VII
MARTON
J'ai vu le chevalier.
LA COMTESSE, ouvrant les yeux.
Quel chevalier, ]\Iarton ?
MARTON
Quel chevalier?... Comme s'il y en avait deux au monde.'... Le chevalier de Valclos, donc...
\LA COMTESSE, vivement.
Tu l'as vu, Marton?... Et où l'as-tu vu ? MARTON.
LA COMTESSE
Tci? Oh! mon Dieu! est-ce qu'il y serait encore? Tu me fais peur !
MARTON
Que madame la comtesse se rassure: il est parti.
LA COMTESSE
Ah ! il est parti?... Je respire... Et que venait-il faire ici, le malheureux.?
MARTON
ïl venait pour voir madame la comtesse une dernière fois... 11 était comme un fou...
Pauvre chevalier !
MARTON
n voulait absolument mourir.
LA COMTESSE
C'est comme moi, Marton... Tu as vu que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela, il n'y a qu'un instant!... mais on a beau faire, on ne meurt pas quand on veut !
MARTON
Et c'est bien heureux, ma foi ! car on se repentirait souvent d'être morte.
LA COMTESSE
Tu me dis donc qu'il est parti ?
MARTON
Oui, et ce n'est pas sans peine, je vous assure.
LA COMTESSE
Mais sans doute il n'est point parti ainsi sans te charger de me dire quelque chose ?
UN MARIAGE sous LOUIS XV lU
MARTON
lia fait mieux que cela,
LA COMTESSE, avec an reste de langueur. Ou'a-t-il fait, Marton ?
Il m'a laissé une lettre,
LA COMTESSE
Une lettre ! mais il me semble que c'est bien hardi de sa part d'oser m'écrire... Qu'en dis-tu?
MARTON
Dame!... la circonstance était grave, et il a cru qu'en faveur de son désespoir...
LA COMTESSE
Il était donc bien désespéré ?
MARTON
Oh ! plus que madame la comtesse ne peut le croire,
LA COMTESSE
C'est égal... je ne lirai pas cette lettre, Marton... Où estelle?
MARTON
La voilà...
LA COMTESSE, la luî prenant des mains, et l'ouvrant tout en parlant. C'est fort mal à vous d'avoir pris cette lettre, Marton, et il faut la rendre au chevalier.
MARTON
Mais c'est impossible, maintenant que madame l'a ouverte.
LA COMTESSE
Je l'ai ouverte?... Oh! mon Dieu, oui... c'est vrai... Je te 'jure, Marton, que je ne sais pas comment cela s'est fait!...
j MARTON.
^ Oh ! les lettres... cela s'ouvre toujours tout seul.
Dame ! maintenant, puisqu'elle est est ouverte, qu'en distu ?... autant la lire...
MARTON
Oh ! mon Dieu, oui; et c'est, je crois, ce que madame a de mieux à faire.
LA COMTESSE, lisant.
« Chère Louise, si l'on mourait de douleur, je serais déjà mort I »
MARTON
Hein !... que vous ai-je dit?...
LA COMTESSE, continuant.
« Un seul espoir me soutient... Je compte sur la promesse que vous m'avez faite, que le comte de Caudale ne serait jamais pour vous autre chose qu'uîi frère. »
MARTON
Vous lui avez promis cela ? (La Comtesse fait de la tête signe que oui.) Hum !...
LA COMTESSE, reprenant.
« Si VOUS avez l'espoir de tenir votre serment, un mot, un signe, je vous en supplie, qui me tranquillise... quelques accords à votre clavecin, par exemple, et je serai le plus heureux des hommes. » (S'interrompant.) Ah ! ce pauvre chevalier! vois donc comme il est discret, Marton : il ne demande qu'un peu de musique...
Ah ! le fait est qu'on ne peut pas être moins exigeant.
(Elle veut reprendre la lettre.) LA COMTESSE.
Mais attends donc... Il y a un post-scriptum.
MARTON
Oh ! s'il y a un post-scriptum, c'est différent alors !
LA COMTESSE, continuant.
« Il est inutile de vous dire que je passerai.la nuit sous vos fenêtres. » Sous mes fenêtres, tu l'entends, Marton... Mon Dieu ! mais il va mourir de froid !
MARTON
Oh! il ne restera que jusqu'à ce qu'il entende le clavecin.
LA COMTESSE
Et... et s'il ne l'entend pas, Marton?
MARTON
Oh! alors, je ne réponds plus de lui !...
LA COMTESSE, se levant vivement.
Marton !
MARTON
Qu'y a-t-U?
LA COMTESSE, écoutant.
Marton, c'est le comte !... Marton, je me sauve!
Faut-il que je reste ici, ou que je suive madame ?
LA COMTESSE
Viens, viens, viens ! nous ne serons pas trop de deux \ SCÈNE VI
LE C03ITE, qui a va la Comtesse s'enfuir et Marton la suivre, s'arrête un instant sur le seuil de la porte du fond, puis va lentement à la porte latérale, qu'il essaye d'ouvrir; JAS3IIN.
