‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 39 sur 134 · SCÈNE II MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, D'AUBIGNY · texte numérisé non relu

SCÈNE II MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, D'AUBIGNY

d'aubigny, dans l'antichambro.

Mademoiselle de Belle-lsle!

Venez, Raoul, venez; pour vous, j'y suis toujour>. Tenez, je vous écrivais, je vous attendais; mais je n'espérais pas vous voir.

d'aucignv.

Aussi est-ce une circonstance imprévue qui m'amène.

Quelle (juc soit cette circonstance, soyez le bienvenu. Ah! vous voilà, Raoul, vous voilà!

86 THÉÂTRE COMPLET D'aLEX. DUMAS

d'aubigny.

Oui; je viens vous prier de me rendre un service.

Un service, à vous ? Oh ! parlez !

d'aubigny.

Je n'ai que vous, Gabrielle : ma mère est morte en me mettant au monde, mon père a été tué à la bataille de Denain; plus de famille, plus d'amis!

Plus d'amis?

d'aubigny.

Je ne saurais donc à qui confier un dépôt d'une certaine importance, si vous ne vouliez pas vous en charger.

Et quel est ce dépôt?

d'aubigny.

Des papiers qui concernent ma fortune.

Et pourquoi vous dessaisissez-vous de ces papiers?

d'aubigny.

Je pars, Gabrielle.

Vous partez ?

d'aubigny.

Oui, je me sépare de vous; et, quand on se sépare, Dieu seul sait ce que dure l'absence.

Que me dites-vous là ?

d'aubigny.

Je ne veux point vous effrayer; mais qui peut prévoir les chances étranges de la vie? Certes, j'eusse traité d'imposteur celui-là qui m'eût prédit, il y a trois jours, les événiments qui, depuis trois jours, sont arrivés : je ne veux plus me laisser surprendre par le malheur, ainsi que je l'ai fait jusqu'à présent ; je n'y échapperai pas pour cela, je le sais; mais, au moins, il me trouvera préparé et résolu.

Je VOUS écoute, Raoul, et je vous laisse dire, quoique chacune de vos paroles soit un coup de poignard au plus profond de mon cœur; parlez donc, puisque vous ne craignez pas de me faire souffrir, parlez !

d'aubigny.

Croyez que, de mon côté, il m'en coûte cruellement d'agir ainsi; mais ce que j'ai à vous dire est de la dernière importance; et, une fois dit, ce sera tout.

J'écoute.

d'aubigny.

Je disais donc qu'au moment de partir, en songeant aux accidents auxquels cette misérable vie est exposée, en réfléchissant que je pouvais ne plus vous revoir, je n'ai pas voulu m'éloigner sans vous demander pardon pour mes emportements d'hier. On ne perd pas tout à coup et aussi cruellement un espoir de bonheur comme celui que je nourrissais... depuis quatre ans; car il y a quatre ans que je vous aime, Gabrielle! sans que quelque chose se brise là; mais, en y réfléchissant depuis, j'ai songé que, si je mourais loin de vous, vous pourriez croire que j'étais mort le cœur gros de reproches, et que cette idée tourmenterait, peut-être, le reste de votre vie... J'ai donc voulu, au moment du départ, venir prendre congé de vous, non plus, hélas ! comme un fiancé de sa fiancée, mais comme un frère de sa sœur 1

Raoul, vous êtes bien cruel, et vous regretterez amèrement un jour tout ce que vous me dites là.

d'aubigny.

Je ne vous dis cependant que ce que je dois vous dire, pour que vous soyez heureuse encore, si toutefois vous pouvez l'être. Eussiez-vous mieux aimé que je me séparasse de vous en vous laissant croire que j'emportais des sentiments de haine, quand, au contraire, je vous avais pardonné ?

Pardonné!

d'aubigny.

Oui, pardonné; et il n'y a pas longtemps que j'ai eu cotte force, allez ! et c'est le ciel qui me l'a inspirée : j'ai passé une partie de la nuit dans une église; car on peut oublier Dieu pendant le boiiluMir; mais, lorsque le bonheur s'en va pour faire place à l'infortune, c'est toujours à Dieu qu'il faut revenir, voyez-vous! Ilelas! je l'avais oublié depuis longtemps, j'étais si heureux ! mais, cette nuit, j'ai pensé à lui, ou plutôt il a pensé à moi; j'ai passé deux heures dans celle église,

priant et pleurant! Cela vous étonne, Gabrielle; Dieu ne vous fasse jamais sentir le besoin de la prière, des larmes et d'une église!

Pauvre insensé !

d'aubigny.

Je l'étais, vous avez raison. Mais, heureusement, je ne le suis plus, car je suis rentré chez moi, sinon consolé, du moins calme... Alors, j'ai fait mes préparatifs de départ et je suis venu, comme je vous le disais, vous prier de me conserver ces papiers... Si je reviens, vous me les rendrez... si je meurs, vous les ouvrirez... Ils contiennent quelques dispositions suprêmes, quelques volontés dernières, que je vous prierai de regarder comme sacrées. Adieu, Gabrielle!

MADEMOISELLE DE BELLE-ISLE, à part.

Elle ne vient pas !

d'aubigny.

Adieu, Gabrielle !

mademoiselle de BELLE-ISLE.

Raoul!... vous ne partirez pas !

d'aubigny.

Il le faut.

Oui, parce que vous me croyez coupable. Mais, écoutez, je vous le jure, Raoul, je vous le jure sur le salut de ma mère, sur la liberté de mon père, sur votre vie, à vous, qui m'est plus précieuse et plus chère que la mienne, Raoul, je ne suis pas coupable !

d'aubigny.

Vous me l'avez déjà dit, et je ne l'ai pas cru... D'ailleurs, n'ai-je point entendu le duc ?

Eh bien, malgré son accent de vérité, auquel je n'ai rien pu comprendre moi-même, le duc mentait, ou bien, comme moi, était le jouet de quelque ruse infâme. Mais écoutez-moi, Raoul.

d'aubigny.

Je vous écoute... Eh bien?

Oh! c'est que je fais mal en disant ce que je vais dire...

car j'ai juré... Eh bien, cette nuit... où M. de Richelieu prétend que je l'ai reçu ici, je ne l'ai point passée au château.

d'aubigny.

Vous n'avez point passé la nuit au château?

Non... Je l'ai quitté à dix heures du soir... et je n'y suis rentrée qu'à cinq heures du matin.

d'aubigny.

Mais où étiez-vous donc?... au nom du ciel ! où étiez-vous?

Où j'étais?... Ah ! voilà ce que madame de Prie seule peut m'autoriser à vous dire: j'ai déjà manqué à une partie de ma promesse en vous révélant que je n'étais pas ici... Songez-y, Raoul... Ayez pitié de moi et ne m'en demandez pas davantage en ce moment; car, pour vous retenir ici... j'ai tant souffert depuis hier, que, peut-être, je vous dirais tout, tout, au mépris d'un serment sacré I

d'aubigny.

Vous n'étiez pas ici... Oh! mon Dieu!

Je vous l'ai dit, je n'étais pas ici... Maintenant, je ne vous demande qu'une chose... une seule... et, si vous attendez en vain, vous me tuerez, Raoul, ou vous m'abandonnerez, en me méprisant, ce qui sera bien pis encore. Attendez que je puisse vous mettre en face de madame de Prie, tandis qu'à ses genoux, moi, je la supplierai de tout vous dire.

d'aubigny.

Madame de Prie ! mais vous savez bien que vous ne la reverrez plus.

Comment ?

d'aubigny.

Madame de Prie est partie cette nuit.

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