VIL
DnUTUS.
El que veut donc Ce'sar faire encore de plus? Les Gaulois sont soumis, les Bre'.ons sont vaincus, Carth.T<;e est muselée et rugit à la chaîne, L Egypte saigne aux dents de la louve romaine, Et l'Euphrate n'est plus, sans pouvoir sur ses eaux. Qu'un (les mille abreuvoirs où boivent nos chevaux. Rien n'ose résister, tout obstacle s'efl'ace ; Le rebelle d'hier demande aujourd'hui grâce. Soit calcul, soit espoir, soit amour, soit terreur, Tout se range à tes loi.î, et ton aigle vainqueur. Dominant la nuée cù le tonnerre gronde, Les yeux sur le soleil, plane au-dessus du monde! Que te faut-il encor? que veux-tu donc enfin, Toi que, de ton vivant, on appelle divin? N'est-ce donc point assez? et dois-tu punir Rome De ce qu'en te créant elle a fait plus qu un homme?
CÉSAR
Rome, dont tu te fais l'avocat trop zélé.
N'a, tu le sais, Brutus, jamais ainsi parlé.
Non, ce qui parle ainsi, Brutus, c'est la noblesse.
Que mon nom é])louit et que ma gloire blesse.
Surtout depuis le jour, à ses projets fatal.
Où, prenant corps à corps le titan mon rival.
Dans les champs de Pharsale au visage frappée.
Je la blessai du coup qui renversa Pompée.
Non, tu sais bien, Brutus, que le peuple, c'est moi.
Les dieux l'ont décidé!
BRUTUS
César, Cifiar, taiMoiî ' Paix et religion à la grande victime; Car ta victoire, un jour, pourrait bien être un crime. Garde donc d'insuller d'un sourire moqueur Ce vaincu dont la chute écrase son vainqueur; Spectre qui grandira sous la main de l'histoire, Pour faire de son sang une tache à ta gloire. Votre cause est encore à juger aujourd'hui : Les dieux furent pour toi, mais Galon fut pour luit
CÉSAR
Il paraît que Brutus, en sa haine éternelle,
A remplacé l'esclave à la voix solennelle.
Qui du triomphateur accompagne le char.
Et qu'il vient comme lui pour crier à César,
Au milieu des transports que fait éclater Rome :
« Rappelle-toi, César, que César n'est qu'un homme I i
LORENZINO 243
BRUTUS
Non, César est un dieu, si César ;iux Romains Rend intact le dépôt qu'ils ont mis dans ses mains. Mais, sourd à ce conseil, si César trahit Rome, César n'est plus un dieu, César est moins qu'un homme; César est un tyran ! Mais, quand tu me verras Tombera tes genoux; mais, quand tu m'entendras Une dernière fois crier d'un cri suprême : t Pitié pour les Romains, et pitié pour toi-même!... » Alors, tu changeras de projet... 0 douleurt Tu ne me réponds pas...
CÉSAR, repoussant Brutus.
Place à ton empereur!
liUUTUS.
Eh bien, meurs donc, tyran!...
(Michèle, joignant le geste aux paroles, tire un poignard de sa poitrine, et frappe Lorenzino; mais le poignard s'émousse sur la cotte de mailles que Lorenzino porte sous son habit.)
MICHELE, faisant nn bond en arrière.
Ah! le démon!... il est cuirassé.
LORENZINO, à son tour, s'élance sur Michèle, le saisit à bra&-le- corps, et, après quelcpies instants d'une lutte muette mais acharnée, le renverse sous son genou, et lui met sur la gorge le petit poignard de son cousin Côme ; puis, éclatant de rire.
Ah! ah! ah! il paraît que les rôles sont changés, et que c'est César qui va tuer Brutus... La!... Et, maintenant, je te demande, misérable! ce que l'on demande au condamné à mort à qui on vient de lire son jugement : as-tu quelque chose à dire pour ta défense?
MICHELE
Rien!... sinon que le duc Alexandre doit remercier le ciel; car tu vas lui sauver la vie.
LORENZINO, écartant son poignard.
lïcin !... que viens-tu de dire là.^
MICHELE
Une de ces phrases comme il en échappe à la bouche des mourants... Ne fais pas attention, et fra])pe; j'ai voulu te tuer, tue-moi!
E\plique-toi d'abord. Tu as dit, sur le duc Alexandre, un mot qui m'intéresse. Parle !
