SCÈNE VII
LA COMTESSE, puis MARTON.
LA COMTESSE, s*asseyant; après une pause. Marton ! Marton !
MARTON, entrant* Madame la comtesse ?
SLA COMTESSE.
Venez.
J'espère que madame la comtesse est bien heureuse.
LA COMTESSE
Heureuse, et de quoi, Marton?
MARTON
Eh bien, mais est-ce que M. le chevalier ne sort point d'ici ?
LA COMTESSE
Ah! oui, tu as raison, Marton, et cela m'a fait un bien grand plaisir de le revoir.
MARTON
Mon Dieu ! que voilà un bien grand plaisir froidement exprimé! «..
LA COMTESSE
Que veux-tu ! je m'exprime comme je sens.
MARTON
Mais je me rappelle qu'au couvent madame la comtesse n'en parlait point ainsi.
LA COMTESSE
Mais non, Marton, tu le trompes, je t'assure, et j'aime toujours fort Valclos... Mais tous les jours ne sont point pareils; il y en a où l'on est mal disposée. Hier, par exemple, eh bien, hier, ce pauvre chevalier m'intéressait au suprême degré.
MARTON
Et aujourd'hui...?
Aujourd'hui, Marton... est-ce ma faute s'il a été maladroit, s'il s'est mis dans une position ridicule, et si, pour s'en tirer, il est venu tout brutalement me parler d'une chose qui, au lieu de flatter mon esprit, a blessé mon amour-propre? Je sentais le tort qu'il se faisait, Marton; mais son mauvais génie était là qui le poussait... Je l'interrogeais... et, tout en l'interrogeant, j'aurais voulu lui dire : « Mais, chevalier, taisez-vous!... chevalier, ne me répondez pas!... tenez-vous en repos pour Dieu, vous vous perdez !... » C'eût été une charité que de le lui dire; mais, que veux-tu! ma curiosité l'a emporté, je n'en ai pas eu le courage, et je l'ai laissé aller.
MARTON
Comment ! il est resté près de vous à vous parler d'autre chose que de son amour?
LA COMTESSE
Ah! mon Dieu, si, il m'en a parlé, de son amour, et trop même... Qu'est-ce qu'un homme toujours tendre, toujours les mains jointes, toujours vous regardant avec passion, toujours I exigeant que vous le regardiez de même, qui fait à votre cœur •une querelle de la moindre distraction de vos yeux?... Mais cela fatigue à la fin, Marton... Peut-on sans cesse dire : « Je vous aime ?... » Quand on en a envie, eh bien, on le dit; mais, à force de le dire, l'envie se passe; et nous nous le sommes tant dit, que l'envie s'en est un peu passée. Maintenant, il faut attendre qu'elle revienne.
MAKTON.
Ah ! je vois que madame la comtesse aime le chevalier raisonnablement.
LA COMTESSE
Je ne l'aime encore que trop, Marton!... car, enfin, mon amour pour lui est un amour coupable; aussi... tiens, je ne veux plus en parler!... parlons d'autre chose...
Et de quoi madame veut-elle que nous parlions?
LA COMTESSE
Je voudrais te demander, Marton...
MARTON
Quoi ?
LA COMTESSE
Mais tu ne sais peut-être pas la chose que je veux te demander.
MARTON
Que madame dise toujours ; je sais bien des choses.
LA COMTESSE. n^
Marton, qu'est-ce que c'est que la coquetterie? •
MARTON. j
Oh! madame m'attaque par mon fort... La coquetterie, I c'est l'art de rendre amoureux les gens qui ne le sont pas, et , de rendre fous les gens qui sont amoureux.
LA COMTESSE
Marton, c'est justement cela qu'il me faut.
MARTON
Eh bien, voyez donc comme c'est heureux que nous ayons la chose sous la main.
LA COMTESSE
Et que faut-il faire pour être coquette, Marton?
Oh ! d'abord, il y a des personnes qui n'ont rien à faire pour cela, et qui sont coquettes naturellement.
LA COMTESSE
Celles-là sont bien heureuses! ... Mais, enfin, celles qui ne le sont pas ?
