SCÈNE XIII
STROZZI, LORENZINO, MICHELE, toujours agenouillé devant la
Madone.
Strozzi se couvre la tête de son capochon, puis s'avance vers la maison do sa fille. Au moment où il va pour frapper, la porte s'ouvre, et Lorenzino, masqué, se présente.
STROZZI, saisissant Lorenzino au collet.
Qui es-tu ?
LORENZINO, cherchant à se dégager.
Que me veux-tu i*
STROZZI
Ne m'as-tu pas entendu? Je te demande qui tu es.
LORENZINO
Que t'imi)ortc?
STROZZI
H m'importe tellement, que je veux le savoir à l'instant même.
(Il lui arrache son masque; en même temps, le capuchon do Strozzi tombe.)
LORENZINO
Philippe Strozzi!
STROZZI
Lorenzino !
LORENZINO
.Alalheureux ! que viens-tu faire à Florence.^ Ignores-tu donc que ta tête y est mise à prix?
6TU0ZZI.
Je viens demander compte au duc Alexandre de la liberté de Florence, et à toi de l'honneur de ma fille.'
LORENZINO
LORENZiNO, riant.
Si tu n'étais revenu que pour ce dernier ohjet, ce serait chose facile à arranger, mon cher oncle; car l'honneur de la fille est aussi intact que si sa mère jalouse l'eût gardé avec elle dans son tombeau.
STROZZI
Lorenzino sort, à deux heures du matin, de chez ma fille, et Lorenzino dit que ma fille est encore digne de son père.^ Lorenzino ment.
LORENZINO, moitié triste, moitié railleur.
Pauvre vieillard, à qui l'exil et le malheur ont fait perdre la mémoire ! Mais as-tu donc oublié une chose, Strozzi? C'est que tu avais épousé Julia Sodarini; c'est que Luisa et moi étions destinés l'un à l'autre; c'est que ta femme, lorsque la sainte créature vivait, ne faisait aucune dilfcrencc entre moi et Pierre et Thomas Strozzi, tes deux fils... Qu'y a-t-il donc d'étonnant que j'aie continué à aimer Luisa, et que Luisa ait continué à m'aimer, puisque notre amour était approuvé par toi-même?
STROZZI, passant la main sur son front. C'est vrai, j'avais oublié tout c(^la !... mais, en faisant un effort, je me rappellerai tout !,.. tout, sois tranquille!... Tiens, voilà la mémoire qui me revient. Écoute! Oui, tu es mou neveu ; oui, ma femme et moi, nous rêvions de te donner notre Luisa; oui, nous ne faisions aucune diirérence entre toi et nos autres enfants. Eh bien, Lorenzino, le jour promis est arrivé: tu as vingt-cinq ans, Luisa en a seize! proscrit comme je le suis, isolée «-omme elle l'est, il lui faut quehiu'un qui l'aime à la fois d'un amour de i)ère et d'époux. Le seul bien que ne m'aient encore enlevé ni la tyrannie ni l'exil, c'est elle ! le seul ange qui prie encore pour moi sur la terre, c'est elle! Eh bien, mon seul ang**, mon seul esiioir, mon seul bien, je te donne tout cela, moi, pauvre proscrit. Epouse ma fille, rends-la heureuse, et, quel que soit le prix du trésor que je t'aurai donné, non-seulement je croirai que nous sommes (inities, mais encore je me regarderai comme ion débiteur !
LOHENZIXO, secouant Irislcmcnt la tèlc. Tu sais bien, Strozzi, que ee (pie lu me [)ro[»osos là, possible autrefois, possible peut-être dans l'avenir, est impossible aujourd'hui.
21i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
STROZZI
Oh ! je connaissais d'avance ta réponse, Lorenzino ! Et pourquoi n'est-ce pas possible? Dis!... Dieu me donnera la patience de t'écouter, et je t'écoute.
LORENZINO
Voyons, comment veux-tu que, moi, le favori, l'ami, le confident du duc Alexandre, j'aille épouser justement la fille de l'homme qui, depuis trois ans, conspire contre lui, qui a essayé deux fois de le faire assassiner, et qui, banni de Florence, sachant sa tête mise à prix, y rentre ce soir, pour tenter encore, selon toute apparence, quelque folie du même genre!... car j'appelle folie, comprends-tu bien, Philippe? toute tentative de conspiration qui ne réussit pas. Réussis ! et ce que j'appelle folie, je l'appellerai sagesse... Épouser ta fille! épouser Luisa Strozzi ! mais il faudrait, pour cela, que je fusse encore plus insensé que toi !
