SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE et LE CHEVALTER, entrant ensemble.
LE COMTE
Comment! c'est toi, mon cher chevalier! mais je t'ai vraiment cru mort, et j'ai été sur le point de porter ton deuil... Que diable es-tu donc devenu depuis six moisi*
LE CHEVALIER
Que veux-tu, mon cher! quand on a une espèce de régiment à soi, et un ministre de hi guerre qui exige que l'on fasse ses garnisons, on ne s'appartient plus, et il faut bien s'en aller, je ne sais où, moi, dans la Picardie, à Laon, à Mézières, parmi des gens (pii parlent l'iroquois et le holtentot... Enfin, j'ai obtenu un congé de six mois, et me voilà à Paris !
LE COMTB.
Depuis quand?
LE CHEVALIER
Depuis trois jours.
LE COMTE
Depuis trois jours! et je te vois ce matin pour la première fois?
LE CHEVALIER
Comment diable voulais-tu que je vinsse? Je te savais en grandes affaires.
Ah! c'est vrai, à propos, je me suis marié hier... Tu as su cela ?
LE CHEVALIER
Pardieu! il serait beau, quand un homme comme toi se marie, que tout Paris ne s'en occupât point, au moins pendant vingt-quatre heures.
LE COMTE
C'était une chose arrangée depuis longtemps, et que, tous les trois mois, mon oncle le commandeur me rappelait... J'ai relardé tant que j'ai pu, mais enfin il a bien fallu s'exécuter...
LE CHEVALIER
Et où est-il, ce cher oncle?
LE COMTE
Dans ses terres, où il est retenu par la goutte.
LE CHEVALIER
Et tu es content?
LE COMTE
I Ma foi, oui... Tu comprends, c'est un de ces mariages / convenables, comme en arrangent entre eux les grands parents : une cousine à moi, cinquante ou soixante mille livres ] de rente, à ce que m'a dit mon homme d'affaires, des diaj mants de famille à boisseaux, et une substitution de six cent mille livres, un majorât, comme disent les Allemands, constitué en faveur du premier de nos enfants mâles... Ah! j'oublais le principal, un beau nom et qui fera bien dans l'arbre généalogique de notre famille: mademoiselle de Torigny... LE CHEVALIER, faisant semblant de chercher. Mademoiselle de Torigny?... Attends donc, attends donc; mais je connais cela, moi !
Sans doute... D'abord, tu as connu le maréchal qui est mort, c'était son père ; et puis il y a encore une vieille tante,
une vieille marquise de Torigny, qui doit avoir quelque cent vingt ans, et dont madame de Caudale hérite.
LE CHEVALIER
J'y suis ! une ancienne dame d'honneur de madame la duchesse, une vieille amie de M. de Lauzun?
LE COMTE
Justement... Je crois même que, par elle, nous donnons tant soit peu la main gauche aux Biron... Eh bien, cette chère femme a veillé elle-même a l'éducation de sa nièce, qu'elle a mise près d'elle, dans un couvent à Soissons, aux Ursulines, aux Carmélites, je ne me rappelle plus où...
LE CHEVALIER
A Saint-Jean, peut-être?
LE COMTE
Eh! justement... Comment diable sais-tu cela, toi.î»
"^ LE CHEVALIER
A C'est que j'ai une sœur aussi, moi, qui est au couvent.
LE COMTE
Ah! ah! tu as une sœur au couvent?
LE CHEVALIER
Cela t'étonne ?
LE COMTE
Et pourquoi cela m'étonnerait-il ? Quoi de plus naturel que d'avoir sa sœur au couvent ? Et tu dis donc que ta sœur était au couvent, à Soissons ?
LE CHEVALIER
Sans doute.
LE COMTE
A Saint-Jean?
LE CHEVALIER
Oui.
LE COMTE
Tiens ! tiens ! tiens !
LE CHEVALIER
Et, comme j'étais en garnison à Laon, et qu'il n'y a que huit lieues de Laon à Soissons...
LE COMTE
Oui, tu venais voir ta sœur, n'esl-ce pas ?
LE CHEVALIER
Oh! trf's-souvcnt: deux ou trois fois la semaine, et quelquefois davantage.
LE COMTE
Mais c'est d'un excellent frère, cela!
LE CHEVALIER
Que veux-tu ! on s'ennuie tant dans ces maudites garnisons, qu'il faut bien se distraire un peu... De sorte que, tu comprends, je ne serais pas étonné d'avoir vu ta femme.
Eh bien, ni moi non plus. Dans tous les cas, mon cher, j'espère bien que tu me permettras de te présenter à elle. Si vouj ne vous connaissez pas, eh bien, mais vous ferez connaissance, et, si la connaissance est faite, vous la renouvellerez, voilà tout.
LE CHEVALIER
Comment! mais j'allais t'en prier... Où est-elle?...
LE COMTE
Chez elle. Attends, je vais y voir... (Allant à la porte.) Ah! la porte n'est pas fermée aujourd'hui; c'est déjà un progrès... Attends-moi là, je reviens, chevalier.