‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 27 sur 134 · SCÈNE II D'AUBIGNY, MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE · texte numérisé non relu

SCÈNE II D'AUBIGNY, MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE

C'est VOUS, Raoul! j'ai entendu votre voix et je suis venue.

d'aubigny.

Déjà levée î

N'aviez-vous pas dit que vous seriez ici de bonne heure?

d'aubigny.

Oui, j'en conviens; mais comment, ayant si grande hâte de m'éloigner hier au soir, êtes-vous si pressée de me revoir ce matin?

Vous y pensez encore, Raoul ?

d'aubigny.

Oui, que voulez-vous! on n'est point maître de ses pensées. Ce souvenir m'est revenu dans la nuit et j'ai été horriblement tourmenté.

mademoiselle de belle-isle.

Tourmenté! et de quoi ?

d'aubigny.

Mais de cette fatigue si grande, qu'elle vous faisait désirer que je me retirasse.

mademoiselle de belle-isle.

Vous me répondez ce matin d'une étrange manière. On dirait que vous êtes inquiet, préoccupé. De quoi ? qu'avez-vous ? Voyons !

d'aubigny.

Moi? Rien! je ne vous ferai pas le moindre reproche ; vous avez un air de bonheur et de joie!... Avez-vous encore de nouveaux motifs d'esi)oir?

mademoiselle de belle-isle.

Oui, j'ai fait un beau rêve, j'ai rêvé qu'un bon génie m'emportait sur ses aih's et m'ouvrait les i)ortes de la Dasiille : je revoyais mon père, il me pressait sur son cœur, il me couvrait de baisers ; il me parlait de vous, Raoul, de notre mariage retardé si longlem[)s, et il se consolait de sa captivité en peusaut que j'allais avoir en vous un ami et un soutien ! Oh ! c'est

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1111 rêve merveilleux, comme vous voyez, et qui, tout éveillée que je suis, me laisse un souvenir plein d'espérance.

d'aubigny.

Eh bien, moi aussi, Gabriclle, j'ai fait un rêve.

Vous, Raoul ?

d'aubigny.

Oui, moi!... mais moins heureux que le vôtre.

Et c'est ce rêve qui vous rend triste ?

d'aubigny.

Oui; car j'ai rêvé qu'hier, en me quittant, et malgré la promesse que vous m'aviez faite, vous aviez reçu M. le duc de Richelieu.

Que voulez-vous dire?

d'aubigny.

Rien; vous m'avez raconté votre rêve, je vous raconte le mien, voilà tout.

Et après?

d'aubigny.

Moi, dans mon rêve toujours, j'étais dans la rue, en face de cette fenêtre, lorsque cette fenêtre s'ouvrit; un homme alors parut sur le balcon, et me jeta un billet, et, chose étrange, qui fait que mon rêve m'a laissé une impression de réalité plus grande encore que le vôtre peut-être, c'est que ce billet... ce billet, Gabrielle, je l'ai retrouvé en me réveillant, et le voici.

Le voici ?

d'aubigny.

Oui, lisez.

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, lisant.

« Il est onze heures du soir; je suis dans l'appartement de mademoiselle de Belle-Isle; je vous dirai demain à quelle heure j'en suis sorti.

» Duc DE Richelieu. »

Qu'est-ce que cela veut dire?

d'aubigny.

Cela veut dire, mademoiselle, que M. le duc de Richelieu a

proposé hier matin, en vous voyant passer, un pari infâme, et qu'il l'a gagné.

Je ne vous comprends pas.

d'aubigny.

Eh bien, je vais me faire comprendre: M. de Richelieu, que vous aviez promis de ne pas recevoir, M. de Richelieu, vous l'avez reçu; il est venu hier après que j'ai été parti. M. de Richelieu était avec vous dans cette chambre; M. de Richelieu a ouvert cette fenêtre, et, par cette fenêtre, il a jeté ce billet. Comprenez-vous maintenant?

Que me dites-vous là!

d'aubigny.

Ce que vous savez aussi bien que moi, sans doute! Seulement, ce que vous ignorez, c'est que j'étais prévenu de tout, c'est que j'étais là, devant cette fenêtre, moi. C'est que j'y suis resté jusqu'au jour, attendant qu'il sortît; car votre honneur m'est encore assez cher pour que je ne permette pas qu'un pareil secret reste à la fois connu de deux hommes. Ah! voilà donc pourquoi vous étiez si troublée hier ! voilà pourquoi vous étiez pressée que je partisse! voilà pourquoi vous aviez besoin d'être seule! Seule!... Ah! voyez-vous, j'ai rôdé toute la nuit autour du château; car, si j'avais pu trouver une porte ouverte, si, j'avais pu arriver jusqu'ici! savez-vous, Gabrielle, que je vous aurais tués tous les deux, oui, tous les deux! lui comme vous, vous comme lui, quand je vous eusse vue à mes pieds, à genoux et les mains jointes?

