LA COMTESSE LE COMTE
LA COMTESSE
Monsieur le comte, je me rends à vos ordres.
A mes ordres, madame? Mais on vous a mal transmis mes paroles; c'est à ma prière qu'il faudrait dire, et c'est moi (|ui suis on ne peut plus reconnaissant de tant de condescendance.
LA COMTESSE
Oh! monsieur le comte... je sais qu'un mari a le droit d'ordonner.
UiN MARIAGE SOUS LOUIS XV 117
LE COMTE
Qui donc vous a dit cela, madame? Quelque mal appris de procureur.
L\ COMTESSE
Non, monsieur, c'est ma tante.
LE COMTE
Ah! si la chose vient de madame de Torigny, à la bonne heure. Oui, c'était comme cela de son temps, les maris étaient féroces; mais, de nos jours, ils se sont fort civilisés, et, en général, ce sont aujourd'hui les femmes qui commandent et les maris qui obéissent.
LA COMTESSE
Oh! monsieur, je n'ai point la prétention de vous faire obéir, et, si j'étais seulement certaine...
LE COMTE
Que je ne commandasse point, n'est-ce pas?
LA COMTESSE
Du moins des choses trop difficiles.
Rassurez- vous, madame la comtesse; peut-être pricrai-je... peut-i3ire implorerai-je... on ne peut répondre de rien, mais je n'ordonnerai jamais.
LA COMTESSE
Vraiment, monsieur le comte?... Mais le mariage n'est donc point une chose si terrible qu'on le disait?
LE COMTE
C'est qu'il y a mariage et mariage, comtesse... Le nôtre, par exemple, n'est point un mariage comme tous les autres.. .Mais asseyez-vous donc , madame , ou je croirai que vous voulez me quitter tout de suite...
LA COMTESSE
Oh! monsieur, du moment que je n'ai plus peur de vous, je \ resterai tant que vous le voudrez.
LE COMTE, approchant un fauteuil et à part. Allons, je crois que je souperai avec la marquise.
LA COMTESSE
Ce pauvre chevalier !... va-t-il être content!
LE COMTE, s'asscyant i son tour sur une chaise.
Je disais donc (pie notre mariage, à nous, s'était fait d'une façon étrange. Nos pères avaient disposé de nous, et notre oncle le commandeur était chargé par eux de veiller à ce que
leurs dernières intentions fussent remplies. Le moyen de faire i delà rébellion contre un oncle qui vous donne six cent mille , livres en mariage, et qui vous en promet quatre fois autant à sa mort?... Impossible! Vous étiez au couvent, àSoissons; j'étais à la cour, à Versailles, il n'y avait pas moyen de se voir souvent; d'ailleurs, à quoi bon se voir, quand on sait d'avance que l'on est destiné l'un à l'autre?... Si nous devions nous déplaire, il était toujours temps d'en arriver là... Si nous de- / vions nous aimer... eh bien, mais il n'est jamais trop tard quand on doit s'aimer, et moins il y a de fait dans ce cas, ^ c'est tant mieux, car plus il reste à faire.
LA COMTESSE, vivement.
Oh ! pour moi, monsieur le comte, j'ai bien peur que vous ne m'aimiez jamais.
LE COMTE
Eh bien, moi, comtesse, je crois que vous avez «ncore plus peur que je ne vous aime.
LA COMTESSE
Oh ! monsieur le comte !
LE COMTE
Mais, voyons un peu, pourquoi pensez-vous que je ne vous aimerai jamais?
LA COMTESSE
Parce que je suis pleine de défauts, je vous en préviens.
LE COMTE
Et moi, croyez-vous que j'aie la prétention d'être parfait?
LA COMTESSE
Oh ! mais vos défauts ne sont pas si grands que les mi'ens , j'en suis sûre.
LE COMTE
/ Qui sait?... Voyons un peu les vôtres.
D'abord, je suis curieuse à l'excès.
LE COMTE
Et moi, curieux à la rage.
Là COMTESSE.
LE COMTE
Je suis volontaire.
Et moi, entêté.
LA COMTESSE
A la moindre contrariété, je boude.
LE COMTE
A la plus petite opposition, j'écJate.
LA. COMTESSE
Alors, je déchire mes blondes.
LE COMTE
Je mets en morceaux mes dentelles.
