‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 29 sur 134 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

D AUBIGNY, ouvrant la porte du cabinet. Eh bien?...

Oh!

d'aubigny.

J'ai fait ce que vous m'aviez dit de faire. Je me suis caché, J'ai écouté, j'ai entendu, et, malgré tout cela, j'ai tenu parole en ne paraissant pas... Êtes-vous contente?

(Il traverse la scène pour sortir.)

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, l'arrêtant.

Raoul!

d'aubigny.

Oh! laissez-moi!

mademoiselle de BELLE-ISLE.

Raoul!... écoutez!... oui, vous aviez raison de craindre hier; oui, vos pressentiments étaient fondés; oui, il y a une fatalité contre nous... contre nous! car elle vous atteint aussi bien que moi, Raoul; mais vous ne me quitterez pas de cette manière. Il y a dans tout ceci quelque chose d'infâme, une machination dont je suis victime... et qui vient je ne sais d'où... une haine invisible enfin, qui m'enveloppe et qui m'étouffe!... Raoul, il est impossible que ma voix soit devenue tout à coup sans puissance sur vous! il est impossible que vous soyez convaincu que j'ai oublié en une heure les principes de toute une vie! Raoul, il est impossible que, d'hier à aujourd'hui, je sois devenue une infâme... Oh! mais, si l'on venait me dire, à moi, que vous avez commis une lâcheté ou un crime... fui dans un combat ou assassiné quelqu'un, quelle que fût la personne qui me dît cette chose !...non, je vous le jure, Raoul, je ne la croirais pas!...

d'aubigny.

Mais enfin le duc... le duc est entré d'abord ici, madame I

Je ne le nie point.

d'àubigny.

De ce boudoir, il est passé dans cette chambre.

Cela se peut.

d'àubigny.

Ah! vous l'avouez donc, enfin?

Oui, je l'avoue: mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!...

d'àubigny.

Alors, vous n'étiez donc pas dans cette chambre? vous avez donc passé la nuit dans un autre appartement?

Raoul, j'ai fait un serinent terrible; Raoul, je ne puis rien vous dire, j'ai Juré!...

d'àubigny.

Mais n'y a-t-il pas quelqu'un enfin qui, par pitié pour vous et pour moi, puisse vous relever de votre serment ?

Oui, VOUS avez raison, et c'est une inspiration du ciel; oui, lorsqu'elle verra de quelle infamie je suis accusée, elle permettra que je vous dise tout, et vous verrez alors^ vous verrez! (Elle sonne, Mariette paraît.) Madame la marquise de Prie, madame la marquise, où est-elle? Dites-lui que j'ai besoin de la voir à l'instant même, que je la supplie de venir... Allez.

MARIETTE

Madame la marquise est partie pour Paris ce matin avec M. le duc de Bourbon, et ne sera de retour ici que ce soir.

Oh! mais c'est une fatalité atroce!... Raoul, attendez à ce

soir... Ce soir, vous saurez tout, (ll fait un mouvcmcnl pour sortir,

eUo l'arrête.) Raoul, ne vous en allez pas... Raoul, je vous jure...

d'àubigny.

Oui, vous avez raison, c'est une fatalité. Hier, à midi, vous quittez l'hùtel pour habiter le château; hier au soir, je viens, et, pour la i)remière fois, ma présence vous gène, et vous désirez que je vous quitte; je vous fais jurer que vous ne verrez pas le duc : derrière moi, il cuire; il y a une heure, vous niez qu'il soit venu, et maiuteuanl vous avouez (pi'il est possible qu'il soit resté jusqu'à trois heures du malin dixm

Ci THÉATRK COMPLET D'ALEX. DUMAS

cette chambre. Vous n'étiez pas, dites-vous, dans cet appartement, et vous ne pouvez pas me dire où vous étiez; un serment vous lie, vous avez juré : c'est un engagement sacré, quoique inattendu; mais une personne peut vous relever de ce serment, une seule! cette personne n'est plus à Chantilly. Vous avez raison, c'est une fatalité étrange, si étrange vraiment, que c'est à n'y pas croire, et que je n'y crois pas!

Que voulez-vous que je vous dise? Oui, oui, toutes les preuves sont contre moi; oui, il s'agirait de ma tète, que ma tête tomberait comme tombera peut-être mon honneur! mais ma tète serait près de tomber, que je ne manquerais pas au serment que j'ai fait. Agissez donc selon votre conviction, Raoul, je ne vous retiens plus.

(Elle tombe sur un fauteuil.) d'aubIGNV, faisant un mouvement pour sortir, puis revenant.

Écoutez, Gabrielle, je sais que cet homme a, pour arriver à son but, quel qu'il soit, des moyens mystérieux et inconnus. Eh bien, avouez que cet homme vous a donné quelque philtre, quelque boisson narcotique, quelque breuvage empoisonné et maudit ! avouez qu'il est entré ici pendant que vous dormiez, et que vous ne vous êtes réveillée que trop tard... Avouez cela, et cela ne m'ôtera rien de mon amour, cela ne changera rien à notre avenir; je le tuerai, et voilà tout. Tenez, avouez-moi cela, Gabrielle, je l'aime mieux, car alors je comprendrai tout... Mais ne venez pas me parler d'absence impossible, de serment auquel je ne crois pas!... Vous le voyez bien, mon Dieu, je ne demande pas mieux que de vous aimer toujours, moi! je vous ouvre un moyen facile... Eh bien, si vous m'avez trompé, si vous êtes coupable, employez-le! Oui, il a usé de ruse ou de force, n'est-ce pas? c'est un homme infâme, et je ne doio m'en prendre qu'à lui et ne me venger que de lui? Oh! mais dites-moi donc quelque chose que je puisse croire, quelque chose qui ait l'apparence d'une vérité, si vous ne. voulez pas que je meure fou en vous maudissant, en maudissaut Dieu! Tenez, au nom du ciel, tenez, à genoux, Gabrielle! voyez, voyez, c'est moi qui vous prie... J'attends... Parlez, J'écoute.

mademoiselle de BELLE-ISLE.

Je ne puis rien vous dire que ce qui est, Piaoul. Je n'ai pas vu M. le duc de Richelieu depuis hier à huit heures du soir.

d'aubigny.

Oh! ceci est trop fort, madame, et je sais ce qui me reste à faire.

Je VOUS supplie...

d'aubigny Oh! laissez-moi, madame, laissez-moi!

mademoiselle de BELLE-ISLE.

Raoul ! Raoul ! oh !

d'aubigny.

Une dernière fois, voulez- vous m'avouer la vérité ?

Je ne puis rien vous dire.

d'aubigny.

Que le ciel vous pardonne alors! mais ce que je sais bien, moi, c'est que je ne vous pardonnerai pas.

(Il s'élance dehors.) MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, tombant a genoux.

Mon Dieu! mon Dieu ! ayez pitié de moi!

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