SCÈNE IV
LORENZINO, puis MICHELE.
Lorenzino s'assure que Luisa s'est éloignée, en regardant par la porte en- Ir'ouverte; puis il va ouvrir la porte du fond. Miclielc attend dans l'anlichambre.
LORENZINO
Entre! (il revient sur le devant de la scène. Michèle entre ; Lorenzino le suit des yeux avec défiance.) C'est toi qui m'as demandé? MICHELE, s'avançant de quelques pas.
Oui, monseigneur.
LORENZINO, étendant la main vers lui.
Un instant, l'ami ! J'ai pour système que les gens qui ne se connaissent pas plus que nous ne nous connaissons, doivent toujours se parler à une certaine distance.
Je prie monseigneur de croire que je sais trop bien celle qui me sépare de lui pour être le premier à la franchir.
LORENZINO
Comment! drôle, est-ce que tu t'aviserais d'^avoir de l'esprit, par hasard.^
MICHELE
Ma foi, monseigneur, il m'en est tant passé par la bouche depuis que j'ai joué votre comédie de l'Alidorio^ qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il m'en fût resté quelques bribes au bout de la langue,
LORENZINO
Oh! oh! de la flatterie !... Je te préviens, mon cher, que l'emploi de flatteur est occupé ici en double et en triple ; ainsi, dans le cas où tu aurais compté débuter là dedans, tu peux retourner d'où tu viens.
MICHELE
Peste! monseigneur, soyez tranquille: je sais trop ce que je dois à mes confrères les couriisans pour marcher sur leurs
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hrisées; non : je joue les premiers rôles, et laisse, l'emploi des valets à ceux qui veulent le prendre.
LORENZINO
Les premiers rôles tragiques ou comiques?
MICHELE
Tragiques ou comiques, indifféremment.
LORENZINO
Et quels sont ceux que tu as joués? Voyons !
J'ai joué à la cour du bon pape Clément VIT, qui avait une si merveilleuse amitié pour vous, monseigneur, le personnage de Cellimaco dans la Mandragore, de messire Machiavel; et Benvenuto Cellini, qui assistait à cette représentation, pourra vous rendre témoignage de l'agrément que j'y ai eu. Puis, à Venise, j'ai rempli le rôle de Nenco Parabolano, dans la Courtisane ; et, si l'illustre Michel-Ange retrouve jamais assez de courage pour rentrer à Florence, il vous dira que j'ai pensé le faire mourir de rire ; si bien qu'il a été trois jours malade du plaisir qu'il avait pris à cette soirée. Enfin, à Feriare, j'ai représenté, dans la tragédie de Soplu'onisbe^ le caractère du tyran, et cela avec un. si grand naturel, que le prince Hercule d'Esté m'a chassé, le même soir, de ses États, sous prétexte que j'avais cherché un succès d'allusion, qui s'était rencontré sans que je le cherchasse, parole d'honneur !
LORENZINO
Ah çà! mais, s'il fallait t'en croire, tu serais un talent de premier ordre?
MICHELE
Il ne faut pas m'en croire, il faut m'éprouver, monseigneur. Mais, si vous voulez me voir véiilablement dans mon beau rôle, permettez-moi de vous dire une scène de votre tragédie de BrutuSy superbe ouvrage, par ma foi! mais <|ui, malheureusement, est défendu à peu près dans tous les pays où l'on parle la langue dans laquelle il est écrit !
LORENZINO
Et quel est le rôle que tu avais choisi dans ce chef d'œuvre ?
MICHELE
Per Bacco ! est-ce que cela se demande ? Celui de Brulus !
2'lO THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
Ouais ! tu dis cela d'un ton qui sent le républicain d'une lieue ! Est-ce que tu serais pour Brutus, par hasard?
MICHELE
Moi, je ne suis ni pour Brutus, ni pour César. Je suis comédien, voilà tout. Vivent les beaux rôles! Avec sa permission donc, je me ferai entendre de Votre Excellence, si elle me fait l'honneur de m'écouter, dans le rôle de Brutus
LOUENZINO.
Eh bien, voyons, que vas-tu m'en dire?
MICHELE
La grande scène du cinquième acte ; voulez-vous ?
LORENZINO, souriant.
Celle à la fin de laquelle Brutus poignarde César...
MICHELE
Justement.
LORENZIÎSO.
Va pour la grande scène, alors !
MICHELE
Seulement, si Votre Excellence veut que je déploie tout mon jeu, il faut qu'elle me fasse donner les répliques, ou qu'elle ait la bonté de me les donner elle-même.
LORENZINO
Volontiers! quoique j'aie un peu oublié les tragédies que j'ai faites pour celle que je suis en train de faire... Ah! c'est pour celle-là qu'il me faudrait un acteur!
Eh bien, me voilà. Écoutez-moi d'abord ; vous verrez eusuite ce dont je suis capable.
LORENZINO
J'écoute.
MICHELE
Voyons! Nous sommes dans le vestibule du Sénat; voici la statue de Pompée, là, à votre droite... Vous êtes César, je suis Brutus ; vous venez du Forum, je vous attends ici... La mise en scène vous convient-elle?
LORENZINO
Parfaitement.
MICHELE
Et, maintenant, attendez que je me drape dans ma toge... Nous y sommes, n'est-ce pas?
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LORENZINO
Oui.