme des feuilles, comme des bandes d'oiseaux !
Et ce jour-là n'est pas loin. Adieu.
BESME. — Arrête. Ne pars pas.
Silence.
AVAR.E. — Que le panaris dévore la main qui me tient ! C'est la parole de l'esclave contre son maître ; que la gangrène noire
Lui fonde le bras jusqu'à l'épaule !
Je ne suis pas la dent d'une roue. Je ne suis pas fait
Pour être manié comme une pelle.
Je me rendrai libre. J'ai juré.
BESME. — Quelle menace fais-tu ?
AVARE. — Ils m'appellent ignorant. Et en effet Je ne puis pas lire un livre.
Mais je flaire, je flaire l'avenir !
BESME. —- Ne te dirai-je pas : prends un esprit plus doux ? Vois : celte paix.
Respire. Une parfaite tranquillité est commune au grand Ciel et à la Terre.
AVARE. — Et entends
Ce mugissement que tes murs n'empêchent pas d'entrer. Vois celte rambleur inique !
Je ne suis pas seul. Je me délivrerai de la tyrannie de mes semblables.
Vous,
Permettez-moi que je reste.
BESME. — Restez.
AVARE. — J'aime ce lieu. Pourquoi ne me cou-
cherais-je passur le dos dans un endroit où il n'y
a personne ?
ïl sort.
BESME. — Ceci n'est pas mauvais.
— Que disent les gens assis ? Ly, Aude, bonsoir au-dessous du tilleul.
MADAME LY. — Une humeur sombre le tourmente.
BESME. — Aude,
Il est agréable de se faire plaindre par vous.
MADAME LY. — Non. Mais profilant Vilainement de ce qu'il me tient, il jure Que je ne lui suis de rien.
BESME. — Ne le crois pas en tout. L'homme
est fait d'attrapes et de détours.
Je me rappelle qu'un soir, près d'un pont, Après que nous avions achevé de causer, comme
s'il s'était moqué de moi,
Il sourit, tel que le vieux petit enfant
Cligne de l'œil à ceux qui rient de ses tours.
Puis-je rester avec vous?
LY. — Reste, Besme. Et toi, Aude, Ne t'inquiète pas de moi, va ! Tu sais que Laure t'attend.
Va ! Je te parlerai plus longuement cette nuit.
MADAME LY. — Il faut prendre garde. Il est fou comme un jet d'eau, il est nerveux comme la plante des pieds. Adieu.
Adieu ! Souviens-toi de ce qui a Battu au-dessus de nous comme on dit, les ailes éthérées de l'Astucieux !
Elle sort. Silence.
BESME. — Comment le jour s'est-il passé ? Tu me portes par ta présence à un sourire amer. Allons, parle ! Adresse-toi à ma poitrine, Et le riche, le sage et vieux Besme, maître de la ville, te répondra par un discours sentencieux.
LY. — Quand je recompterais tous mes pas,
Quand je remettrais toutes mes paroles dans mes mains, je n'y trouverais pas de plaisir.
On s'habille ; on mange deux fois par jour ; je sors, et voilà que je suis revenu pour dormir.
— C'est ici le repos où ceux qui de ce qui de cette vie est fait
Sont las ne parlent pas.
J'ai parjuré; j'ai fait une trahison contre ma langue.
BESME. — Ly.
Pause.
Tous les hommes posent un désir devant eux,
A savoir, que sais-je ?
Mais toi, qu'espères-tu ? Et à personne,
Tu ne te vanteras de lui plaire ; car ils te regardent avec gêne ; qui voudra
Te recevoir à moins que tu ne déguises ? qui te donnera à mander ?
Car le fou et l'homme sage t'ont également en horreur.
— Pour moi, je sais qui tu es, comme un enfant Merveilleux, caresse, récompense des parents; Car si tu poses tes mains sur le cœur, Elles l'empêchent de battre, causant un saisissement comme celui de l'eau froide.
LY. — Ne veuille pas m'affliger !
BESME. — Hé? réserves-tu quelque espoir Que le moment vienne que tu puisses dire : « Je suis satisfait. C'est bien » ?
LY. — Non. Je ne sais pas.
BESME. — 0 toi qui comme la langue résides dans un lieu obeur !
Tu sais peu de choses et je ne t'appellerai point sage; et.cependant quand tu parles j'écoute.
Quand tu parles ainsi qu'un homme qui se souvient.
J'écoute ; et c'est comme une branche quand un oiseau pose dessus.
0 toi qui seul d'entre tous les hommes fais en tendre un langage paisible !
LY. — Ecoute, ô Besme !
Je ne parle pas selon ce que je veux, d'abord le souffle m'est enlevé !
Et de nouveau, de l'existence de la vie se soulève le désir do respirer !
Et j'absorbe l'air, et le cœur profond, baigné
Il dit, et je restitue une parole ;
Et alors je sais ce quej'ai dit. Et telle est ma joie.
— Pourquoi me questionnes-tu? Tout-à-l'heure tu m'as percé ! Dis, toi,
Que dis-tudu monde ? sans doute que je ne vois pas bien.
BESME. — Va, transforme ta misère ! le philosophe indou,
Qu'il eût vu un charretier battre son cheval ou le chien obscène
Qui se tordait de joie par terre, conçut cinq nouveaux chœurs de dieux.
Et le Roi son père, en examinant les franges de son manteau,
Imagina Cléopâtre, mère de l'Egypte.
