‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 103 sur 134 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LE DUC ALEXANDRE, prenant une leçon d'escrime avec UN MàITRE d'armes ; LORENZINO, près d'une table, s'amusant à percer des sequins d'or, de la pointe d'un poignard.

LU DUC, au Maître d'armes.

Assez pour aujourd'hui ; je suis fatigué... A demain! Va! (Le Maître d'armes sort. Le Duc allant à Lorenzino.) Que diable faistulà?

LORENZINO

Vous le voyez, monseigneur : je fais comme vous.,, des armes.

LE DUC

Comment, des armes ?

LORENZINO

Sans doute : ce sont mes armes, à moi... Ce petit couteau, c'est mon épée, mon glaive, ma rapière. Ne croyez-vous pas que, le jour où j'aurai à me plaindre de quelqu'un, j'irai sottement lui chercher querelle, et le mettre au bout dé mon épée, en même temps que je me mettrai au bout de la sienne ? Pas si niais, mon prince! Quand on a le malheur d'être le favori d'un homme aussi abominable que le duc Alexandre, il faut tirer de la position tout ce qu'elle peut donner de bénéfices... Non; ce jour-là, j'attendrai mon homme entre deux portes, et je lui enfoncerai mon petit couteau dans la gorge. (Le Duc prend le couteau et en regarde le maache.) Oh ! ce n'est pas le manche qu'il faut admirer, c'est la lame. Voyez : acérée <;omme une aiguille, et forte comme l'épée à deux mains de voire ennemi François l^""!

LE DUC

Et où as-tu acheté ce chef-d'œuvre ?

LORENZINO 22t

LORENZINO

Acheté! Est-ce que l'on achète de semblables merveilles? C'est mon cousin Côme des Bandes-Noires qui m'en a fait cadeau. Imaginez-vous que le pauvre enfant s'ennuie tant dans son château de Trcbbio, qu'il fait de la chimie. 11 a inventé une façon d'empoisonner les chats et de tremper l'acier. Avec son poison, les ehats les mieux constitués meurent en cinq secondes; avec son acier, il taille le porphyre! La dernièrefois que j'ai été le visiter, devinez qui j'ai trouvé chez lui ? Benvenuto Cellini, qui refuse de travailler pour vous. Il était là, se vantant, l'horrible Gascon qu'il est, d'avoir tiré le coup d'arquebuse qui a tué le connétable de Bourbon. Il rapportait ce couteau à Côme, qui me l'a donné. Donc, lame de Côme, monture de Benvenuto Cellini, cela doit tuer de soi-même. Je vous l'offrirais bien ; mais ce qui a été donné se garde. Et puis j'en ai besoin, de mon petit couteau : j'ai quelqu'un à tuer.

LE DUC

Tu es bien bon de te donner cette peine-là toi-même! Dismoi qui te gêne, je t'en débarrasserai.

LORENZINO

Ah ! que vous êtes peu délicat en matière de vongeance, monseigneur! Vous m'en débarrasserez par la main de quelque sbire, n'est-ce pas.? Comptez-vous donc pour rien le plaisir de se venger soi-même ; de sentir glisser une petite lame bien trempée entre les deux côtes de son ennemi, et de lui lécher le cœur avec cette fine lame d'acier?... Ainsi, cette nuit, par exemple, n'avcz-vous pas eu plus de plaisir à tuer le marquis Cibo vous-même, de ce joli coup d'épée dont vous lui avez, à ce qu'il paraît, perforé les deux poumons, qu'à le faire assassiner par Jacopo, qui lui eût brutalement coupé la gorge, ou par le Hongrois, qui lui eût bêtement fendu le ventre ?

LE DUC

Ah! pardieu! tu m'y fais penser... Tu sais que le second n'était pas mort?

LORENZINO

Bah!

LE DUC

Non... On a suivi la trace de son sang, de la maison Cibo à celle de Bernardo Corsini ; de sorte qu'on l'a arrête chez

Corsini et (jii'oii a emmené son hôte avec lui. Ce n'est pas plus dificile que cela.

