MARTON, LE CHEVALIER
fJ A mesure que Jasmin s'éloigne, le Chevalier paraît par- dessus lej)araYent.
LE CHEVALIER
Marton!
MARTON, jetant un cri.
Ah!
LE CHEVALIER
Silence! c'est moi... (Lui donnant sa bourse.) Est-ce que tu ne me reconnais pas.^
MARTON
Oh ! si fait, monsieur le chevalier; mais c'est que j'étais si loin de vous croire derrière ce paravent... Que venez-vous faire ici, mon Dieu?...
LE CHEVALIER
Tu me le demandes!...
MARTON
Oui, je vous le demande, car enfin... c'est si étrange de vous ▼oir aujourd'hui... dans cette maison, au moment même où
celle que vous aimez se marie avec un autre... Mais comment vous trouvez-vous là ?
LE CHEVALIER
Est-ce que je le sais moi-même, Marton ?. .. Je rôdais comme un fou autour de l'hôtel ; j'ai trouvé une porte ouverte, je suis entré sans que personne me vît ; j'ai pris le premier escalier venu, j'ai monté un étage, j'ai traversé deux ou trois appartements, enfin j'en étais ici quand je t'ai entendue venir avec Jasmin j alors je me suis jeté derrière ce paravent... et me voilà.
MARTON
Je le sais bien que vous voilà... Mais que voulez-vous? Voyons !
LE CHEVALIER
Ce que je veux, Marton ? Je veux la revoir une fois... une seule fois encore... lui dire que je l'aime, que je n'aimerai jamais qu'elle... que ce mariage fait mon désespoir et que j'en mourrai.
MARTON
Mais vous lui avez dit tout cela à son couvent!..,
LE CHEVALIER
Eh bien, Marton, je le lui répéterai.
MARTON
Eh! la pauvre enfant ne le sait que de reste, allez!... D'ailleurs, c'est impossible... Savez-vous que vous êtes ici chez son mari ?
LE CHEVALIER
Sans doute que je le sais...
Savez-vous qu'ils sont à l'église?...
LE CHEVALIER
A l'église!... je voulais y aller, à l'église...
MAUTON.
Que, dans uu instant, ils peuvent être de retour .î*
LE CHEVALIER
Je les attends.
MARTON
Comment! vous les attendez ?... Vous êtes fou !
LE CHliVALIER.
Ah ! Marton ! m'oublier ainsi !
MARTON
Mais elle no vous a pas oublié!... mais elle vous aime toujours! Je lie devrais pas vous le dire, mais c'est qu'en vérité vous me faites peine.
LE CHEVALIER
Elle m'aime et elle se marie ?
MAUTON.
Pouvait-elle faire autrement? Depuis la mort du maréchal, ce mariage n'était-il pas décidé? ne le saviez-vous pas du premier jour que vous l'avez rencontrée? n'avez-vous pas eu le temps de vous préparer à cet événement, depuis six mois que vous l'entretenez au parloir, en venant voir mademoiselle votre sœur? Mais, en vérité, monsieur le chevalier, il faut être raisonnable aussi.
LE CHEVALIER
Ah! si j'étais sûr seulement qu'elle me tînt la promesse qu'elle m'a faite ! car elle m'a fait une promesse, Marton.
MAUTON.
Eh ! je la connais, mon Dieu.
LE CHEVALIER
Tu la connais, Marton... Eh bien, crois-tu qu'elle la tiendra ?
MARTON
Eh! sans doute qu'elle la tiendra... tant qu'elle pourra... pardi!
LE CHEVALIER
Comment, tant qu'elle pourra ?
MARTON
Voyons, monsieur le chevalier, il ne faut pas demander l'impossible non plus... Quand on se marie... eh bien, mais... on se marie.
LE CHEVALIER, tombant dans un fauteuil.
Marton, tu me mets au désespoir...
MARTON
Allons, voilà que vous vous asseyez maintenant! (Le secouant par le bras. ) Mais songez donc que, dans dix minutes, dans cinq minutes peut-être, ils seront ici.
LE CHEVALIER, se levant.
^larton, je tuerai le comte.
Le comte de Caudale ?
UN MARIAGE SOUS LOUIS XV lOS
LE CHEVALIER
Eh! oui, le comte de Caudale, le mari de Louise!
MARTON
Comment!... mais je croyais que c'était votre ami ?