' Apprends en quel temps nous vivons :
Qui n'est plus de détester l'accès de rivages et de futaies !
L'Ouest
Ne reçoit point de culte; et les enfants Riraient qu'on parlât du secouementdel'Aegide, par qui prend ombrage la mer.
Il n'est plus de dieux, et le vent leur traverse la bouche.
C'est pour cela (et, parfois y songennt A une heure d'été, en quelque endroit où se croisent les courants d'hommes,lës allées de toursj'ai eu horreur)... Et moi sais-tu qui je suis ?
LY. — La contenance, la barbe, le feu de l'œil décèlent
Saturne, patron des ingénieurs et des lieux plantés d'arbres.
BESME. - — Ici pas un ongle
Qui ne remue pour moi. Et moi,
Maître de grands trésors, je me tiens au milieu des hommes,
A la manière du puceron sucréou comme la reine oisive des abeilles, pondeuse d'œufs.
C'est ainsi que je me suis retiré dans ce château, tel que, dans une cité
Qu'il nomme, le plus vieux colon, ou que le Tibre sous sa cave rumine les destinées Romaines.
C'est pour cela qu'ils ont bâti
Celte ville, séjour immémorial, au soir remparts que la trompette parcourt.
Etilsse sont réunis pourètreensemble; et si nous montions en quelque point élevé,
Cheminée ou parapet, tu verrais ce lieu
Rendre une lumière comme la mer femelle.
Afin que je connaisse la joie et qu'ils reçoivent de moi l'assistance.
LY. — Oui, Besme.
BESME. — C'est ainsi que j'ai été fait un dieu ! Regarde-moi; touche-moi de la main.
LY. —Eh bien?
BESME. — Plût au ciel que je ne fusse pas né!
Plût au ciel que ce moment ne fût pas venu, lorsqu'enfoncé dans le ventre jusqu'au menton je pendais dans le monde par les pieds 1
Oh ! oh ! d'abord qu'est-ce que la durée de la vie ?
Un peu de... non ! Gomme l'azur d'une prune, comme une haleine sur de l'or !
Et cependant quand je passe, la mère suffoquée arrête ses filles disant : « C'est lui !
Henriette, regarde 1 C'est Besme le Grand. »
Et j'entends
Les gens parler ainsi, durant que je passe le long d'eux : « O
« Que si cela ne coûtait pas si cher! — Cent mille francs I
« Sss ! — Voilà, monsieur, ce qu'on pourrait faire
« Avec de l'intelligence, si
« Seulement... » Je passe, et mon cœur me porte à cracher sur ces coquins.
Mais je sais ce que je vais faire : comme un bas de mercier, je mettrai une enseigne à ma maison.
Et fondant ma fortune je dédierai
« A l'accomplissement » l'emblème, un poisson ailé. « Je le tiens ! »
LY. — O la cité que les nuages dominent ! un spectacle seul l'occupe : le temps.
Et ils ne bougent pas d'eux-mêmes ; mais ils ne rendent qu'un mouvement et un bruit,
Que la nécessité les chasse, ou l'habitude, ou le cauchemar de l'ambition, ou le rut austère.
Et le vent et le soleil
Y forment des dessins comme sur les parterres ou l'eau .
— Mais toi, homme malheureux !
BESME. — Malheureux? En effet, j'ai perdu le sens de ce mot.
Mais je songe surl'homme, et medressantcomme un mont,
La mythologie ne m'appellerait pas comme l'Olympe une source de fleuves !
D'abord l'enfance robuste, que la volupté lui prend la tête sous son aisselle suante,
Saison de grand rire, et de saut brutal, des tourments vains, des rêves obscènes.
A l'équinoxe de son âge, il n'est pas sans plusieurs enfants ; et, les yeux lents, il voit l'Espérance jaunir.
L'avarice est dans sa main droite et la fourberie est dans la gauche ; et cela aussi est une cause de peine. El ses soucis sont tels que quand on rêve.
Et à la fin nous voyons voyager parmi nous le Vieillard.
C'est ainsi que l'année flamboyante entraîne nos infirmes enjambées !
Je ne parle pas de chairs vaguant dans la caverne de l'esprit !
Ce lieu même, l'heure même 1
Je vois
L'immonde Pauvre aux cheveux verts; et le gras jeune riche,
Et le bourgeois dont, comme l'escargot, les excréments ne sont pas montrés.
C'est le carnaval qu'ils mènent ; ou quel chœur exercent-ils ?
0 pierres !
Sache que je ne bois pas de vin, mais c'est la coupe de la mort!
Les mâchoires écartées comme avec un éclat de bois, lorsque j'erre en ricanant tâlant les murs avec les mains !
LY. — Tu parles du mal caché ! A quoi bon vivre ? Beaucoup qui rient
Nourrissent ce tremblement. Je distingue l'odeur des lys !
BESME. — Puisque je me suis avancé jusqu'ici, entends le reste.
Et apprends de moi un mystère.
Cela a commencé
Lorsque regardant mon compagnon
Je le vis me répondre avec des yeux pleins de l'eau du bâillement.
Et comme je regoûtais une pêche,
Ce fut comme si je mordais dans une pomme de terre.
Et la goulée de Bourgogne me parut comme du séné; et les cheveux de la femme
Comme les poils d'un âne.
Mais voici ce qui m'étonne : quand je renconlre une bande de jeunes gens et de jeunes femmes à la tête chargée de fleurs ils s'élancent avec des rires pareils à des rugissements !
