SCÈNE V Les Mêmes, LA MARQUISE
LA MARQUISE
Eh bien, d'Aumont, que faites-vous donc là, quand je vous attends?
LE DUC
Ce qu'il fait, madame? demandez-lui plutôt ce qu'il fera; car je suis convaincu qu'il ne le sait pas encore.
LA MARQUISE
Que voulez-vous dire ?
d'aumont.
Madame la marquise, pardonnez-moi, mais je suis bien malheureux, bien désespéré!
LA MARQUISE
Vous, d'Aumont! malheureux, désespéré! et de quoi?
LE DUC
Marquise, quelque chose qui arrive, comptez-moi toujours au rang de vos amis, et usez de mon crédit, si toutefois il n'est pas perdu avec le vôtre l
LA MARQUISE
Avec le mien? Mon crédit perdu? Mais que dites-vous donc tous deux? Êtes-vous devenus fous ?
Vous savez, madame, qu'il est impossible de désobéir au roi.
LA MARQUISE
Et qui songe à désobéir à Sa Majesté?
LE DUC
Eh! mon Dieu, lui! ce pauvre d'Aumont, qui ne demanderait [)as mieux, mais qui est forcé de suivre les ordres qu'il a reçus.
LA marquise.
Et quels ordres avez-voiis donc reçus, monsieur le duc? Parlez, au nom du ciel, parlez!
82 THÉÂTRE COiMPLET D'ALEX. DUMAS
d'ajjmont.
11 ne faut pas vous effrayer, madame la marquise; peutêtre n'est-ce qu'une disgrâce momentanée.
LA MARQUISE
Une disgrâce! Mais vous me faites mourir tous deux avec vos préparations. Voyons, j'ai du courage, dites-moi tout de suite ce qu'il en est.
LE DUC
Eh bien, marquise, M. le duc est arrêté; vous êtes exilée à votre terre, et d'Aumont a l'ordre de vous conduire à l'instant même au lieu de votre exil.
LA MARQUISE
Impossible, duc. (D'Aumont montrant l'ordre.) Ah! mon Dieu, la signature de Sa Majesté... Mais ne puis-je pas voir M. de Bourbon ?
Pour quoi faire, puisqu'il est arrêté lui-même?
LA MARQUISE
Écrire au roi ?
d'aumont.
Inutile : M. de Fleury décachettera la lettre.
LA MARQUISE
A la reine ?
LE DUC
C'est autre chose.
LA MARQUISE
Oui, oui ; elle se souviendra que c'est moi qui l'ai tirée de l'exil pour la porter sur le premier trône du monde. Mais qui lui remettra cette lettre ?
LE DUC
Moi, marquise, et en personne.
LA MARQUISE
Merci, duc. D'Aumont, passez-moi ce papier et des plumes. (Elle se met à écrire.) Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! LE DUC, reconnaissant l'écriture.
Marquise.'
LÀ MARQUISE
Quoi donc?
LE DUC
Marquise, c'est là votre écriture .>...
LA MARQUISE
Sans doute; et pourquoi cela?
LE DUC
Pourquoi cela? Parce qu'alors... (tirant de sa poche le placetdu deuxième acte) cette lettre, ce placet, ne sont point de mademoiselle de Belle-Isle, mais de vous; et, s'ils sont de vous, marquise! oh! mais, s'ils sont de vous, qui donc m'a reçu dans cette chambre, où je croyais la trouver ?
LA MARQUISE
Ingrat !...
LE DUC
Oh!.., oh! mon Dieu! mon Dieu!
(Il veut sortir.) LA MARQUISE.
Mais où allez-vous? Attendez donc ma lettre!
LE DUC
Oh ! il s'agit bien de votre lettre maintenant !
LA MARQUISE
Qu'y a-t-il donc ?
LE DUC
Il y a, madame, que, dans six heures, un des plus braves gentilshommes de France se fait sauter la cervelle, et que c'est vous qui le tuez, si je n'arrive pas à temps : voilà ce qu'il y a.
(Il va pour sortir, d'Auvray paraît.) LA MARQUISE.
Il est fou !
d'auvray, à Richelieu.
Pardon, mon cher duc, mais je suis forcé de vous demander votre épée.
LE DUC
Comineiitl...
d'auvray, montrant une lettre.
Ordre de Sa Majesté.
LE duc.
Prisonnier?
d'auvrav.
Mandé à Paris par le roi, pour lui rendre à l'instant môme compte de voire conduite.
LE DUC
Oh ! madame! madame!... s'il faut que, par votre faute, il arrive malheur à ce jeune homme, je ne vous le pardonnerai de ma vie! (a d'Auvray.) Allons, monsieur, allons!...