‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 28 sur 134 · SCÈNE III MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, LE DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

SCÈNE III MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, LE DUC DE RICHELIEU

Vous arrivez à merveille, monsieur; entrez, je vous prie.

LE DUC

Salut à ma toute charmante, chez laquelle je me présentais ce matin presque sans espérance de la trouver visible, et qui veut bien cependant me recevoir à cette heure.

J'allais vous envoyer chercher, monsieur.

LE DUC, voulant baiser la main de mademoiselle de BcUe-I&le. Ah! mais voilà qui me comble!

Monsieur le duc!...

LE DUC

Eh bien ?

Pardon... mais j'ai une explication grave et sérieuse à vous demander, une explication qui touche mon honneur!

LE DUC

Votre hçjnneur! et qui oserait y porter atteinte, mademoiselle.^ Parlez, je suis là si on l'attaque... Parlez donc!... je vous écoute.

Il s'agit d'un pari que vous auriez fait, monsieur le duc.

LE DUC

Eh! mon Dieu, oui, mademoiselle; il faut bien que je l'avoue; oui ! mais je vous aimais, mademoiselle, avant de faire ce pari. Du moment que je vous avais aperçue, j'avais senti que mon cœur n'était plus à moi ; je vous avais suivie de Paris à Versailles, et de Versailles à Chantilly!... J'étais venu ici pour vous... pour vous seule, je vous le jure... On m'a proposé un pari... deux autres fous comme moi!... vous n'en étiez pas l'objet, votre nom n'avait pas été prononcé dans ce pari; il devait porter sur la première personne qui passerait!... Vous avez passé... mon honneur était engagé; le hasard a fait que mon amour s'est trouvé de moitié avec mon honneur... Voilà la vérité, mademoiselle, la vérité toute entière. Si j'ai

commis une faute, elle est involontaire, et j'espère que vous me la pardonnerez!

Oui, certes, monsieur le duc, je vous pardonnerai celte faute, quoiqu'il soit étrangement cruel, convenez-en, lorsqu'on a perdu dignités, rang, fortune, lorsqu'il ne reste plus de tout cela qu'une réputation sans tache, convenez, dis-je, qu'il est cruel de voir cette réputation, qui devrait être respectée à l'égal d'une chose sainte, passer comme un jouet aux mains de courtisans désœuvrés, qui, ne pouvantla briser, tentent au moins de la ternir. Eh bien, monsieur le duc, oui, en faveur de tout ce que vous avez fait pour moi, quoique maintenant je connaisse la véritable source de cette bienveillance et de cette bonté que je croyais désintéressées et pures, oui, je vous pardonnerai ce pari; mais à une condition cependant! vous m'expliquerez comment ce billet a été jeté hier au soir par cette fenêtre, entre dix et onze heures du soir... Voyez, monsieur, lisez...

LE DUC

C'est inutile... Je connais ce billet.

Comment! vous le connaissez?

LE DUC

N'est-il pas de mon écriture ? D'ailleurs, je voudrais nier, que la signature est là.

Vous avez écrit ce billet?

LE DUC

Je l'avoue.

Et VOUS l'avez jeté par cette fenêtre?

LE DUC

Par cette fenêtre.

Et à qui?

LE DUC

Le sais-je, moi? A celui qui l'attendait, sans doute.

Vou^ étiez ici, dans celte chambre?

LE DUC

Certainement !

Mais vous y étiez sans moi ?

LE DUC

Comment, sans vous?

Vous y étiez avec moi?

LE DUC

Mais sans doute.

Avec moi?

LE DUC

Avec vous.

Vous mentez, monsieur le duc.

LE DUC

Je mens, moi ?

Oui, vous; et impudemment encore!...

Pardon, mademoiselle; mais, lorsqu'une femme parle ainsi à un homme, il ne peut répondre qu'en se retirant.

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, l'arrêtant.

Oh! non! non! vous ne sortirez pas ainsi !... Parce que vous vous appelez Richelieu, parce que vous êtes deux fois duc et deux fois pair, il ne vous sera pas permis, monsieur, pour gagner un misérable pari où vous croyez votre honneur engagé, il ne vous sera pas permis de calomnier une femme, et, quand cette femme a tout perdu, excepté l'amour d'un homme qu'elle aime, de lui faire, par cette calomnie, perdre l'amour de cet homme! Oh! j'en appellerai à votre dignité, à votre honneur, qui fait fausse route, et qui peut se perdre, monsieur le duc ; et vous direz la vérité... oui, la vérité ; oui, et cela ici, devant moi! devant moi que vous avez offensée... Et cette vérité, vous hésiterez d'autant moins à la dire que je ne suis qu'une femme, et qu'on ne pourra pas supposer que c'est la crainte qui vous fait revenir sur ce que vous aviez avancé.

LE DUC

Eh! mon Dieu, oui, j'ai eu tort; j'aurais dû avoir l'air de perdre. Voyons , voulez-vous que j'écrive au chevalier? Je lui dirai que j'ai trouvé cette porte fermée par exemple, et que, par conséquent, cette lettre que j'ai jetée d'ici par la fenêtre ne

signifie rien! Voulez-vous enfin que je lui avoue que j'ai perdu?... Tout ce que vous voudrez, je suis prêt à le faire. A. Dieu ne plaise que manque, par ma folle vanité, un mariage auquel lient, dites-vous, votre bonheur ! je sacrifierai le mien ! C'est bien le moins que je vous doive ! . ..

Monsieur le duc, il y a quelque chose d'infernal dans ce que vous médites!... C'est vrai!... Mais je ne pensais pas que la perversité pût aller si loin! Non, monsieur, non! non! ce n'est pas unelettre que je demande! non ! c'est un aveu que j'exige! un aveu ici, un aveu à l'instant même... un aveu que tout ce que vous avez dit jusqu'ici est faux! que vous l'avez dit au mépris de la vérité! à l'oubli de votre nom! à la honte de votre honneur! Je veux que vous disiez que vous m'avez calomniée, monsieur! oui, lâchement calomniée... Je ne mesure pas les mots, je les dis comme mon indignation me les inspire... Oui, vous avouerez tout cela... Et je ne réponds pas que jene vous mépriserai plusj mais je vous promets que je vous pardonnerai !

LE DUC, à demi-voix.

Je comprends : que ne me disiez-vous par un signe que quelqu'un nous écoutait, que quelqu'un était caché?

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, à haute YOix.

Personne n'est caché, monsieur! personne ne nous écoute; il n'y a ici que moi... Répondez donc à moi!

LE DUC

Eh bien, s'il n'y a ici que vous, si je ne dois répondre qu'à vous, je vous dirai alors que je croyais connaître les femmes, et que j'étais un grand sot; que, chaque jour, elles m'apprennent quelque chose de nouveau, à moi qui, chaque jour, crois n'avoir plus rien à apprendre, et qu'à vous particulièrement était réservé l'iionneur de me donner la leçon la plus complète que j'aie jamais reçue !

Assez, monsieur le duc; sortez!

LE DUC

J'obéis, mademoiselle; mais je n'ai pas perdu tout espoir, je me présenterai ce soir, à la même heure (ju'hier, et peutêtre serai-je mieux reçu ([ue ce matin.

(Il saluo et sort.)

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