Et suis un homme et une femme, s'ils arrivent à un endroit où ils ne se pensent pas vus,
Comme s'ils y trouvaient plaisir, ils se rapprochent jusqu'à se toucher des lèvres.
LY. — Ignores-tu cette chaleur?
BESME. — L'ortie m'est connue. Jadis, J'ai donné à défaire meschaussures, livrant mes doigts à des haleines mercenaires.
Mais maintenant je baise une bouche plus profonde.
Silence.
LY. -^ Ha. Besme ! comment vas-tu?
BESME. — Mal. Je suis frappé d'une sorte de fin.
LY. — Comment ?
BESME. — Un grand vautour Battant des ailes m'envoie l'odeur insupportable de l'inanité.
La fatigue Que le jour qui vient ne ramène aucun...
Il se tait — Pause.
LY. — Eh ?
BESME. — Eh?—... changement
corc
ou
Aussi. — Ne parles-tu pas ?
LY. — Laisse-moi, en ce moment !
Autre chose, ou est-ce tes paroles?
Mais voilà que je suis comme une femme qu dit à demi-pleurante : Serre-moi les doigts en
Un peu, afin que je sache si c'est plaisir non !
Vraiment !
Est-ce que nous ne sommes pas comme des pianos aux cordes cachées, tout à fait ?
Et les circonstances nous tourmentent avec des gauches mains raides d'écoliers.
Laisse-moi, laisse-moi gémir sous une heure savante !
La lune se lève dans le ciel.
BESME. —Porte-lumière!
LY, d'abordlentement. puis s' animant peu à peu. — Salut aux grands selon leur place et hommage soit fait à la reine!
Ovation à la resplendissante lune, œil du triomphe !
Car comme le maître nouveau d'un palais qui le visite avec un flambeau,
Elle marche en l'éclairant à travers la salle de la nuit vide !
Et bien que tu chérisses d'autres séjours, toute eau
Il se lève.
Oui tombe, sauvage,
Ou domestique sous les feuilles, moulin, scierie, qui se tient debout sur la roue mouvante ;
Et tu favorises de nouveaux époux qui, face contre face,
Ont perdu toute puissance de se séparer ;
Et le fleuve herbeux, cycnéen ;
— Aime ce jardin, en un lieu qui ne montre rien que d'aride, Diane!
Je te salue avec, net'oflrant rien d'autre,
Cette libation de terre. (// prend de la terre et la répand.)
Les fleurs nouvelles te rendent, Lampe du Sommeil, l'encens.
Cris. Un chant faible accompagné de battements de mains se rapproche.
BESME. — Qu'est-ce là ?
Les personnages du commencement, marchant lentement et par rangs, pas-ei t d< rrière les taillis dans le fond illuminé de la scène.
LY. — Hé ? restes-tu ici ?
BESME. — Restons. — Sans doute que ces gens ont bu
L'ivresse de la blancheur nocturne.
La troupe entre et vient se placer en face des deux hommes.
Pause.
BESME. — Pourquoi nous regardez-vous Rangés en silence dans l'éclat de la Lune fleurie? Quelle pompe est celle-ci ? Jeunes gens ! Quelle fierté
Se montre ici par des chants et des battements de mains ? Bien que l'hippopotame bleu ne lève pas la tête pour vous voir au-dessus des eaux.
Et vous, femmes, quels cris poussiez-vous? de sorte que mes paons blancs de toutes parts
Effarés sautent des branches en tumulte.
NICAISE. — La lune danse comme un paon dans la sérénité de l'air magique.
PALESNE et RUSTIQUE. — Audivine !
BESME. — Oui est Audivine !
{La montrant). Celle-ci ?
RHÉA et LÉON. — Ou'Audivine parle !
BESME. — Oui, puisqu'elle s'est parée, montrant une part de son corps nue aux rayons qui ne servent pas aux fruits.
PALESNE, à Audivine. — Gardes-tu le silence ? AUDIVINE. — Mais, Besme, De quel côté me tournerai-je, vers vous, Ou vers ces acres qu'illumine celle qui enfle la mer ?
Si je parle, je parlerai comme une femme. Donne, Bayette!
Elle prend les fleurs que tient BAYETTE et les effeuille en silence.
PALESNE. — Bénédiction ! louange !
AUDIVINE, faisant le geste d'écouter. — Bénédiction.
Depuis cette marge de sable à ce qui s'élend par au-delà ! bénédiction à ces ténèbres ! louange !
PALESNE. — A cette nuit entre les nuits.
AUDIVÏNE. — Salut
A cette nuit entre les nuits !
PALESNE. — Je laverai mes mains dans la solitude de la lumière.
AUDIVÏNE. — Je lèverai les mains dans la solitude de la lumière ! louange !
PALESNE. — Phœbé, plus blanche que le nar-
AUDIVINE. — Phœbe,plus blanche que le narcisse.
Louange !
Parce que tu es très pure.
PALESNE. — Parce que, recevant la lumière, ô Face de la nuit...
Pause.
AUDIVÏNE. — Tu la rejettes tout entière au dehors !
PALESNE. — Parce que, ô Pas parmi les choses éternelles !
Choisissant de visiter la terre à l'heure où dorment les hommes...
AUDIVÏNE. — ... Inquiets. Je chanterai, béni-
gne ! parce que, à l'heure où tous dorment, les yeux fermés,
Ici maintenant...
PALESNE. — Les plantes, les hommes tels qu'ils sont nés de la semence...