0 mon Dieu, mon Dieu, à quoi m'as tu réservé! Et cependant j'irai jusqu'au bout... Lorenzino, tu as tout à l'heure fait appel à ma mémoire, et, tu l'as vu, ma mémoire a été fidèle. Laisse-moi à mon tour invoquer la tienne.
LORENZINO
Strozzi, Strozzi, je te préviens que j'ai oublié bien des choses, et qu'il y en a beaucoup d'autres dont je ne veux pas me souvenir.
STROZZI
Oh! il en est cependant une que tu te rappelleras, je l'espère, car elle tient à ta vie même : ce sont les conseils que, adolescent, tu recevais de ton père ; ce sont les espérances que, jeune homme, tu donnais à ton pays.
LORENZINO
Va, Philippe, va !
STROZZI
Lorenzino, un tel changement a-t-il pu s'opérer en toi, que le présent ait dissipé si vite les promesses du passé? se peutil que l'enthousiaste de Savonarole soit devenu le complaisant et le flatteur d'un bâtard des Médicis ?
LORENZINO
Va toujours! J'enregistre chacune de tes paroles pour y répondre.
LORENZINO 215
STROZZI
Se peut-il enfin que celui qui, à dix-neuf ans, faisait une tragédie de Brutus, cinq ans après, joue, à la cour de Néron, le rôle de Narcisse? Non, c'est impossible, n'est-ce pas?
Tu te trompes, Philippe: tout cela est vrai. Mais, puisque nous en sommes à rappeler le passé, à mon tour de questionner... Qui a opprimé Florence? Le pape Clément VH... 0"i. rêvant non-seulement la liberté de la Toscane, mais un grand royaume d'Italie, vous a par deux fois offert, à vous autres, d'assassiner Clément Vil, tout pape qu'il était, tout mon protecteur qu'il se disait? Moi !... Qui a refusé, en me disant : «Frappe si tu veux; mais nous te laissons le crime pour ton compte?» Vous!... Et, quand Florence a été assiégée, qu'elle a été prise; quand il a été reconnu par votre suprême sagesse qu'un Médicis seul pouvait régner, qui vous a dit : « Je suis fils de Pierre-François de IMcdicis, deux fois neveu de Laurent, frère de Côme, fils de Maria Sodarini, cette femme d'une sagesse exemplaire, cette vieille Romaine, cette Cornélie ! Je rétablirai la République, je le jure sur mon honneur? » Moi!... Et, sur mon honneur, je l'eusse fait, ou j'eusse succombé! Mais non... Vous avez préféré le fils d'une Moresque, un bâtard de la branche aînée ; et, quand je dis : de la branche aînée, en est-on sûr ? Sa mère elle-même ne le sait pas plus que les autres... Et vous m'avez abandonné, moi qui étais de conscience pure et de race immaculée ; et, comme j'avais un corps frêle et fémi :in, vous m'avez appelé un Lorenzino, un Lorenzaccio ! Vous avez calomnié ma vie, n'en pouvant médire!... Pour que vous vous sépariez enfin du duc Alexandre, il a fallu... car je ne sais quel aimant possède chez nous la lyrannie! il a fallu que le premier goufalonier Carducci, que Bernardo Castiglione et quatre autres magistrats eussent la têle Iraiichée; que le second goufalonier Ralfaello (jirolamo fût enfermé dans la cathédrale de Pise, et y périt empoisonné; que le prédicateur Benoit de Torano fût livré à Clément VU, fut jclé au château Saint-Ange, et y mourût de faim! Il a fallu que cent cinquante citoyens, les pn-miers et les plus dignes de la ville, fussent exilés !... Il a fallu (jue le nouveau due s'entouràf de troupes étrangères, e^ nommât Alexandre Vitelli, un étranger, leur chef, et G'âcciardini, ua traître, gouverneur de
?1G THÉÂTRE COMPLET d'aLEX. DUMAS
Bologne, conjointement avec le pape!... 11 a fallu qu'il empoisonnai le cardinal Hippolyte de Médicis, son aîné! il a fallu qu'il épousât la fille de l'empereur, Marguerite d'Autriche, et que, malgré ce mariage, il continuât, dans ses débauches insensées, à déshonorer les couvents les plus saints et les familles les plus nobles de Florence !... Et, quand je vis tout cela moi, quand je m'aperçus que l'on n'arrivait à quelque chose que par la bassesse, la flatterie et la corruption; que tout esprit droit, tout cœur généreux était oublié ou méprisé, je suis revenu à Florence, je me suis fait le courtisan, l'ami, l'esclave, le compagnon de débauches du duc Alexandre, et, n'étant point parvenu à être le premier en gloire, je suis devenu le second en honte... N'est-ce pas un bon calcul, dis, Philippe?
