‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 121 sur 134 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Mêmes, LUISA.

LUISA, de la porte.

C'est elle, mon père !

STROZZI

Viens, mon enfant! Je t'ai pardonné ; les autres te pardonneront, je l'espère. (Luisa s'avance. Le Familier sort.) Oh! moil

enfant!... (Avec terreur.) De qui tiens-tu cette permission de me voir?

LUISA

Du duc lui-même.

STROZZI

Comment l'as-tu obtenue?

J'ai été la chercher.

Où cela ?

STROZZI

Au palais.

LUISA

STROZZI

Au palais! chez le duc!... Tu as été chez cet infâme, chez ce bâtard des iMcdicis?... Oh! j'aurais mieux aimé ne te revoir jamais que de te revoir à cette condition !

(H la repousse.) FRA LEONARDO, recevant la jeune fille dans ses bras. Strozzi, sois homme!

STROZZI, sans l'écouter.

Elle a été chez lui !... elle est entrée dans cette caverne de débauches, dans cet antre de luxure !... Et de combien d'années d'innocence as-tu payé la [)ermission de me voir une demi-heure?... Réponds, Luisa! réponds!

LUISA

Mon père, Dieu sait que je ne mérite pas ce que vous me

dites... D'ailleurs, je n'étais pas seule : c'est Lorenzo qui mV conduite chez le duc, et Lorenzo ne m'a pas quittée.

STROZZI

Ainsi, Luisa, pas de condition infâme .^

Rien, mon père, rien, sur l'honneur de la famille!.,. Je me suis jetée à ses pieds, j'ai demandé à vous voir ; le duc et Lorenzo ont échangé quelques paroles à voix basse, puis le duc a signé un papier, me l'a remis, et je suis sortie sans avoir eu à rougir d'autre chose que de son regard.

STROZZI

N'importe ! il y a, sous cette clémence, quelque mystère terrible... Mais, puisqu'une demi^heure seulement t'est donnée, mettons à profit les instants que nous avons à passer ensemble ; ce sont probablement les derniers !

LUISA

Mon père !

STROZZI

Dieu t'a, je l'espère, donné la force en te donnant le malheur ; on peut donc te parler comme à une femme, et non plus comme à un enfant.

LUISA

Mon père, vous me faites trembler...

STROZZI

Tu connais l'homme qui demande ma tête, tu connais le tribunal qui méjuge!

LUISA

Seriez-vous donc condamné, mon père?

STROZZI

Non, pas encore; mais je vais l'être... Réponds-moi donc comme si je l'étais déjà. Songe que c'est la tranquillité des dernières heures que j'ai à vivre que je vais te demander; songe qu'il ne reste pas seulement au condamné à mourir, mais qu'il faut qu'il meure en chrétien, sans maudire et sant blasphémer.

Merci à vous, mon Dieu, qui avez amené cet ange pour lui rendre la foi qu'il avait presque perdue.

STROZZI, d'une voix solennelle.

Luisa, lorsque tu verras dresser mon échafaud, lorsque tu sauras que je marche au supplice, jure-moi qu'il n'y aura

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aucun pacte entre ton innocence et l'infamie de cet homme ; car, par l'âme de ta mère, par mon amour infini comme s'il était divin, Luisa, je te déclare que tu ne me sauverais pas, que je mourrais désespéré, et qu'après m'avoir perdu sur la tprre, pauvre enfant, tu ne me retrouverais pas au ciel ! LUISÀ, tombant k genoux.

Mon père, je vous le jure! et Dieu me punisse si je manque à mon serment !

8TK0ZZI, posant les deux mains sur la tête de sa fille, et la regardant

avec tendresse.

Ce n'est pas tout encore... Le danger qui te poursuit pendant mon agonie peut subsister après ma mort ; ce que le duc n'aura pu obtenir par la terreur, il peut chercher à l'obtenir par la violence.

LUISA

Mon père !

STROZZI

Il peut tout, il ose tout !... C'est un infâme!

LUISA

Mon Dieu!...

Luisa, tu aimes mieux mourir jeune et pure, n'est-ce pas, que de vivre dans la honte et le déshonneur î*

LUISA

Oh! oui, cent fois oui, mille fois oui, Dieu m'en est témoin !

STROZZI

Eh bien, si jamais tu tombais entre les mains de cet homme, si tu ne voyais aucun moyen de lui échapper, si la miséricorde même de Dieu ne l'otTrait plus aucune chance d'espoir...

LUISA

Achevez, mon père! dites, dites!

STROZZI

Eh bien, un seul trésor me restait, que j'avais soustrait au.v yeux de tous, une dernière consolation, ami suprcmo qui devait m'éparguer la torture et l'échafaud : c'est ce poison.

LUISA, saisissant le flacon.

Donnez, donnez, mon père !

26i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS

STROZZI

Dien, bien, Luisa ! merci ! ce flacon, c'est la liberté, c'est j'iionneur; prends-le, Luisa, je te le donne... Souviens-toi que tu es la fille de Sirozzi !

LUISA

Il "sera fait comme vous le désirez, mon père, je le jure!

Maintenant, je mourrai tranquille... Et toi, mon Dieu, qui entends ce serment, n'est-ce pas que tu ne le laisseras pas s'accomplir,?

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