LORENZINO, LUISA
LORENZINO
LUISA
LORENZINO 235
LORENZINO
Eh bien, je suis plus heureux que toi, car je l'ai vu.
Toi?
Oui.
Quand cela ?
Hier au soir.
Où?
LORENZINO
A la porte de ta maison, où il m'avait vu entrer, et d'où il attendait que je sortisse.
LUISA
Et tu lui as parlé?
LORENZINO
Oui.
LUISA
Que t'a-t-il dit, grand Dieu ?
LORENZINO
11 m'a proposé d'être ton époux.
LUISA
Et?...
Et j'ai refusé.
Refusé, Lorenzo?
Refusé !
LORENZINO
LUISA
LORENZINO
Tu m'aimes, cependant?
LORENZINO
C'est parce que je t'aime que j'ai refusé.
LUISA
Mon Dieu, tu seras donc pour moi un éternel mystère?.,. Tu ne m'expliqueras donc jamais... ?
LORENZINO
L'heure n'est pas venue... Tu sais tout ce qu'on dit de moi dans Florence?
LUISA
Oui ; mais je n'en ai jamais cru un mot, je te jure!
LORENZINO
Ne te fais pas plus forte que tu n'es... Plus d'une fois, tu as douté.
LUISA
Quand tu n'étais pas là, c'est vrai; mais à peine t'apercevais-je, à peine entendais-je le son de ta voix, à peine voyais-je tes yeux fixés sur les miens, comme ils le sont en ce moment, que je me disais : « Le monde se trompe; mais mon Lorenzo ne me trompe pas ! »
LORENZINO
Et tu avais raison, Luisa ! aussi juge de ce que j'ai souffert lorsque, voyant s'offrir à moi le trésor de toutes mes espérances; quand, n'ayant qu'à faire une signe de tête pour qu'il fût à moi ; quand, n'ayant qu'à étendre la main pour le saisir, j'ai refusé ! oui, refusé ce que, dans un autre temps, j'eusse payé de ma vie!... Ce que j'ai souffert cette nuit, Luisa; ce que j'ai dévoré de larmes amères, ce que j'ai dissimulé de douleurs inouïes, tu ne le sais pas, tu ne le sauras jamais!... Pauvre enfant! Dieu chasse de ton front béni l'ombre des calamités, des misères et des hontes qu'il a amassées sur le mien !
LUISA
Mais enfin, enfin, pourquoi as-tu refusé .î*
LORENZINO
Parce que j'ai la force de soutenir l'humiliation qui pèse sur moi, mais que ce que je puis souffrir pour moi, je ne le souffrirais pas pour celle que j'aime... A celle que j'aime, il faut un front chaste, pur, souriant; cette chasteté virginale, cette pureté angélique, cette inaltérable sérénité, je les ai trouvées en toi... (soupirant.) Eh bien, en devenant la femme de Lorenzo, tu perdrais tout cela.
LUISA
Mais un jour viendra, n'est-ce pas, Lorenzo, où il n'y aura plu» entre nous ni empêchement ni mystère.^ un jour viendra où, à la face de tous, nous pourrons avouer notre amour? LORENZINO, la serrant d'une main contre son cœur, et levant l'autre
au ciel.
Oh ! oui ; et, je l'espère, ce jour n'est pas loin !
LORENZINO 237
LUISA
Ah ! ce sera un beau jour pour moi, mon ami!
LORENZINO
Et un grand jour pour Florence ! Jamais reine montant sur un trône n'aura un cortège de joie et d'acclamations pareil au tien ! Que Dieu et ton amour ne me manquent pas, €t les rêves de bonheur que tu feras en attendant ce jour, si brillants qu'ils soient, seront encore loin de la réalité.
Ainsi donc, si mon père m'appelle.^
LORENZINO
Va hardiment à lui, dis-lui notre amour chaste et pur, dis-lui surtout mon amour profond et éternel ]
LUISA
Et le duc?
LORENZINO
Ne t'inquiète pas : cela me regarde.
(On entend frapper doucement à la porte du fond.) LUISA.
On frappe à cette porte.
LORENZINO, la couvrant de son corps.
Ne bouge pas !
BIRBANTE, en dehors.
Monseigneur!
Qu'y a-t-il ?
LORENZINO