MICHELE
J'ai dit que le ciel ne veut pas que Florence soit libre, puisqu'il fait de toi le bouclier de son tyran.
LOllENZINO.
]\ïais tu voulais donc tuer le duc Alexandre?
MICHELE
J'avais fait le serment qu'il ne mourrait que de ma main.
LORENZINO
Ah! mais voilà qui change tout à fait la face des choses! (il le lâche.) Relève-toi, assieds- toi, et causons un peu décela. MICHELE, se relevant sur un genou.
Lorenzino, à quoi bon te railler de moi ? J'ai voulu te tuer ; appelle tes gens, envoie-moi à la potence, et que tout soit fini.
LORENZINO
Mais je te trouve, sur ma foi, un plaisant coquin, de parler comme si tu étais le maître ici ! Et si j'avais le caprice de te laisser vivre, moi, qui pourrait m'en empêcher?
MICHELE
Me laisser vivre ? (Tendant les mains vers Lorenzino.) Tu pourrais nie laisser vivre?
Peut-être, Michèle de Tavolaccino!
MICHELE
Tu sais mon nom?
LORENZINO
Et peut-être aussi ton histoire, mon pauvre Scoronconcolo; car tu as deux noms : un nom d'homme et un nom de bouffon.
MICHELE
Eh bien, alors, tu comprends pourquoi je voulais tuer le duc Alexandre?
LORENZINO
Oui... Ne s'agit-il pas de je ne sais quelle jeune fille que tu voulais épouser?
MICHELE
As-tu jamais aimé, Lorenzino?
LORENZINO
Moi?... Jamais!... Mais il n'est pas besoin d'être fou pour comprendre la folie. (S'accommodant dans un fauteuil.) Voyons, conte-moi cela.
LORENZINO 245
MICHELE
Eh bien, j'aimais, moi! j'étais assez insensé pour cela. Bouffon du duc Alexandre, je croyais qu'il me restait le droit d'avoir un cœur... Oh! tu ne sais pas ce que c'est que de cescer d'être un homme pour devenir une chose qui rit, qui pleure, qui grimace; une chose sur laquelle chacun frappe pour en tirer le son qui lui convient; une marionnette dont tout le monde tiraille le fil! Voilà ce que j'étais, Lorenzino!... Eh bien, dans cet avilissement sombre, au milieu de cette nuit obscure, je vis briller, un jour, un rayon de soleil : une jeune fille m'aima! C'était une douce et belle enfant, pure et souriante; le lis le plus chaste était moins blanc que son front; une feuille arrachée au cœur d'une rose était moins fraîche que sa joue... Elle m'aima! moi! comprenez-vous, monseigneur? moi, pauvre bouffon, pauvre isolé, pauvre tête vide! Alors, j'eus toutes les espérances des autres hommes. Je rêvai l'ivresse de l'amour, je devinai les joies de la famille... J'allai trouver le duc, et je lui demandai la permission de me marier. Il éclata de rire. « Te marier, toi? s'écria-t-il; te marier? Mais tu n'étais que bouffon, et voilà que lu deviens fou! Ne sais-tu pas ce que c'est que le mariage? N'as-tu pas remarqué que, depuis que j'ai épousé la fille de l'auguste empereur Charles-Quint, je suis bien plus difficile à amuser? A peine serais-tu marié, mon pauvre Scoronconcolo, que tu deviendrais triste, morose, soucieux; à peine serais-tu marié, enfin, que tu ne me ferais plus rire... Allons, allons, bouffon, assez sur ce sujet! ou, la première fois que tu m'en parleras, je te ferai donner vingt coups de verges ! » Le lendemain, je lui en reparlai, il me tint parole : je fus fouetté jusqu'au sang par Jacopo et le Hongrois!... Le surlendemain, je lui en reparlai encore. « Allons, me dit-il, je vois bien que la maladie est invétérée, et qu'il faut de grands moyens pour te guérir... » Alors, du ton d'un maître qui s'intéresse à la souffrance de son serviteur, il me demanda le nom de celle que j'aimais, son adresse, sa famille. Je crus qu'il consontaii à mon bonheur; je me jetai à ses pieds, je baisai ses genoux, puis je courus chez Nella, et je passai avec elle une journée d'ineffable bonheur!... Le soir, il y avait orgie au palais; le duc était entouré de ses compagnons habituels : Francesco Guicciardini, Alexandre Vilelli, André Salviati... J'étais là aussi, moi; n*étais-je pas de toutes les fêtes! Quand ils furent
échauffés par les propos, par la musique, par le vin, une ])orte s'ouvrit, et l'on poussa au milieu d'eux une jeune lille... Cette jeune fille, cette vierge, cette martyre, c'était celle que j'aimais! pour laquelle j'eusse donné ma vie, mon àme! C'était Nella!... (Se jetant à genoux.) Oh! laissez-moi vivre, monseigneur! laissez- moi me venger, et, sur l'honneur, quand j'aurai égorgé ce tigre, je reviendrai me coucher à vos pieds, je vous tendrai la gorge, et je dirai : « A ton tour, Lorenzino! à ton tourl Venge-toi de moi, comme je me suis vengé de lui ! »
LORENZINO, impassible.
