SCÈNE ïll STROZZI, LUISA
STR0Z2I, se laissant aller sur nn fauteuil. Luisa, tu as bien tardé!... Mais enfin te voilà!
LUISA
Mon père, comme vous avez dû souffrir, s'il est vrai que vous ayez douté de moi!
STROZZI
Oh! oui, j'ai bien souffert! car tu ne sauras jamais combien je t'aime, Luisa! L'amour des parents est un mystère entre eux et le Seigneur. Depuis trois ans que j'ai quitté Florence, je n'ai pu avoir de tes nouvelles qu'à de longs intervalles... Toi et Florence, vous êtes mes seules amours, et, Dieu me pardonne, entre Florence, ma mère, et toi, ma fille, je crois que c'est encore loi que j'aime le mieux!
LUISA
Mes frères étaient avec vous, mon père, et j'étais heureuse de l'idée qu'ils vous consolaient.
STROZZI
Tes frères sont des hommes forts, forts pour lutter, forts pour souffrir. Quand un père engendre un fils, il sait d'avance qu'il doit ce fils à la patrie. Mais une fille appartient plus étroitement à son père; une fille, c'est l'ange du foyer chrétien, c'est la statue de l'amour virginal qui a remplacé les pénates antiques. Juge de tout ce que j'ai souffert, mon enfant, en songeant aux dangers qui te menaçaient dans cette malheureuse ville, et quand je comprenais mon insuffisance à te protéger... Mais, toi, toi, ma fille, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
LUISA
Tout ce temps, mon père, je l'ai passé entre la prière et l'amour... J'ai prié pour vous, mon père ! j'ai aimé Lorenzo !
STROZZI
Donc, tu l'aimes?
LUISA
A ne pas comprendre, si je le perdais, comment Dieu l".imême pourrait le remplacer dans mon cœur!
STROZZI
Mais personne ne sait votre amour?
LUISA
Personne, mon père.
STROZZI
Où le vois-tu ? comment le vois-tu?
LUISA
Jusqu'au moment où il m'a dit de quitter ma tante, je l'ai vu cliez ma tante; et, depuis ce temps, je le vois dans cette petite maison de la place Sainte-Marie-Vieille. Là, il vient tantôt sous un déguisement, tantôt sous un autre, mais toujours masqué... Chaque fois, nous convenons d'un nouveau signal pour la prochaine fois. Il faut qu'il y ait dans sa vie un grand secret que j'ignore : un jour, il est triomphant et joyeux; un autre, sombre et abattu; parfois, il est gai comme un enfant; parfois, il pleure comme une femme!
Et toi.?
LUISA
Moi, je suis gaie ou triste, selon qu'il est triste ou gai.
STROZZL
Et le mariage autrefois arrêté entre vous , t'en parle-t-il encore ?
LUISA
Oh ! oui, bien souvent, mon père! alors, il s'exalte; alors, il parle d'avenir, de puissance, de liberté, et je ne le comprends pas plus que lorsqu'il se tait; car ses paroles sont aussi mystérieuses que son silence.
STROZZI, la serrant dans ses bras, et secouant la tête.
Oh ! mon enfant ! mon enfant !
LUISA
Rassurez-vous, mon père : ce n'est pas Lorenzo que vous avez à craindre.
STROZZI
Ah! oui, tu me rappelles qu'un autre danger te menace... 11 t'aime donc, ce duc?
LUISA
Personne ne me l'a dit encore; mais, plusieurs fois, et ce matin même, j'ai été suivie par des hommes masqués, et j'ai senti, au frémissement de mon cœur, que j'étais en péril.
STROZZI
Il ignore où tu habites ?
LUISA
Depuis quelques heures, il le sait!
STROZZI
Oh ! mon Dieu !
LUlSA.
J'ai été bien effrayée d'abord; mais, ensuite, Lorenzo m'a dit que je n'avais rien à craindre, et j'ai été rassurée.
STROZZI
Lorenzo ! tu l'as donc vu aujourd'hui?
LUISA
Ce matin, oui, mon père.
STROZZI
Et il t'a dit qu'hier au soir nous nous étions vus?
LUISA
Il me l'a dit.
STROZZI
T'a-t-il dit que je lui avais offert de te donner à lui pour femme ?
LUISA
11 me l'a dit.
STROZZI
T*a-t-il dit qu'il avait refusé?
11 m'a dit tout cela.
STROZZI
Qu'as tu pensé, alors?
LUISA
Je l'ai plaint.
STROZZI
Tu l'as plaint?
LUISA
Je songeais à ce qu'il avait dû souffrir.
STROZZI
Où l'as-tu vu ce matin?
LUISA
Chez lui.
STROZZI
Tuas été chez lui, via Larga, dans sa maison infâme?
LUISA
Je croyais le danger pressant.