LE COMTE
Le verrou y est... Je ne m'étais pas trompé, et, s'il y a attaque, il y aura défense. Ou je m'abuse fort, ou ma femme ne me paraît pas avoir pour moi une sympathie bien entraînante... Si je pouvais lui dire ce qui se passe de mon côté, pardieu! je crois que je la rendrais heureuse. JASMIN, entr'ouvrant la porte latérale.
M. le comte est seul ?
LE COMTE
Parfaitement seul.
JASMIN
Une lettre pour M. le comte.
LE COMTE
Une lettre de qui ?
JASMIN
M. le comte ne s'en doute pas.?
LE COMTE
Non, pas le moins du monde.
Alors, M. le comte est bien indifférent ou bien modeste,
LE COMTE
Est-ce que ce serait de la marquise ?
JASMIN
D'elle-même.
LE COMTE
Mais donne donc vite, fa<iuin !
JASMIN
Je ne savais pas si, aujourd'Iuii, M. le eomte voudrait la recevoir, ou aurait le tem[)s de la lire.
LE COMTE, décachetant la lettre .
Comment! est-ce que tu ne sais pas que j'en suis amoureux fou, de la marquise ?
JASMIN
Si fait, monsieur le comte.
LE COMTE
Eh bien, alors... (il lit.) « Hier encore, vous m'avez affirmé que vous n'aimiez que moi et que vous n'aimeriez jamais que moi; que votre mariage était une simple affaire de convenance,
Iet que mademoiselle de Torigny ne serait jamais pour vous qu'une sœur. »
M. le comte lui a dit cela?
LE COMTE
Ma foi, oui... Moi, que veux-tu! je ne savais que lui dire... J'aurais bien voulu te voir, maraud, faisant la cour à une femme et en épousant une autre.
JASMIN
M. le comte me connaît trop bien pour croire que j'aurais fait une promesse que je n'aurais pas eu l'intention de tenir.
LE COMTE
Eh ! qui te dit que je ne la tiendrai pas? M. de Richelieu a bien tenu la sienne.
JASMIN
*v3 / Mademoiselle de Torigny est plus jolie que mademoiselle 1 ' de Noailles.
LE COMTE
Elle est donc jolie, ma femme ?... Ah ! palsambleu ! il fau dra que je la regarde !
JASMIN
M. le comte oublie sa lettre.
LE COMTE
Eh ! c'est toi qui viens me distraire avec toutes tes balivernes. (Continuant.) « Et que mademoiselle de Torigny ne serait jamais pour vous qu'une sœur. Je ne demande pas mieux quo de vous croire et de vous récompenser du sacrifice que vous m'aurez fait; mais vous pensez bien qu'en pareille circonstance, on ne croit pas les gens sur parole : voulez-vous venir souper avec moi ce soir ? On sait depuis le matin que j'ai ma migraine; vous me trouverez seule, et mes gens sont prévenus que je n'y suis que pour vous. » Pas de signature.
Oh ! il n'y a point à s'y tromper, la pauvre femme est venue eiîe-même.
LE COMTE
Où cela?
JASMIN
A la petite porte... dans une voiture fermée.
LE COMTE
Pardieu ! voilà bien les femmes!... tant que je suis libre, elle fait la prude;... je me marie, elle court après moi... Et qui lui a parlé?
JASMIN
Moi-même.
LE COMTE
Ah ! toi-même. Et quel air avait-elle?
JASMIN
L'air désespéré.
LE COMTE
L'air désespéré !... M. Jasmin, vous êtes un flatteur... et vous dites cela pour me faire plaisir...
JASMIN
Non, sur ma parole; et je suis sûr que, si M. le comte n'y allait pas, il y aurait de ce côté-là quelque malheur!
Vraiment !... tu crois qu'elle m'aime à ce point-là?
JASMIN
M. le comte peut m'en croire... C'est une tète tournée.
LE COMTE
Eh bien, mais... on fera ce qu'on pourra pour la remettre en place, Jasmin.
JASMIN
M. le comte a-t-il des ordres à me donner?
LE COMTE
Descends, et dis à l.apierre d'atteler les chevaux bais à la voilure sans armoiries, et puis, à tout hasard, il ira in'allendrn à la i)orle.
JASMIN, voyant son maître qui se dirige vers la chambre d? la Comtesse.
Eli bien, où va donc monsieur?
LE COMTE
Chez la connusse, pardieu! je ne sortirai pas sans lui dire bonsoir. 11 faut des formes.
JASMIN
Dans combien de temps faui-il que je remonte?
LE COMTE
Slais dans dix minutes, un quart d'heure, à peu près.
JASMIN
Cela suffit.
(Il sort par la porte du fond, tandis que le Comte va frapper à la porte
latérale.)
SCÈiNE VII
LE COMTE, MARTON, de l'autre côté de la pftri*. . MARTON.
/ Qui va là?
LE COMTE
C'est moi, Marton.
MARTON
Que veut monsieur?
LE COMTE
Mais je désirerais entretenir un instant madame la comtesse... Demande-lui si elle veut me faire la grâce de me recevoir chez elle, ou l'honneur de me rejoindre ici. (Moment de silence.) On se consulte.
MARTON
Madame la comtesse préfère aller rejoindre M. le comte.
LE COMTE
Allons, je ne m'étais pas trompé; on me craint, c'est flatteur!
f SCÈiNE VIII