Partie
d'aubigny.
Pour sa terre, où elle est exilée.
Exilée ?
d'aubigny.
M. le duc de Bourbon, en tombant, l'a entraînée dans sa
chute... Vous me demandez là des choses que vous savez aussi hicn que moi.
M. le duc de Bourbon n'est pUis ministre?
Non, Gabrielle, et votre père va être libre.
Le duc de Bourbon n'est plus ministre?
d'aubigny.
Depuis hier midi.
Sur votre honneur, ce que vous me dites là, Raoul, est-ce vrai ?
d'aubigny.
Que vous importe?
Fuioul! je vous demande, sur votre honneur, si M. le duc de L'ourbon est ^u n'est plus ministre.
d'aubigny.
Il ne l'est plus.
3Iais je puis tout vous dire alors, car je suis dégagée de mon serment.
d'aubigny.
Vous ?
Oui, moi... Ah! Raoul! nous sommes sauvés!
d'aubigny.
Sauvés ?
Oui... Cette nuit... Ah! que je suis heureuse!
Eh bien, cette nuit?...
Cette nuit, munie d'une lettre de madame de Prie, je suis partie dans sa voiture. Cette nuit, pendant laquelle tu croyais que je t'avais trompé, malheureux ! cette nuit, je l'ai passée dans les bras de mon père, que je n'avais pas vu depuis trois ans, tu le sais... Et, si tu en doutes, Raoul, mon père, oui, mon père lui-même te jurera sur ses cheveux blancs que je dis la vérité.
d'albigny.
Taisez-vous! taisez-vous!...
Voilà la cause de mou trouble, voilà pourquoi, pour la première fois, je te pressais de me quitter; voilà pourquoi, enfin, je n'ai rien pu te dire: c'est que j'avais juré à la marquise, qui m'avait donné cet ordre à l'insu du duc de Bourbon, que, tant que M. le duc de Bourbon serait ministre, je lui garderais ce secret, qui pouvait la perdre et causer la mort de mon père. Dix minutes après que vous eûtes quitté cette chambre, j'étais partie... et j'y revenais seulement lorsque vous y êtes entré.
d'aubigny.
Oh!
Eh bien, vous le voyez, c'est vous qui êtes le coupable, et c'est moi qui suis le juge... car rappelez-vous ce dont vous m'avez accusée ; rappelez-vous ce que vous avez cru ; rappelez-vous les paroles terribles que vous m'avez dites, à moi, à votre Gabrielle. Savez-vous que, quand vous avez été parti, lorsque je me suis sentie chancelante, loin de mon père, et loin de vous, mon seul et dernier appui, savez-vous que je me suis crue abandonnée de Dieu même, et que je me suis demandé si mieux ne valait pas mourir.^
d'aubigny.
Gabrielle ! Gabrielle ! ...
Oui; car, puisque, vivante, je ne pouvais plus me justifier, peut-être, du moins, auriez-vous cru ma mort! Peut-être vous seriez-vous dit alors : « Puisqu'elle est morte parce que je voulais la quitter, elle m'aimait donc, et, si elle m'aimait, elle n'avait pu me tromper. » Eh bien, maintenant, est-ce vous qui me pardonnez, ou est-ce moi qui vous [)ardoune? Non, c'est vous (jui m'aimez, c'est moi qui vous aime. Oublions le passé, l'avenir est à nous ! l'avenir, tout entier renfermé dans deux mots : Je t'aime toujours; m'aimes-tu encore?
d'aubu;ny.
Assez, assez! Mais alors, dites-moi, car j'ai eu un instant la tête perdue, et voilà (pie tout me revient... si vous n'étiez pas ici, si vous étiez à Paris... tout ce qu'a dit cit lion)me était donc faux? il mentait donc, ce duc? c'était donc un in-
fàme ? Oh ! (ll regarde la pendule, qui sonne huit heures et demie.) Et une demi-heure seulement pour le trouver et pour me venger de lui!... Une demi-heure! rien qu'une demi-heure! Oh I mon Dieu ! mon Dieu !
(Il se précipite rers la porte, Gabrielle l'arrête.)
Raoul, je ne vous comprends pas. Je suis là; je vous dis que je ne suis pas coupable ; je vous le prouve ; je vous répète que je vous aime; et, au lieu de me répondre, vous pensez à cet homme! mais laissez cet homme, méprisez ses calomnies; obtenons la grâce de mon père, ce qui sera facile maintenant, puis quittons Paris et retournons en Bretagne; soyons heureux !
d'aurigny.
Heureux, Gabrielle!... heureux!... Oh î vous ne savez pas, à votre tour!.,, vous ne savez pas!...
Quoi donc ?
d'aubigny.
Laissez-moi sortir, laissez-moi le retrouver avant neuf heures.
Vous ne sortirez point, Raoul... Je ne sais pas ce que vous voulez dire, je ne sais pas ce que vous voulez faire... mais vous resterez. Oh ! je vous dis, moi, que vous ne passerez pas cette porte. J'appelle, je crie.
d'aubigny.