LA COMTESSE
•Je casse mes chinoiseries.
LE COMTE
Je brise mes glaces.
LA COMTESSE
Je gronde Marton.
Et moi, je bats Jasmin.
LÀ COMTESSE
Oh! comme c'est étrange que nous ayons justement les mômes défauts!
LE COMTE
Comtesse, c'est de la sympathie, ou je ne m'y connais pas.
LA COMTESSE
Ah! mon Dieu, mais... c'est tout?
LE COMTE
J'ai oublié...
LA COMTESSE
Ah!...
LE COMTE
Je suis joueur.
LA COMTESSE
Joueur?... Oh ! c'est un bien vilain défaut... iMais vous êtes beau joueur, au moins?
LE COMTE
Moi?... Joueur exécrable, comtesse !... je jouerais la pCsIe, que je voudrais la gagner... Et vous, ètes-vous joueuse?
LA COMTESSE
Oh I moi, non, non !
Mais vous avez bien queicpic auirc chose à m'avouer encore?
LA COMTESSi:.
J'en ai une;.,, mais, celle-l.i, j'aurais bioii voulu vous la cacher.
LE COMTE
Des secrets entre nous, comtesse?... Oh ! fi donc, des secrets, c'est bon entre gens qui s'aiment.
LÀ COMTESSE
Alors, vous exigez donc que je vous dise tout?
LE COMTE
Je vous ai dit que je n'exigerais jamais...
LA COMTESSE
Alors, vous m'en priez ?
LE COMTE
Je vous en prie.
LA COMTESSE
Je n'oserai jamais...
LE COMTE
C'est donc hien terrible?
LA COMTESSE
Oui.
J^ LE COMTE
Je vous ai dit que j'étais curieux, vous m'avez dit que vous étiez curieuse... Dites-moi ce que vous avez à me dire, et moi... je vous raconterai quelque chose à mon tour,
LA COMTESSE
Vraiment ?
Parole d'honneur.
Imaginez-vous...
J'écoute.
LE COMTE
LA COMTESSE
(Elle s'arrêtcj LE COMTE.
LA COMTESSE
Et moi, je tremble.
LE COMTE, lui prenant la main.
Voyons, rassurez- vous,
LA COMTESSE
Imaginez-vous donc qu'au couvent j'avais une amie...
LE COMTE
Jusque-là, il n'y a rien de bien répréhensible.
LA COMTESSE
Non !... mais... mais cette amie avait un frère.
LE COMTE
Ah ! elle avait un frère ?
LA COMTESSE
Hélas! oui, et, chaque fois que ce frère venait la voir, mou amie, pour me donner quelque distraction... vous savez comme on a peu de distractions au couvent... mon amie m'emmenait avec elle au parloir.
LE COMTE
Eh bien, mais il n'y a pas encore grand mal à cela,
LA COMTESSE
Mais c'est ici que le mal commence.
LE COMTE
Nous allons en juger.
LA COMTESSE
11 en résulta que peu à peu je pris l'habitude de voir le chevalier... et que je commençai à distinguer les jours les uns ides autres, ce que je n'avais jamais fait jusqu'alors; si bien que j'étais maussade les jours où il ne venait pas, et que, comme, de son côté, le chevalier éprouvait la même chose, il commença par venir deux fois la semaine au lieu d'une, puis trois fois, puis quatre fois, enfin tous les jours.
LE COMTE
Et votre amie restait entre vous deux, je suppose?
LA COMTESSE
Oh ! elle ne nous quittait jamais... Mais ce fut ce qui nous perdit.
Comment cela?
LA COMTESSE
Oui, le chevalier n'eût point osé me dire qu'il m'aimait... mais il le disait à sa sœur... Moi, de mon côté... mon Dieu! vous le savez, on n'a point de secret pour une amie de pension... moi, je disais à la mienne (jue j'avais du [)laisir à voir le chevalier, et elle le redisait à son frère... de sorte qu'un beau jour nous nous trouvâmes nous aimer, et nous être dit que nous nous aimions sans savoircomment cela s'était fait.
LE COMTE
Ah! l'heureux cocpiinciue ce chevalier!