STROZZI, lui saisissant le bras.
Lorenzino ! Lorenzino ! ce que disent tout bas quelquesuns serait-il vrai ?
LORENZINO
Et que disent quelques-uns ?
STROZZl.
Que, pareil au premier Brutus, tu contrefais l'insensé, mais que, tous les soirs, comme lui, tu baises la terre, notre mère commune, en suppliant ton pays de te pardonner l'apparence en faveur de la réalite... Eh bien, écoute! s'il en est ainsi, Lorenzino, l'heure de jeter le masque est venue. 11 y a encore des couronnes pour Harmodius, et des palmes pour Aristogiton. Seulement, il n'y a pas un instant à perdre, si tu veux être de la grande œuvre que je prépare; après-demain, peutêtre, il serait trop tard!... Lorenzino, tu as beaucoup à faire pour redevenir Lorenzo. Eh bien, je prends tout ton passé sur moi, et je t'en fais une auréole pour l'avenir. Je t'ouvre no3 rangs, je te donne ma place; nous sommes trois cents qui avons juré de mourir, ou de rendre la liberté à Florence. Marche à notre tête, conduis-nous, et moi, tout le premier, je donnerai aux autres l'exemple de l'obéissance ! LORENZINO, éclatant de rire.
Sais-tu, Strozzi, que tu as là une merveilleuse idée! A moi, Lorenzino, le roi des fêtes, à moi, le prince des jours joyeux, à moi, le héros des folles nuits, lu viens offrir d'être le chef d'une conspiration bien tortueuse, bien sombre, bien romaine! mystérieusement tramée dans les ténèbres à l'instar
de celle de Catilina, avec des serments échangés sur un poignard et du sang bu dans une coupe? Non, cher ami, non ! Quand je serai assez fou pour conspirer, ce sera d'une manière moins triste, d'une façon moins lugubre ; ce sera comme Fiesque, par exemple... exception faite de la cuirasse cependant, attendu que, si je tombe à la mer, je ne veux pas me noyer... Et puis avec cela qu'elle récompense bien ceux qui se dévouent pour elle, ta magnifique république florentine ! avec cela que c'est une mère bien tendre pour ses fils , une maîtresse bien fidèle à ses amants ! Rivale d'Athènes , elle a été jalouse de l'imiter en tout point, même dans son ingratitude pour ses plus illustres citoyens ! Voyons , comptons ceux que son barathre a dévorés, sans que, comme le gouffre de Curtius, il se refermât sur leur dévouement... Les Strozzi d'abord, qui, prévoyant l'avenir, ont voulu trancher le mal dans sa racine, et que vous avez laissé pendre au balcon du Palais-Vieux! Savonarole, Lycurgue chrétien, qui a voulu vous faire une république près de laquelle celle que Platon avait rêvée n'était qu'une école de débauche et de corruption, et que vous avez laissé brûler sur la place de la Seigneurie! Enfin, Dante de Castiglione, Romain du temps des Gracques perdu dans notre âge moderne, que vous avez laissé empoisonner à Itri!... Ainsi, corde, bûcher, poison, voilà la récompense que Florence la Magnifique garde à ceux qui se dévouent pour elle! Merci!... Non, non, Philippe; le mieux est de ne pas conspirer, crois-moi; mais, quand tu conspireras, écoute ceci : il faut conspirer seul, sans ami, sans confident, et alors, si toutefois tu n'as pas l'infirmité de rêver tout haut, tu auras quelque chance de voir réussir ta conspiration... Tu me parles de prendre ta place, Strozzi, de me mettre à votre tête, de recueillir à moi seul l'honneur suprême de l'entreprise ? Veux-tu que je te dise comment elle finira, ton entreprise? Avant vingt-quatre heures, vous serez tous en prison ! Vous êtes à Florence à peine, n'est-ce pas ? vous y avez à peine mis les pieds : eh bien, l'un de vous est déjà tué, un autre blessé; les ordres sont déjà donnes pour qu'on vous anêtet depuis le premier jusqu'au dernier... Oh ! Slrozzi, suis un bon conseil; un fou en donne ([uelqucfois ! Reprends le chemin que tu as suivi pour arriver jusqu'ici, regagncta forteresse de Montereggione, ferme tes poternes, baisse les herses, baisse tes ponts-levis, et attends!