AUDIVINE. — Tu ne vois rien que tu n'avoues, rayonnante !
Il n'y a plus entre nous de mensonges ! tantôt
Nous étantpris les mains, ensemble nous y avons renoncé.
Prends, ô belle nuit ! ces
Roses, ces transparentes pivoines!
Elle jette des fleurs vers l'air.
BESME. — Baisse la nuque, Que, se mirant sur ta tête soyeuse, elle dise : J'agrée le présent.
AUDIVINE, riant avec embarras. — Ah ! ah ! {Elle ramène ses mains sur sa poitrine.) Pourquoi me regardes-tu ?
BESME. — Mais tes bras mêmes sont nus! N'aie point honte, vierge !
Tu pares cette ambassaded'uneconductrice d'argent,
Maintenant que lorsqu'une part de toi-même est montrée, elle luit.
AUDIVINE, elle se tait un moment, puis, avec un soupir, elle se tourne de l'autre côté. — Je me
tremperai dans Minuit sacré ! Je vénérerai la Nuit! Que mes épaules
Ne reçoivent point de blâme, ni ces bras ornés de bleuets ! J'aime, je vois, je ne craindrai point
D'adorer, même seule. Je ne
Manquerai point de crier : Qui
Reconnaîtra d'un juste retour la munificence de la Paix !
Même ceux qui, tués de fatigue ou d'un autre mal,
Ne veulent que dormir, elleleur ôte le sens, remuant au-dessus d'eux de vastes feuillages.
ANGÈLE. — Et Palesne, de même,
Quoiqu'on ne t'ait pas laissé Laure ni Rhéa, reste parmi nous. Et cette
Noire tête frisée de Bavette ne quittera pas cet enfant d'une mère célèbre, Rustique, comme lorsqu'ils
Buvaient de la même nourrice, petit couple nu, doré comme le colza.
BAYETTE. — Hou !
RUSTIQUE. — Bayette nommée ainsi à cause d'une mèche blonde parmi tes boucles brunes ! Vive
Cette place de roses ! à cause
De ce soir-ci, vive désormais cette teinte qui est placée entre le rouge et le violet !
NICAISE, à Angèle. — Jeune fille aux cheveux partagés !
— 2Cj —
Pourquoi tiens-tu cette main contre tes lèvres ?
ANGÈLE. — Celle-là même que je te donnerai. Mais appelle L- -éon. Pourquoi ne parlent-ils pas?
RHÉA. — Qu'il parle, lui, s'il veut!
LÉON. — 0 Indes Au-dessus des toits, et vous tous !
Par le second regard Que j'ai jeté sur elle, je jurerai, Après que, les yeux à terre, je formais ce propos : pour elle, je ne la regarderai plus.
LAURENT. — Laure!
Outre ce jardin, et le ciel, et ceux-ci, et la vie..
LAURE. — N'approche pas De moi! R.héa!
Qu'est ceci? Partons.
LÉON, à Laure. — C'est toi, jeune femme, que j'aurais voulu aimer.
0 Laure ! et voilà que celle-ci que je ne connaissais pas...
LAURENT. - 0 Laure! Que ferons-nous l'un de l'autre, personne nouvellement connue?
AUDIVINE. — Salut, ô Sein de la Nuit ! Etant entrés ici, nous n'en serons pas sortis les mêmes!
Pour moi, quelqu'un ne me fera pas ce reproche, disant : Pourquoi te soumets-tu ainsi à
Celui-là, et moi, ne m'écoutes-tu point?
En ce jour nous avons connu ce qui est vrai.
Parole comme d'une branche
Le relèvement quand la cueilleuse la laisse : Ecoute !
Ecoule-moi, et tu n'auras plus besoin de manger et de boire.
BESME. — Ça,
Que s'est-il passé? N'est-ce point Laure, n'est-ce pas là
Rhéa? et la petite, n'est-ce pas, Gomment ? Bavette?
CËRÉAL. — Ce n'était déjà pins cette heure
Oui se tient dans la journée comme Aoûl ci.tre les mois,
Quand cette vierge luisante, deparmi les pans de petites roses et de clochettes, enseignes rustiques du jardin,
Telle qu'une fille qui vient de cesser de rire, Angèle fauve nous -justifia le soleil.
Et de l'autre côté, la première, se tenait Rhéa la noire.
Au fond, près de moi, et de Nicaise qui achevait de parler avec
Rustique par-dessus les roses écarlates, le menton sur le poing-, Laurent
Regardait devant lui
Et Laure, Rhéa et le vaste Paris.
Or
Nous entourions d'un demi-cercle le Lit, Le trou antique par où s'en va le soleil, Quand toute bestiole
Des eaux et des jardins l'espionne sur le plus haut pistil.
Contemplèrent-ils le principe des choses? ramen-
tevant
L'histoire des promesses faites à l'homme depuis le commencement; la Terre, la Mer :
La Mer à qui songe une inexprimable Divinité posée comme un pétrel entre la,
Comme un très splendide volatile entre la grève et l'écume.
Mais une peine pénible
Etait sur nous, et nous penchions la face en bas.
Jusqu'à ce que, relevant les yeux,
Chacun de nous vit auprès de lui dix visages.
Quel pesant insigne fut lancé ? quelle foudre
Tomba au milieu de nous non vue non entendue par l'air très sombre ?