MARTON
Eh bien, il faut qu'elles étudient. D'abord, la coquetterie \ se divise en plusieurs branches; la première, c'est le capriée... 11 ne faut jamais aimer huit jours la même chose.
LA COMTESSE
Mais on n'est point maîtresse de son cœur, Marton.
MARTON
Eh ! qu'est-ce que le C(rura à faire là dedans?... Je ne vous parle pas des hommes, je vous parle des choses; je vous parle robes, bijoux, dentelles, voilures... Tenez, par exem-
pie, à propos de voiture, il s'en est arrêté une hier sous les fenêtres de madame... mais une voiture!...
LA COMTESSE
II me semble qu'il y en a plein les remises, de voitures... J'en ai vu bon nombre en passant.
MARTON
Oh!... pas comme celle-là... Imaginez-vous le plus délicieux attelage : quatre chevaux isabelle et un coureur cerise et argent.
Eh bien, à quoi tout cela sert-il.^
MARTON
Cela sert... à ce que la voiture attire d'abord les regards; que les regards vont de la voiture à celle qui est dedans; que, si elle n'est que bien, elle semble jolie, et que, si elle est jolie, on la trouve charmante... Puis on en parle le soir dans les cercles; on dit : « Avez-vous vu passer la baronne ou la comtesse une telle? Oh! quelle délicieuse voiture elle avait! » Ceux qui l'ont vue font chorus, ceux qui ne l'ont pas vue ont envie de la voir. Et, avant qu'une voiture élégante et une jolie femme aient été vues de tout Paris, il se passe huit jours au moins pendant lesquels on en parle... Au bout de huit jours, on invente autre chose, et voilà le moyen de tenir sans cesse ses rivales en transes et ses adorateurs en haleine.
LA COMTESSE
I Marton, j'aurai un attelage isabelle et un coureur cerise l>our aller demain aux Champs-Elysées. Mais tu ne me parles là que de choses matérielles...
MARTON
Oh! pour l'esprit, c'est autre chose... Tenez, par exemple, nous sommes dans un excellent moment pour avoir de l'esprit... Après-demain, bal masqué.
LA COMTESSE
Oh ! que je voudrais voir un bal masqué, Marton!
MARTON
Peste! je le crois bien... C'est là que madame brillerait! elle qui, à visage découvert, a de l'esprit comme un ange, sous le masque, elle en aurait comme un démon.
LA COMTESSE
Marton, j'irai au bal masqué. Voyons, qu'y a-t-il encore à faire ?
MARTON
Dans tons les cas, conserver une grande puissance sur soi- [ même, feindre auprès de celui qu'on aime, et dont on vou- ^ drait être aimée, l'indifférence la plus parfaite. Et même il n'y a pas de mal d'aflicher du goût pour un autre.
LA COMTESSE, tristement.
Oh! Marton, cela ne réussit pas toujours.
MARTON
Ah! parce que tous les caractères ne sont pas pareils... Quand l'indifférence échoue, eh bien, alors il faut essayer de la jalousie... Madame la comtesse a-t-elle des dispositions à être jalouse ?
LA COMTESSE
Oui, Marton, oui...
MARTON
Eh bien, alors, tout ira à merveille.
LA COMTESSE
Tu crois ?
MARTON
Rapportez-vous-en à mon expérience.
LA COMTESSE
Tu es donc coquette, toi, Marton ?
MARTON
Oh ! avec férocité.
Vrai?
MARTON
En petit, malheureusement... Tout le monde n'a pas le bonheur de naître grande dame. Mais, c'est égal, j'ai vu des gens bien malades de ma façon.
LA COMTESSE
Mais c'est de la cruauté, cela...
MAllTON.
Oh! que madame te rassure : jamais personne n'en est mort.
LA COMTESSE
Et cela t'a toujours réussi ?
MARTON
Toujours.
LA COMTESSE
Marton, je veux être cocpieUe.
MARTON
Oh! mais, ce pauvre chevalier, vous ne voulez donc pas qu'il en réchappe?
Et qui te dit que c'est avec le chevalier ?
MAUTON.
Comment! mais, si ce n'est point avec le chevalier, avec qui est-ce donc?
LA COMTESSE
Viens me coiffer, Marton.
(Elles sortent toutes deux.)