LE CHEVALIER
Mon ami! oui, sans doute, il l'a été; mais, aujourd'hui, c'est mon ennemi mortel ; ne m*enlève-t-il pas ce que j'ai de plus cher au monde ?
MARTON
Mon Dieu! vous me faites frémir; est-ce que M. le comtes sait quelque chose de votre amour pour sa femme?
LE CHEVALIER
Oh! Dieu merci, il ne s'en doute point: j'ai eu la force de le cacher à tout le monde.
MARTON
Ah! je respire! Eh bien, monsieur le chevalier, transigeons. Vous veniez pour voir ma maîtresse, n'est-ce pas.^
LE CHEVALIER
Hélas! oui.
MARTON
Vous comprenez que c'est impossible.
Impossible, Marton ?
MARTON
Mais oui, impossible; vous ne voudriez pas la compromettre^,. la perdre... n'est-ce pas?
LE CHEVALIER
Oh! Dieu m'en garde!
MARTON
Car, enfin, quels sont ses torts envers vous? De vous avoir aimé... de vous aimer encore... voilà tout.
LE CHEVALIER
Tu crois qu'elle m'aime toujours?
MARTON
Eh ! j'en suis sûre.
LE CHEVALIER
Ah! Marton, si tu savais le bien que tu me fais!
MARTON
Et, pou«- la récompenser de cet amour, innocent hier... coupable aujourd'hui, vous feriez un éclat?... Ah! fi donc,, monsieur le chevalier!
106 THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMaS
LE CHEVALIER
Je sens bien que tu as raison, Marton ; mais, lorsqu'on aime, est-ce qu'on pense à tout cela !...
MAUTON.
3Iais c'est lorsqu'on aime qu'il faut y penser, au contraire... Voyons, vouloz-vous vous brouiller avec le comte... vous fermer à tout jamais sa maison?...
LE CHEVALIER
Sa maison, Marton! ah! tu peux bien compter que je n'y reviendrai jamais!
MARTON
Allons donc !... demain, vous y serez... tenez, là où vo êtes.
LE CHEVALIER
Marton, je te jure ..
MARTON
Ne jurez pas. Eh!... la, qui sait?... si madame de Candale tenailla promesse que vous a faite mademoiselle de Torigny... enfin, on ne peut pas savoir: on voit des choses si étranges!
LE CHEVALIER
Oh! alors, Marton, tu comprends bien que, dans ce cas-là, ce serait autre chose.
MARTON
Allons donc!... Eh bien, voilà que vous redevenez raisonnable, et je veux vous en récompenser. Écrivez une lettre, et je la remettrai.
A'\ . LE CHEVALIER
•!)^'^Ui*:; J'en ai écrit une, Marton.
MARTON
D'avance?
Savais-je ce qui arriverait?... Je l'ai écrite à tout hasard.
MARTON
Alors vous A'êtes pas encore si malade que je croyais... Donnez.
LE CHEVALIER
La voilà... Mais, en la lui remettant, tu lui diras...
MARTON
Je lui dirai que, de peur de la compromettre, vous êtes parti à l'instant même.
LE CHEVALIER
itoton, je voudrais cependant bien rester un instant encore.
MARTON
Restez si vous voulez; mais, alors, je ne remets rien...
LE CHEVALIER
Je m'en vais.
(Il s'avance vers la chambre du Coint3.) MARTON, l'arrêtant.
Par où vous en allez -vous donc?
LE CHEVALIER
Hais par où je suis venu.
MARTON
C'est cela! pour que tout le monde vous voie. Tenez, passez par cette chambre, elle conduit à la mienne; et, si Ton vous voit sortir... eh bien, il n'y aura que moi de compromise.
LE CHEVALIER, se retournant.
Il y a donc une sortie par chez toi, Marton?
MARTON
Oui; mais il n'y a pas d'entrée... je vous en préviens. LE CHEVALIER, s' arrêtant sur le seuil.
Marton, ma chère Marton, rappelle bien à ta maîtresse ce qu'elle m'a promis.
(Jasmin rentre.) MARTON, poussant le Cbevalier.
C'est bon !... mais c'est bon !... Le corridor, la chambre à droite, le petit escalier... et tirez sur vous la porte de la rue; que je l'entende!... (On entend le bruit d'une porte qui se ferme.) La, bien!
(Elle se retourne et aperçoit Jasmin sur le seuil de la porte en face d'elle.)