Mais si cet espace qui restait clair, non pas plus large qu'un dos de lion, l'avait permis, quelqu'un
Eût vu Audivine avec ses vêlements blancs
Parmi les femmes comme un lys entre les oseilles sauvages.
Comme deux passants qui se heurtent, nous nous regardions l'un autre. « Ha!» dit Léon; « pourquoi
« Resterions-nous », dit
Laurent, « séparés ? »
Jusqu'à ce que
Vaincu par un désir plus fort que le sommeil, c'est le besoin de ne pas être qui on est, chacun de nous
Cherchât, trouvât
A qui se livrer, en son nom et de tous ceux
Oui étaient là, formant ensemble
Le nœud indémêlé de la Reconnaissance.
— « 0 homme !» — « 0 femme ! » — direntils.
RUSTIQUE. — Désormais pourquoi ne mûririons-nous pas ensemble comme une grappe ?
PALESNE. — Oui d'entre nous Etait, il y a sept fois cinq ans ? Cependant nous avons vu
L'antique visage humain.
Entre MADAME LY.
MADAME LY.— Cœuvre...
LY. — Hé ?
MADAME LY. — Cœuvre vient.
LY. — Cœuvre vient ?
BESME. — Cœuvre vient ?
LY. — Le connaissez-vous ?
BESME. — Je l'ai rencontré, MADAME LY. — Il vient.
LY, se levant vivement. — Partons
AUDE. — Comment ? pourquoi ?
LY. — Avant qu'il ne vienne ! partons, car je ne l'aime pas !
BESME. — Est-il à ce point odieux ?
C'est comme une jument blanche dans le soleil, c'est comme un cheval dans le blé !
LY. — Heureux
Celui à qui la Muse a lissé les cheveux avec la paume de ses mains,
Celui à qui elle a mis un peu de miel au-dessous de la langue ! il ne se souciera plus des maux !
Et moi, si je l'entends,
Je ne me soucie plus de moi, mais je joins les
mains,
Et je place en lui ma surprise, et, le regardant, je pleure de joie et de jalousie.
Que le chef de guerre secoue sa cosse quand, non Dé, il entend le long cri de la trompette !
Mes larmes coulent quand j'entends le son heureux de la lyre.
Et c'est pourquoi, partons !
Des pas au dehors se rapprochent.
RUSTIQUE — Quelqu'un vient.
BESME. — Holà ! qui est-ce ?
CŒUVRE, au dehors.— C'est moi.
BESME. - Qui cela ? Entre GOEUvre.
CŒUVRE. — Moi, Cœuvre. Vous tous, salut !
Où est le maître de ce jardin ?
BESME. — C'est moi.
CŒUVRE. — Dès là que j'étais dehors je respirais l'odeur de vos sureaux.
J'arrive mené par un bruit de voix sous l'ombre. Roi de ce pays plein de tranquillité, salut !
BESME. — Sois le bienvenu dans le jardin de l'homme triste! mon bois secré.
CŒUVRE. — Quel est ce lieu ?
BESME. — Un lieu qui à midi est désert. Et avec le jardinier, rien que des abeilles et le chant de la tourterelle. Et Priape
Défend contre l'oiseau gourmand l'arbre chargé de cerises.
Mais c'est le soir qu'on vient.
Point d'art, point de chemin ; mais, tu l'as vu, celui qui, chassant du genou les herbes et les boutons d'or, s'approche de la balustrade,
Parmi les troncs tordus, au fond d'un cirque rustique voit de grands jets d'eau partir.
Entre qui le demande; mais qu'ils ne troublent point
Ma demeure par des cris.
Qu'ils s'agitent dehors, ici
Qu'ils soient tranquilles comme des paons !
Salut, Cœuvre ! demeure ici.
CŒUVRE. — Une agréable retraite.
BESME. — Agréable. C'est là que je me suis caché comme le ver luisant.
CŒUVRE. — Bonne nuit, Rhéa, Léon,Nicaise.
Oui est là ? — Non, je ne vous connais pas Bonne nuit,
Voici beaucoup de jeunes gens ensemble. Où sont vos mères, jeunes filles ?
RHEA. — Ou'avons-nous à faire d'elles?
CŒUVRE. — Oh! oh ! Rhéa, Et je vois près de vous Léon, et Laure avec Laurent. Ah ! ah !
Il s'agit ici de petits yeux et de sourires.
BESME. — Entre qui le demande sous les arbres solennels.
LÉON. — H y a entre nous alliance !
Maintenant rien de ce qui est ancien ne nous plaît.
CŒUVRE. — Eh bien ! si nul ne vous l'a dit, je vous donnerai ce précepte, sauvages !
Si, à l'âge qui est entre la femme et l'enfant, tu apprends le sens de ce mot connu : l'amour, — fais attention.
Mais apprends du moins quelle en est l'exigence: tout, toujours !
LAURE. — Pourquoi nous faites-vous honte ? Hélas ! que nous a-t-on jamais appris? Mais
« Tiens-toi bien » était notre sage admonition.
Et ceci était la parole entre le père et la mère : « On a beau dire ! l'argent... On dit que madame X... — Combien cette femme est laide ! »
C'est ainsi que, mauvaise petite fille, je me comptais moi-même pour le tout. Et voici que, ce soir,
Certes à nous, cœurs durs, une parole plus douce
Nous a été apprise avec solennité. — Ecoute,
Pour toi; en tout
Je te serai soumise. Et avant que nous ne soyons mariés,
Ne veuille pas me toucher ; et voici que je le serai pour toujours fidèle.