Mais il faut que vous soyez insensé pour me dire de pareilles choses. Moi, j'ai reçu M. le duc de Richelieu après votre départ? M. de Richelieu a passé la nuit ici ? Ah çà! mais èlesvous le chevalier d'Aubigny? suis-je mademoiselle de Relle- Isle? Est-ce vous qui me parlez ainsi, à moi, à moi, votre fiancée, à moi qui, dans trois jours, dois porter votre nom? Mais c'est alfreux, cela, Raoul !

d'aubigny.

Aussi j'ai eu peine à le croire, allez! il m'a fallu le témoignage de mes yeux! et encore! oui, Gabrielle, oui, j'avais une telle confiance en vous, que, si mes yeux n'avaient fait que voir, j'aurais dit que mes yeux se trompaient, et j'aurais

douté, je crois! mais ce billet, Gabriellc, comment me l'expliqucrez-vous?

Que voulez-vous que je vous réponde? Je ne me l'explique pas à moi-même! Quelqu'un ne peut-il pas être entré ici à mon insu?

d'aiibigny.

Sans que vous l'entendiez, un homme est entré ici? Par où? qui lui a ouvert? Les portes sont bien gardées; tout à l'heure on ne voulait pas me laisser passer, moi! Oh! Gabriclle! Gabriellc! voici ce qui est arrivé, voyez-vous! et je vais vous le dire, moi! La fille vous a fait oublier l'amante: vous avez vu devant vous deux hommes, dont l'un pouvait rendre la liberté à votre père, et dont l'autre ne pouvait que mourir sur un mot de vous. Celui qui pouvait le plus a mis sa protection à prix.

Monsieur !

d'aubig.ny.

Je ne dis pas que vous soyez coupable, Gabrielle; je dis que vous n'avez pas osé refuser au duc le rendez-vous qu'il vous a demandé; je dis que vous l'aurez reçu ici, n'est-ce pas? et que, dans un moment où vous l'aurez quitté, il aura écrit ce billet et l'aura jeté par la fenêtre. Voilà ce que je dis, Gabrielle. Eh bien, avouez-moi cela, et je vous pardonne.

Merci, Raoul; car je vois que vous m'aimez tant, que vous cherchez à vous tromper vous-même; mais je n'accepte pas le moyen que vous m'offrez! Après la promesse que je vous avais faite, si j'avais reçu M. le duc de Richelieu, je serais impardonnable; mais il ne m'a pas demandé de rendez-vous; mais je ne lui en ai pas donné; mais je ne l'ai pas vu, et j'ai un moyen bien simple de vous prouver tout cela

d'AUBIGi>Y.

Lequel ?

Ce billet est du duc, dites-vous?

d'aubigny.

Il me l'a jeté lui-même par la fenêtre.

Je vais faire prier M. le duc de Richelieu de passer ici,

VOUS VOUS cacherez là, je le recevrai dans cette chambre, vous entendrez notre conversation sans en perdre une syllabe; et, si M. de Richelieu m'a vue depuis hier huit heures du soir, je vous permets de croire tout ce que vous voudrez, Raoul.

d'albigny.

Oh! je n'aurais pas osé vous demander cela, Gabrielîe; mais vous me l'offrez, j'accepte... 11 y a dans tout ceci quelque mystère d'infamie que je ne puis comprendre!

Eh bien, ce mystère s'éclaircira, soyez tranquille. Seulement, Raoul , pas un mouvement, pas un mot qui puisse faire soupçonner que vous êtes là!

d'aubignv.

Sur l'honneur.

Fou que vous êtes!...

d'aubigny.

Oh! vous n'aurez pas de peine à me convaincre, allez! Non, il n'est pas possible, avec ce charme dans la voix, avec cette pureté dans les yeux, non, il n'est pas possible que vous me trompiez, et je vous crois déjà.

N'importe : vous me croirez mieux encore quand j'aurai envoyé chercher le duc, n'est-ce pas?

LE LAQUAIS, annonçant.

M. le duc de Richelieu.

C'est le ciel qui l'envoie, (au Laquais.) Dans un insfnnf. (a Raoul.) Entrez dans cette chambre, Raoul, et rapi)elez-vous voire promesse!

d'audigny.

Votre main, Gabricllc.

Vous mériteriez...

d'albigny Votre main.

(Elle la lui donnOj il y pose les lèvres, et entre dans lo cabinet.)

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