Mais ce n'est pas tout?
MICHELE
Que voulez-vous que je vous dise de plus, et qu'importe le reste.^... Je me sauvai de cette cour maudite; je courus devant moi jusqu'à ce que j'eusse franchi les frontières de la Toscane. A Bologne, je trouvai Philippe Strozzi. Je le savais un des plus mortels ennemis du duc; je me mis à son service, à la seule condition que, quand nous rentrerions à Florence, ce serait moi qui frapperais l'infâme!... Hier au soir, nous rentrâmes. Au moment où nous passions devant le couvent de Santa-Croce, on en emportait le corps de Nella, morte de honte, de douleur, de désespoir!... Oh! cette fois, c'est bien tcut!
LORENZINO
Oui; et, quant au reste, quant à l'ordre à toi donné par Philippe Strozzi de m'assassiner, parce que je ne voulais pas épouser sa fille, je comprends, ce n'est pas la peine d'en parler... (Après un instant de silence.) Eh bien, réponds-moi ! si, au lieu d'appeler mes gens et de te faire pendre, comme tu me le conseillais tout à l'heure toi-même, je te donnais la vie, je te rendais la liberté ?
MICHELE
Oh!...
LORENZINO
Mais à une condition... Tu comprends bien, ou ne fait point de ces grâces-là gratis.
MICHELE
Cette condition, je l'accepte, quelle qu'elle soit; je la signe de mon sang, je la garantis de ma vie !
LOKENZlNO, d'une voix sombre, Michèle! ussi, j'ai à me venger de quelqu'un.
MICHELE
Oh ! cela vous est bieu facile, à vous autres, grands seigneurs !
LORENZINO
Eh bien, voilà ce qui te trompe ; car celui dont j'ai à me venger est un familier du duc, un de ceux qui étaient de l'orgie de Nella !
MICHELE
Oli ! à toi, Lorenzino ! à toi! et, si tu as peur que je ne me sauve, si tu crains que je ne m'échappe, enferme-moi dans un cachot dont toi seul auras la clef, avec une chaîne au pied, un collier au cou; ne m'en fais sortir que pour frapper ton ennemi; mais, tcu ennemi tué, laisse-moi le duc!
LORENZINO
Soit; mais qui me répondra de ta fidélité.^
MICHELE, étendant la main.
Par le salut de Nella!... Maintenant, qu'ordonnes-tu? que veux-tu que je fasse .^
LORENZINO
Ma foi, ce que tn voudras... Retourne près de Strozzi, qui doit t'attendre avec impatience; dis-lui qu'il t'a été impossible de pénétrer jusqu'à moi, que tu ne m'as pas tué aujourd'hui, mais que tu me tueras demain.
MICHELE
Et après ?...
Après?... Pourvu que tu te promènes tous les soirs, de onze heures à une heure du matin, dans via Larga, c'est tout ce que je te demande.
MICHELE
Tu n'as rien de plus à me dire?
LORENZINO
Non... A propos, tu as peut-être besoin d'argent?
MICHELE
Merci... Mais vous pouvez me faire un cadeau, monseigneur.
LORENZINO
Lequel ?
MICHELE
Laissez-moi prendre une épée dans ce trophée..,
LORENZINO
Choisis.
MICHELE
Je prends celle-ci, monseigneur.
LORENZINO
Allons, le drôle s'y connaît !
MICHELE
Ainsi donc?...
Dans via Larga, de onze heures à une heure du matin.
MICHELE
Cette nuit.^
LORENZINO
Cette nuit et toutes les nuits.
MICHELE
C'est convenu, monseigneur j comptez sur moi !
(II sort.)