LORENZmO.

Et qui était l'autre ?

LE DUC

Selvaggio Aldobrandini ! C'est, en vérité, un fort habile homme que ce Maurizio, mon chancelier des huit; avoue-le, mignon !

LORENZINO

Oui, oui, oui... Mais sans doute cet habile homme vo-us a dit encore autre chose?

LE DUC

Je ne lui en ai pas demandé davantage.

LORENZINO

Bon ! comme si un chancelier ne devait répondre qu'à ce qu'on lui demande ! Alors, le signor Maurizio pense que le marquis Cibo et Selvaggio Aldobrandini sont seuls rentrés à Florence?

LE Dnc.

Il le croit, oui.

LORENZINO

Il ne vous a point parlé de Philippe Strozzi, par hazard?

LE DUC

Si fait; je lui ai même demandé où était Strozzi, positivement.

Ah!... Et oh estnl, mon cher oncle?

LE DUC

Dans sa forteresse de Montereggione.

LORENZINO

Allons, je vois que je m'étais trompé sur le compte de mon ami Maurizio.

LE DUC

En quoi?

LORENZINO

Mais en ce que je pensais que c'était un sot, et que je vois que décidément ce n'est qu'un imbécile.

LE DUC

Et qui te fait changer d'avis ?

LORENZINO

La façon dont il est informé.

LORENZINO

LE DUC

Comment! Philippe Strozzi...?

LORENZINO

A quitté Montereggione hier, à trois heures de l'aprèsmidi.

Pour aller où ?

LORENZINO

Pour venir à Florence.

LE DUC

A Florence?

LORENZINO

Pourquoi se gênerait-il ?

LE DUC

Strozzi est à Florence ?

LORENZINO

Le fait est que c'est un personnage assez peu important pour qu'il aille et vienne sans qu'on s'en inquiète. Ce n'est que le chef des mécontents, pas davantage ! N'a-t-il pas deux fois essayé d'assassiner Votre Altesse? une fois, en emplissant de poudre ce coffre sur lequel vous avez l'habitude de vous asseoir; car il était prévenu que Votre Altesse portait une cotte de mailles... Ah! à propos de cotte de mailles, avez vous retrouvé la vôtre, monseigneur?

LE DUC

Impossible de remettre la main dessus !

LORENZINO

11 faut charger Maurizio d'en faire la recherche. Avec lui, rien ne se perd... excepté les bannis! mais, par bonheur, je les retrouve, moi.

LE DUC

Que diable dis-tu là ?

Je dis, monseigneur, que, si vous n'aviez pas votre pauvre Lorenzino pour veiller sur vous, il se passerait de belles choses.

LE DUC

Et je lui suis d'autant plus reconnaissant de veiller sur moi, <iue, si le trône était vide, ce serait à lui d'y monter.

LORENZINO

Monseigneur, je n'estimerai un trône que lorsqu'on pourra non-seulement s'y asseoir, mais encore s'y coucher.

LE DUC

Tiens, Lorenzino, il faut que je te dise une chose: je crois que tu es mon seul ami.

LORENZINO

Je suis enchanté de me trouver de la même opinion que vous, monseigneur.

LE DUC

Et, si j'étais homme à me fier à quelqu'un, c'est à toi que jo me fierais... Mais, pour cela, il faudrait que tu me servisses aussi bien en amour qu'en politique.

LORENZINO

Et si je servais aussi bien Votre Altesse en amour qu'en politique?

LE DUC

Alors, tu serais un homme précieux, incomparable, inestimable; un homme que je ne changerais pas, dût-on me donner Naples en retour, contre le premier ministre de mon beau- ])''re Charles-Quint, qui prétend avoir les premiers ministres du monde !

LORENZINO

Bon! voilà que je sers mal monseigneur en amour!