NICAISE. — Gloire, gloire au temps qui est présentement !
Oui parle de vétusté prescrite
Par ce trône des heures, ce signal mûr des mois ?
Assez de vieilleries nous ont été récitées sur la marche des contes ! majesté de ce monde, salut ! 0 vous qui êtes avec moi, le temps nouveau, l'âge nouveau !
Disons, de celui-ci absurde
Issus : Salut au siècle nouveau !
CŒUVRE. — Bonne nuit, Aude. Est-ce que Ly est ici ?
AUDE. — Ly !
CŒUVRE. — Ly ! Eh bien, il ne répond pas.
AUDE. — Il aime à ne point parler.
LY. — Bonne nuit !
CŒUVRE. — Pourquoi te tiens-tu à l'écart ? N'admireras-tu pas à la manière de ceux-ci la nuit?
LY. — Pourquoi ?
CŒUVRE. — Vois ! la sérénité de cette heure.
LY. — L'heure suit l'heure. Combien de temps en repasserai-je le compte ?
CŒUVRE. — Tout dort et nous veillons.
LY. — Je remplace le sommeil par ces mots : le présent est lourd à porter, l'avenir m'est une terreur !
Cœuvre ! qu'espérerai-je ? qu'espérerai-je? J'ai peur ! je voudrais que l'avenir me fût montré.
CŒL- VRE. — Espère comme les autres hommes ! Ce moment oùj par toi-même, tu as continué De respirer est bon. Ne fais point le mal, homme qui vis ! et la paix arrivera au soir.
LY. — Eh ! qu'est-ce que le mal ou le bien ? Par exemple, j'aime l'odeur amère des pétunias. Que je sois heureux ! .Mais autrement, Mal ; bien ou mal : je ne sais ce que c'est qu'on dit.
CŒUVRE. — L'amusement suffit à l'enfant; mais l'âge viril ose concevoir le
Désir qui est capable d'être satisfait.
- LY. — Cceuvre ! j'avais mis des espérances en toi. Pour moi, je fais un bruit, mais lui, pensaisje, on l'entendra,
Parce que comme un grand arbre il rendra un ample discours.
La corneille, l'antique kraha,
Dit au chêne : chêne ! je t'ai vu pousser sous l'herbe comme une fraise.
Mais loi, tout à coup, nous t'avons vu obscurcir le soleil,
Halte pour les oiseaux et séjour toujours tumultueux !
Fais entendre la paix et les hommes seront assis dans ton murmure !
Ne médite pas de te taire et de retirer tes mains du milieu de nous, ô toi qui te tiens ici avec un pouvoir de changement !
Ainsi celui qui lit un homme le premier
Se mit à rire, content de ce qu'il avait pris de la terre dans ses mains,
Jusqu'à ce que l'informe enfant lui répondît par des gencives, battant de ses paupières sanglariles.
CŒUVHE. — Non, qui suis-je ? quel homme mettant sa main à ma bouche aura de moi une parole qui serve '?
Mais jadis, faisant sortir une vision de mon cœur ou marchant, ou m'étant assis, je me la racontais à moi-même,
-3g- Jusqu'à ce qne la partie blanche du ciel fût devenue large comme une peau de bœuf,
Telle qu'un ventre d'hirondelle, telle qu'un duvet flotte dans l'air après que les cygnes ont fui vers le Nord.
Et aucun maître ne m'a enseigné et je lui ai fermé le livre entre les mains.
Et la force du chant ne me quittait pas, quand je m'en revenais vers la maison dans la nuit ; et je ne me souriais pas des femmes.
Mais à présent, je...
LY. — Eh bien ?
CŒUVRE. — Je suis troublé !
LY. — De quoi ?
CŒUVRE. — Un moment est venu pour moi ! LY. — Tu dis ?
CŒUVRE. — L'ivresse ne me plaît pas, et la gravité conjugale me presse
One j'en conjoig-ne le principe. Que je possède la joie et qu'elle soit placée devant ma face !
Car ma crainte est de mentir. Oui ! que je sois de niveau avec le front de la [vérité ! C'est alors que je pourrai dire : 0 hommes !
LY. — Quand ?
CŒUVRE.— Qui lésait? Caria dot de l'homme est rompue en deux comme un pain.
Il naît; et la seconde pari attend l'homme né une fois.
LY. — Et moi, dis-moi un mot, que faire? GŒUVRE. — Attendre, supporter.
LY. — Adieu ! — Aude !
Ils sortent tous deux.
PALESNE. — 0 nuit pleine de la vérité ! Maintenant il faut faire attention.
Asseyons-nous ici au milieu de l'immensité de l'univers. Et si un
Voit quelque chose de nouveau, qu'il le montre du doigt.
BESME. — Ofous!
0 petits enfants! Rien...
LAURE. — Que dit-il?
RHÉA. — Besme, que dites-vous * (Aux autres.) Je ne sais.
BESME. — Rien n'est.
CŒUVRE. — Eh?
BESME. — Rien n'est.
CŒUVRE. — Que dis-tu?
BESME. — Cela même : Rien n'est.
RUSTIQUE. — Etsi... {Besme tombe sur le côté.) Qu'y a-t-il? Besme! Besme! Le voilà qui est mort! au secours !
BAYETTE, le soutenant. — Besme, qu'avezvous?
BESME, revenant à lui. — Je
Ne meurs pas.
CŒUVRE. —Non, tu ne meurs pas.