LA COMTESSE
Oh! oui, il était bien heureux!.., et moi aussi, j'étais bien heureuse ! (Le Comte s'iuclinc en signe de remorcînient.) Mais c'est dans
ce moment-là justement qu'on est venu, de la part de noire oncle, le commandeur, m'annoncer qu'il fallait me préparer à vous épouser... Si vous n'avez pas osé résister, à plus forte raison moi qui ne suis qu'une femme... Jugez de notre désespoir. Nous nous jurâmes de nous aimer toujours, et j'obéis.
LE COMTE
Fort à contre-cœur. Oh ! je m'en suis aperçu.
LA COMTESSE
Que voulez-vous! je ne vous savais pas bon comme vous l'êtes : je me faisais du mariage une idée fort exagérée... à ce qu'il me paraît : j'avais peur.
Et vous êtes rassurée, maintenant?
LA COMTESSE
Un peu.
LE COMTE
Et qu'avez- vous résolu à l'égard du chevalier?
LA COMTESSE
Je connais mon devoir, monsieur le comte; je sais ce que je dois à un homme qui se conduit avec autant de délicatesse que vous le faites. Je ne le reverrai jamais.
LE COMTE
Oh! voilà de l'exagération, comtesse!... Comment donc ! mais il croirait que c'est moi qui exige de vous ce sacrifice... 11 irait disant partout que je suis jaloux, et cela me perdrait d'honneur. D'ailleurs, peut on répondre de ne pas revoir un homme que le hasard peut vous faire rencontrer à l'église, au spectacle, à la promenade, au bal? Non, comtesse; il ne faut promettre que ce que l'on peut tenir. Je m'en fie à vous, à vos principes, au respect que vous devez avoir vousmême pour le nom que vous avez consenti à porter... Ne fuyez ni ne cherchez le chevalier, et, si vous le rencontrez... eh bien, mais, si vous le rencontrez, tâchez de le traiter comme tout le monde, et cela me suffira.
LA COMTESSE
Oh! monsieur le comte!... (Lui prenant la maiu à son tour.) Oh! je serais bien coupable si je trahissais une pareille confiance.
LE COMTE
Alors, je vous quitte donc un peu moins effrayée à la fin de notre conversation qu'au commencement?
Vous VOUS en allez ?
LE COMTE
Serais-je assez heureux pour que l'idée vous fût venue de me retenir?
Ji^ LA COMTESSE. ft
.4z^\d\'è je croyais que vous aviez quelque ^v*
Oh ! non, non!, chose à me raconter à votre tour.
LE COMTE
Ah ! c'est vrai, je vous l'avais promis ; mais, après un roman comme le vôtre, après des scènes de parloir, après des serments échangés, ce que j'avais à vous dire est trop monotone, et mieux vaut que je me taise.
LA COMTESSE
C'est égal, dites toujours.
LE COMTE
Moi, ce n'est point une passion ; c'est un simple engage- \ ment que j'ai avec une certaine marquise.
LA COMTESSE
Jeune?
Vingt-cinq ans.
Mariée ?
Veuve.
Et qui s'appelle
LE COMTE
LA COMTESSE
LE COMTE
LA COMTESSE
LE COMTE
Ah! comtesse, je ne vous ai pas demandé le nom du chevalier.
LA COMTESSE
C'est juste, monsieur.
LE COMTE
Je ne vous retiens pas, comtesse.
LA COMTESSE
Je ne voudrais pas vous gêner, monsieur le comte.
LE COMTE, saluant.
Madame...
LA COMTESSE, faisant la r<5véronce.
Monsieur...
LE COMTE, pirouettant.
Jasmin!.,.
Allons, je vois qiie cela ne me sera pas si difTicile que je le craignais, de rester fidèle à ce pauvre chevalier.
(Elle rentre chez elle.) LE COMTE.
Décidément, il paraît que je garderai ma parole à la marquise.
JASMIN, entrant par la porte latérale.
M. le comte m'a appelé?
LE COMTE
La voiture est-elle à la petite porte?
JASMIN
Il y a un quart d'heure qu'elle attend M. le comte.
LE COMTE
Mon manteau, Jasmin.
JASMIN
Ah ! M. le comte sort ?
LE COMTE
Certainement que je sors. (On entend chez la Comtesse une bril- ^ lante ritournelle.) Qu'est-ce que c'est que cela ?
JASMIN
Madame la comtesse sans doute qui joue du clavecin.
LE COMTE
Tiens! mais c'est un fort joli talent que possède là ma femme.
(Il sort.)