LE DUC

Ah! oui, vante-toi ! Voilà un mois que je t'ai chargé de dé* couvrir la retraite de cette petite Luisa, qui m'a échappé je ne sais comment, et dont je suis amoureux fou je ne sais pourquoi, et je suis aussi avancé que le premier jour. Mais je te préviens que j'ai lâché mon meilleur limier sur sa trace.

LORENZINO

En vérité, monseigneur, il faut que je convienne que je suis un grand niais!

LE DUC

Toi.^

LORENZINO

Oui, moi ! Comment ! je ne vous ai pas donné de ses nouvelles?

LE DUC

Tu ne m'en as pas dit un seul mot, traître !

LORENZINO 225

LORENZINO

Non pas traître, mais oublieux... Voilà trois jours que j'ai retrouvé sa piste.

LE DUC

Tiens, Lorenzino, je ne sais, sur ma parole, à quoi tient que je ne t'étrangle !

Peste ! attendez au moins que je vous aie donné l'adresse

LE DUC

Où demeure-t-elle, bourreau ?

LORENZINO

Près du couvent de Santa-Croce, entre la rue del Diluvio et la rue délia Fogna, à vingt pas de la marquise... Eh ! pardieu ! celte nuit, vous eussiez pu, après être descendu du mur de l'une, retourner votre échelle et monter au balcon de l'autre.

LE DUC

C'est bien. Ce soir, je la fais enlever.

LORENZINO

Ah ! monseigneur, je vous reconnais bien là, avec vos façons moresques.

LE DUC

Lorenzino !

LORENZINO

Pardon, monseigneur, mais c'est qu'en vérité vous n'avezr qu'un poids et qu'une mesure pour tout le monde. Que diable ! il y a des distinctions à faire entre les femmes, et il ne faut pas les attaquer toutes de la même manière. 11 en est qu'on enlève et qui trouvent cela tout naturel, et la marquise Cibo est de celles-là ; mais il en est d'autres qui ont la prétention d'être traitées plus doucement, et qu'il faut se donner la peine de séduire.

LE DUC

Bon! et pour quoi faire?

Mais pour qu'elles ne se jettent pas par la fenêtre, je suppose, en vous voyant entrer par la porte, comme a fait la fille de ce pauvre tisserand dont je ne me rappelle plus le nom. C'est avec ces façons-là que vous faites pousser à vos Florentins des cris de brûlés, monseigneur.

LE DUC

Qu'ils crient, ces Florentins ! je les déteste.

LORENZINO

Allons, voilà que vous retombez encore une fois dans vos préjugés contre votre bon peuple !

LE DUC

De misérables marchands de soie, de méchants cardeurs de laine, qui se sont fait des blasons avec les enseignes de leurs boutiques, qui se mêlent de faire les difficiles à propos de filiation et de me chicaner sur ma naissance. LORENZINO, haussant les épaules.

Comme si l'on était le maître de choisir son père !

LE DUC

Je te trouve plaisant de prendre leur parti.

LORENZINO

Ah! oui, en effet, je suis payé pour cela.

LE DUC

Des misérables qui m'insultent tous les jours!

Avec cela qu'ils m'épargnent, moi !

LE DUC

Alors, pourquoi plaides-tu pour eux?

LORENZINO

Pour qu'ils ne plaident pas contre nous. Ce sont des faiseurs de requêtes, que vos Florentins; ils en font à tout le monde : à François l«r, au pape, à l'empereur. Ils en feraient au diable, et, comme vous avez l'honneur d'être son gendre...

LE DUC

Comment?

LORENZINO

De l'empereur!... s'ils lui en envoyaient une sur vos amours, il se pourrait bien qu'il prît fait et cause pour sa fille madame Marguerite d'Autriche, qui commence à se plaindre d'être délaissée après dix mois de mariage.

LE DUC

Hum! sais-tu bien que, sous ce rapport-là, tu ne manques pas de raison, mon fils?

LORENZINO

Pardieu ! je suis le seul à votre cour qui soit raisonnable, monseigneur. C'est pour cela qu'on dit que je suis fou.