BAYETTE. — Ou'avez-vous ? ^^
BESME. — Je ne puis parler
Encore, .
De peur que je ne meure. C'est la seconde fois. Ce n'est pas de la faiblesse, car je suis un homme robuste. . ( .
Mais c'est comme si, pendant un temps, j'étais
mort.
Essuyez-moi le cou, car je ne puis pas Remuer la main. C'est cela, poupée.
— Je crains de mourir.
CŒUVRE. — N'aie pas peur. Paix !
1 Pause.
BESME.— Eh bien! Je répéterai ce. mot même: Rien n'est.
Oui! Rien n'est.
Vous êtes tous là et vous êtes fort contents. Mais écoutez :
J'ai vu et touché
L'horreur de l'inutilité, à ce qui n'est pas ajoutant la preuve de mes mains,
Il ne manque pas au Néant de se proclamer par une bouche qui puisse dire : Je suis.
J'ai employé ces deux questions : qu'est-ce? pourquoi ?
PALESNE. — Quoi !
Que je ne sois pas moi ?
AUD1VINE. —Quoi!
Que je ne sois pas, moi ?
Et ces feuillages, et le port de la nuit.
BESME. — Rien n'est.
AUDIVINE, se mettant à genoux près de lui. — Je te prie que tu ne le croies point.
BESME — Rien n'est meilleur que le Néant.
AUDIVINE, le saisissant dans ses bras. — Je te prie de ne le point croire.
BESME. — Pourquoi jettes-tu les bras autour de la tour de mon cœur ? Tu serres, tu serres un mort.
Non, jeune fille ! quand tu ajouterais à rette virginale prison l'humide baiser de la femme !
Arrière 1
AUDITIVE se relève.
CŒUVRE. — Moi aussi, je te dis comme Audiviue. Je te prie que lu ne le croies point.
BESME. — Penses-tu me forcer ?
CŒUVRE. — Oui, que ne le puis-je faire !
Et plût au ciel que je fusse son tourbillon même ou la Terre
Pour l'initier' à mon Orgie !
Attends demain, et tu verras si c'est le Printemps,
Quand ce fils rugissant de la neige emplit de lumière la belle Fiance,
Faisant ruisseler les eaux briHau.es sous ses PitS'v"L,auffe)rherbe abonde et les fleurs,
el les nourrissantes citrouilles.
C'est la joie qui remplit le peut cœur de la sau-
vasre hirondelle
Oui habiUe sur le bord de la gouttière, durant q^le mâle maçonne la maison sans cheminée. El la rose pleine d'eau se,
Odorante, . L , .a
Tourne vers l'astre chand. Et Un, tourneta lace
vers la Joie ! . .
Tourne, Besme, tourne ta face vers la Joie .
BESME. Allons ! mets une balance entre nous ! Accroche les chaînes,
Et tu mettras l'univers dans un plateau, et je mettrai mon doute dans L'antre, et celm-ci des-
cendra !
Ce qui subsiste n'est pas.
Non, Cœuvre ! quand la persuasion se tiendrait devant moi ! quand un effort emplirait sa gorge,
plus pur
Ouele bouillon de la source
Ou que la voix de For nière, quand le crapaud
parle sous la gerbe avec un mot de *»9lal-
r EDtre LIOILH.
I 1G1ER — Besme. mon frère! Tu recevras une visite dans ce milieu de la nuit.
BESME. — De qui?
LIGIER. — Et est-ce que Bavon mon frère n'est point ici?
BESME. — Thalie...
LIGIER. — Cette femme, Thalie, viens te voir.
RUSTIQUE. — Oui cela
Est-ce Thalie?
LIGIER. — Eh quoi! ne la connaissez-vous point?
CÉRÉAL. — Je l'ai vue.
RUSTIQUE. — Qui est-ce?
CÉRÉAL. — Mi.let
A dépêché vers le Roi des rois un tel sourire, une telle façon de se rattacher les cheveux en marchant !
Née, que fait-elle ici?
Pour lever le bouclier comme une protectrice de cité, pour lutter des poings,
Comme une Victoire, contre l'ouragan qui lui retourne les ailes !
Je l'ai vu marcher, la Violente !
L'élan du corps robuste, la grâce de la personne vivante! la face naïve.
Et la douceur de son sexe est répandue sur la femme irréprochable.
Heureux celui qui pourra appuyer le menton sur une telle tête !
LIGIER. —Que ceci ne m'arrive pas, que je sois dominé ainsi ! par quelqu'un
Qui varie comme le mouvement des yeux.
Et je souriais, le reprenant ainsi : « Pourquoi l'aimes-tu? » C'est ainsi que je me moquais de lui. « Que veux-tu en faire '? »
Et il ne répondait rien et il baissait la tête d'un air sournois; ou il disait seulement : « Que je ne vive pas sans elle ! »
Et à la fin il a quitté sa femme et son enfant, et il s'est mis à la suivre.
Nous verrons ; cela aura une fin cette nuit même.
PALESNE. - Et vous, que pensez-vous d'elle?
LIGIER. — Je l'avoue! j'éprouve de l'admiration.
Une fille de la race primitive, c'est la légitime lignée gardée à travers siècles et voyages.
El sï^on lui demande : qui elle est, d'où elle est? disant: « Par là. »
Vers le jour elle montre le côté de l'origine.
Mais « Quelle est votre famille? pourquoi ètesvous venue ici? » sont des questions auxquelles elle répond mal.
Etrangement je pense qu'elle est venue se chercher son époux.