Oh ! mourir, mourir dans un pareil moment, mourir assassiné !... c'est impossible !
Mais que dites-vous donc ?
d'aubigny.
Oh! Gabrielle! Gabrielle ! viens ici... dis-moi bien que tu m'aimais, répète-le-moi encore... C'est ma faute, aussi!... je n'aurais pas dû me fier à mes yeux; j'aurais dû douter de moi-même plutôt que de toi! mais je t'ai crue infidèle; j'ai cru qu'il fallait renoncer à toi pour toujours! Hélas! mon Dieu, si tu m'avais cru infidèle, qu'aurais-tu fait, toi .^ Tu aurais voulu mourir, n'est-ce pas?... voilà tout! parce que tu es une femme^ prce que lu es un ange, et que tu n'aurais
pas pensé à la vengeance, et que tu serais morte en pardonnant. Mais moi!... oh! moi, j'ai voulu me venger, j'ai été à cet homme, Gabrielle... Je ne devrais peut-être pas te dire tout cela ! mais je n'ai plus de force. Je l'ai provoqué : nous allions nous battre.
Grand Dieu !
d'aubigny.
On nous a arrêtés: M. d'Auvray... il nous a fait donner notre parole: il n'y avait plus moyen de nous rencontrer qu'en expliquant devant un tribunal de maréchaux la cause de notre combat!... et cette cause, c'était ton déshonneur, Gabrielle... tu étais perdue, ou je ne me vengeais pas! alors je lui ai offert de jouer sa vie contre la mienne sur un coup de dés.
Raoul !
d'aubigny.
Il a accepté, car il est brave.
Et?...
d'aubigny.
Et j'ai perdu, voilà tout !...
Ah! je comprends maintenant: vous ne reveniez à moi que pour me dire adieu!... Ce départ, c'était la mort!... vous mouriez pour moi, Raoul, à cause de moi!... Oh!... mais vous avez renoncé à ce projet : vous vouliez mourir parce que vous me croyiez coupable... Eh bien, je ne le suis pas... Vous savez maintenant que je vous aime, que je vous ai toujours aimé... Alors pourquoi mourir? Vous ne pouvez pas mourir!... Oh! cet homme... mon Dieu! mon Dieu! pourquoi ai-je rencontré cet homme?
Vous voyez bien qu'il faut que je le tue.
Oh! vous ne sortirez pas... Vous ne lue quitterez pas, pas d'une d'une minute, pas d'une seconde.
d'aubigny.
Il n'y a cependant que ce moyen de nous sauver... Lui mort, personne ne sait plus ce qui s'est passé... tout le monde
ignore qu'aujourd'hui, à neuf heures, je devais... Tiens, Gabric'lle, je di.-? des choses impossibles : je suis prêt à comnr [tre des lâchetés infâmes... Et tout cela pour vous!... Ah! voyez si je vous aime! voyez!
Oui, tu m'aimes, Raoul! et moi aussi, je t'aime! et cependant... tu n'as pas pitié de moi... Oh! mon Dieu! mon Dieu! si tu étais à mes pieds comme je suis aux tiens, lu me ferais faire tout ce que tu voudrais... Ma réputation, mon honneur, ma vie, tout serait à toi!... Ah! vous autres hommes, vous ne donnez jamais que la moitié de votre cœur à l'amour! le reste est pour l'orgueil. Voyons, dis-moi, que veux-tu que je fasse? Je ne puis pas rester ainsi sans te venir en aide... Veux-tu que j'aille le trouver? que je lui dise qu'il me tue, en te tuant?... Prends pitié de moi, Raoul!... Je sens ma tête qui se perd... Je deviens folle.
d'aubigny.
Gabrielle!... Mon Dieu! mon Dieu! du courage!...
Du courage pour te voir mourir? Mais que me dis-tu donc là, mon Dieu ?... Pour mourir avec toi!... oui, j'en aurai, si tu veux, du courage.
Oh ! c'est affreux! Ayez pitié de moi, Gabrielle ! Gabrielle !... grâce ! grâce ! . . .
Écoute !
Quoi ?
d'aubigny.
C'est sa voix !... c'est la voix du duc !...
d'aubigny.
La voix du duc ! Oui... je la reconnais. Oh! c'est la justice de Dieu qui l'amène.
MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, essayant de l'arrêter, Raoul !
d'aubigny.
A votre tour, Gabrielle, à votre tour, entrez là... J'ai droit d'exiger que vous fassiez aujourd'hui pour moi ce qu'hier je faisais pour vous.
Non, non! je ne vous laisserai pas seul.
d'âubigny.
Gabrielle! si vous restez, je ne réponds de rien!... si vous restez, je le traîne à \o?> pieds.
Tout ce que vous voudrez !... tout !... tout!... Mais, au nom du ciel, Raoul!...
d'aubigny.
Soyez tranquille... Allez, allez,
LE DUC, derrière La porte.
Va-t'en au diable, faquin ! je te dis que je sais qu'il est ici... qu'il faut que je lui parle... et je lui parlerai.
(Il ouvre la porte.)