LE DUC

Ah!... Ainsi donc, à ma place, tu séduirais Luisa?

LORENZINO 227

LORENZINO

Ma foi, oui ! quand ce ne serait que pour changer de méthode.

LE DUC

Mais sais-tu que c'est fort long et fort ennuyeux, ce que tu me proposes là .^

LORENZINO

Bah ! une affaire de cinq ou six jours.

LE DUC

Et comment t'y prendrais-tu, grand séducteur? Voyons!

LORENZINO

Je commencerais par attendre que je susse où est caché Strozzi.

LE DUC

Comment! malheureux, tu ne le sais donc pas?

LORENZINO

Ah ! monseigneur, vous êtes par trop exigeant ! Je vous donne l'adresse de la fille; accordez-moi vingt-quatre heures pour me procurer celle du père. On ne peut pas tout faire à la fois.

LE DUC

Eh bien, quand j'aurai l'adresse du père ?

LORENZINO

Vous le ferez arrêter, vous lui ferez faire son procès dans les formes.

LE DUC

Ah çà ! tu ne m'avais pas prévenu que tu descendisses du consul Fabius... Tu es pour les temporisations, aujourd'hui!

Avez-vous quelque chose de mieux à proposer ? Faites !

LE DUC

Srozzi est proscrit, Strozzi rentre à Florence, Strozzi se met en contravention avec la loi; sa tête est mise à prix à dix mille florins : on apporte sa tète à mon trésorier, mou trésorier paye; voilà tout. Je n'ai pas à m'occuper d'autre chose, moi.

LORENZINO

Eh bien, voilà justement ce que je craignais.

^.E DUC

Et pourquoi?

LORENZINO

Mais parce que, de cette façon-là, vous gâtez tout. Le moyen que Luisa soit jamais au meurtrier de son père?... Tandis qu'en suivant la marche que je vous propose, vous faites arrêter Strozzi, vous le faites condamner par les huit; ce (lui vous donne une apparence de justice dont vous vous souciez peu, je le sais bien; mais une tendre fille comme Luisa ne laisse pas mourir son père quand elle n'a qu'un mot à dire pour le sauver!... Tout l'odieux de la condamnation retombe sur les juges. Vous, au contraire, radieux comme le Jupiter antique, chargé de faire le dénoûment, vous arrivez dans la machine... L'épreuve est sûre.

LE DUC

Mais diablement usée, mignon !

LORENZINO

Ah ! pardieu ! n'allez-vous pas mettre de l'imagination dans la tyrannie, à présent?... Depuis Phalaris, qui avait inventé le taureau d'airain, et Procuste, qui avait inventé les lits tantôt trop courts, tantôt trop longs, il n'y a vraiment eu qu'un tyran de génie : c'est le divin Néron. Eh bien, je vous le demande, comment la postérité l'a-t-elle récompensé? Sur la foi de Tacite, les uns ont prétendu que c'était un fou, et, sur la foi de Suétone, les autres ont dit que c'était une bête sauvage. Faites-vous tyran, après cela! Presque autant vaudrait être peuple, parole d'honneur! on aurait au moins la chance de l'avenir.

LE DUC

Cinq ou six jours, tu dis?

LORENZINO

Voyons, ce n'est pas mon dernier mot.

LE DUC

Soit; mais, alors, il me faut aujourd'hui même l'adresse de Strozzi.

LORENZINO

Demandez-la à votre chancelier Maurizio; c'est lui que cela regarde, et non pas moi.

LE DUC

Lorenzino, tu me l'as promise!

LORENZINO

Vous l'ai-je promise?... Vous l'aurez, en ce cas. Tout ce que je promets, je le tiens, moi... (Eatreat le Hongrois

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et Birbante.) Mais voici nos deux serviteurs qui paraissent avoir à nous parler. Us viennent probablement tous les deux de la part du diable. Ne les faisons pas attendre, monseigneur.

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