Une troupe la suit avec le bruit de sa robe.
Et autrement c'est une femme avisée. Mais un esprit de feu et de danse l'emporte !
GEREAL. — Je l'ai vue danser.
LIGIER. — C'est ainsi qu'elle les épouvante, car parfois
Un transport l'agite, plus furieux
Que jadis dans l'antre parmi les moutons sacrifiés n'a trépigné la Prophétesse des Voleurs !
Ou que la Ménade barbouillée de sang- de bœuf,
Broyant dans ses mains des grappes, en l'honneur du dieu né de deux mères n'a poussé le cfi féminin.
El frémissante elle rejette ses souliers et elle s'enveloppe d'un vaste haillon,
Je ne sais quoi, ou ciel, ou tégument de la mer ;
C'est quand s'étend le soir que comme hors d'ellemême elle pousse des cris aigus !
Et d'abord elle baisse la tète, et comme s'enlève le vaste vautour, elle saute lourdement,
Puis elle se met à danser, soit qu'appliquant ses pieds sur la terre elle en prenne possession comme d'un baiser,
Soit que, tournant la tête, elle feigne de ne plus pouvoir bouger de place,
Soit que, rejetant sa chevelure devant son visage, elle coure lentement de côté,
Cachée tout entière derrière ce manteau vivant
D'où ne sort qu'un bras mouillé de pierreries.
Musique au loin. Lueurs de llambeaux.
— kl —
CÉRÉAL - C'est elle qui vient. Car je vois des flambeaux, j'entends des paroles et des rires.
BESME^ — Pour moi, je m'en vais. Adieu !
îLeux qui à la Bn de la journée trouve le sommeil sûr! O si je pouvais dormir !. iiso^
Entre sans bruit BAYON.
LÏGIER, à voix basse. — C'est lui.
PALESNE. — Où ?
LÏGIER. — H s'assied là.
La musique se rapproche. Entre 1 ITALIE précédée de deux nègres, l'un frappant sur
un tambour, l'autre jouant de la flûte. Une Sgrl:sSe poHe une torche Une Jroupe : de gens l'entoure ; un jeune homme lu Hent les "nains par derrière et cause avec elle a voix basse- La musique se tait.
THAL1E, criant doucement. Ollé !
in ' Lej«une homme lui parle à l'oredle.
TÏIALIE, détournant la tête. - Oui. je le veux. LE JEUNE HOMME. - Ne vous jouez point de moi.
TUVL1E, tournant la tête vers hu. - Onu
Elle le regarde fixement. Le jeuue homme s'éloigne.
THALIE. — Ollé !
Hi ' lève la torche, marna !
Oui voudra de celle dont personne ne veut t (Elle s'élance jusqu'à Palesne.) iot !
PALESNE, riant. — Non, tigresse !
THALIE. — Si ! Si ! — Ou, là, je vais prendre au hasard, les yeux fermés. {Elle saisit trois personne parmi ce/les qui la suivent.)
Trois à la fois ! Ah ! Ah ! Ah !
Elle rit aux éclats
LA NÉGRESSE, criant. — Haou — via ! You, you — iou !
Le nè^re frappe doucement sur sou tambour. TH A LIE lui fait signe de se taire et reste comme confuse.
Ils la regardent tous.
THALIE, avec embarras. — Pourquoi me regardez-vous, jeunes femmes ?
LAURE. — Qu'ètes-vous venue faire ici ?
THALIE. — Peut-être que vous me blâmez pensant : Cela ne convient pas.
LAURE. — Oui.
Pause.
THALIE. — Là-bas ! c'est là que j'ai été élevée dans une maison près de l'eau !
Et l'homme qui m'avait ramenée
De la mer est mort.
Oui a eu soin de moi? Sa femme me gardait, s'en souciant peu,
Et je m'en allais toute seule vers la mer et je disais : .le vais mettre mon tablier sur Peau et je m'en irai d'où je suis venue.
Et dès que j'ai été libre, emportant mes choses
précieuses, je suis venue ici avec ma servante par un long chemin .
LAURE. —Comment ?
THALIE. —J'ai mendié
Ma vie. Et je sais chanter et danser.
Et il y aune danse selon l'heure et le pays.
Celle de la rivière comme si je fuyais
Avec les yeux de l'eau, et je ne change point de place ;
El celle de Midi. Et il y a une danse pour les rouliers
Devant les vastes forêts, et il faut qu'on approche de mon oreille un rameau de feuillage.
LÉON. — Et pourquoi ètes-vous venue ici ?
THALIE. —Je ne sais.
Et peut-être qu'il ne mentait pas, le petit garçon un soir,
Oui, comme j'attendais ma servante au coin du chemin, se mit à rire et à me railler,
Quand je lui répondis avec confusion : « Quelle méchanceté dis-tu, petit garçon? Quelle noirceur fais-tu sortir de ta bouche, de ta tète pareille à celle d'un petit chien de trois jours ? »
NIC AISE. — Et enfin?
THALIE.— Me voici !
QUELQLPUN. — Comme elle repousse sa robe du genou, le jeune taureau !
THALIE. — Vois, ô toi, Nuit 1
Je ne suis pas un homme ! à cause de ces cheveux et de la forme du bras ;
Ni le sein, ni tout le corps et l'âme ne le laissent croire !
Je trouverai, avant que je revoie le jour rouge, mon frère !
Oui veut
Me prendre afin que j'habite avec lui tous les jours ?