LA COMTESSE, LE CHEVALIER
LE CHEVALIER, tombant dans le fauteuil en face de celui où est assise la
Comtesse.
Mais cet homme a donc un démon familier qui vient lui conter ce qui se passe dans le cœur des gens?
LA COMTESSE
Je n'ai rien à dire pour vous, chevalier; mais, quant à moi, je sais que je n'ai point à me plaindre, j'ai bien mérité cela !
LE CHEVALIER
Pardon, mais cela me passe, comtesse; et comment avezvous pu, je vous prie, mériter nue pareille algarade?
LA COMTESSE
Comment, chevalier? En oubliant aujourd'hui sa bonté d'hier.
LE CHEVALIER
Et qu'a-t-il donc fait de si merveilleux ?
LA COMTESSE
Ce qu'il a fait, chevalier?... Il m'a vue les larmes aux yeux, toute tremblante, pâle comme si j'allais mourir; il a eu pitié de moi... Et cependant, il était le maître, j'aurais eu beau implorer, prier... s'il avait voulu, je lui appartenais... Non, au lieu de cela, il a respecté mon appartement comme celui d'une sœur.
LE CHEVALIER
Ah! vous croyez, comtesse, que c'est par générosité que le comte a fait avec vous le Bayard?
LA COMTESSE
Sans doute, je le crois.
LE CHEVALIER
Eh bien, détrompez-vous, madame; c'est par indifférence pour vous.
LA COMTESSE
Par indifférence pour moi?
LE CHEVALIER
Et je devrais même ajouter par amour pour une autre.
Pour un autre?... En effet, je me rappelle.
LE CHEVALIER
Est-ce qu'on vous aurait laissé ignorer, par hasard, qu'il est '^ !cn sentiment avec une belle marquise?
LA COMTESSE
Non; car il me l'avait dit hier lui-même... Mais, c'est sin- ■lS gulier, hier, j'y avais fait à peine attention et je l'avais presque oublié.
LE CHEVALIER
Et maintenant, où croyez-vous qu'il soit?
LA COMTESSE
Mais comment voulez-vous que je devine, moi? Je ne sais.
LE CHEVALIER
Eh bien, il est près d'elle.
LA COMTESSE
Qui vous l'a dit?
LE CHEVALIER
Cette lettre qu'il a reçue,..
LA COMTESSE
Eh bien?
UN MARIAGE SOUS LOUIS XV i37
LE CliEVALIER.
Eh bien, c'est le coureur île la marquise qui l'a apportée.
Ah! vous supposez cela.
LE CFIEVALIEH.
Je ne suppose rien... Quand Jasmin est entré, j'ai reconnu la liv/ée à travers la porte: cerise et argent.
LA COMTESSE
Chevalier, est-ce que vous connaissez cette marquise ?
LE CHEVALIER
La marquise d'Esparville ?
LA COMTESSE
Ah ! elle se nomme la marquise d'Esparville ?
LE CHEVALIER
Vous me demandez si je la connais? Mais c'est une de nos femmes les plus à la mode.
LA COMTESSE
Vraiment !... Chevalier, répondez-moi comme si je n'étais pas une femme... Est-ce qu'elle est jolie?
LE CHEVALIER
, Mais comme cela... Une certaine mine chiffonnée dont la mobilité fait tout le charme.
LA COMTESSE
Blonde ? brune ?
LE CHEVALIER
Blonde.
Les yeux bleus ou noirs?
LE CHEVALIER
Les yeux bleus.
LA COMTESSE
C'est très-joli, des yeux bleus... Est-ce que vous aimez les blondes, chevalier?
LE CHEVALIER
Oh! est-ce à vous à me faire une pareille question, comtesse?
LA COMTESSE
C'est juste... Pardon... De l'espiii, sans doute?
LE CHEVALIER
^ I Du jargon tout au plus.
LA COMTESSE
Cela vaut quelquefois mieux.
LE CHEVALIER
Ajoutez à cela, comtesse, une coquetterie qui fait qu'elle n'a qu'à vouloir pour rendre les gens amoureux d'elle.
LA COMTESSE
Vraiment !... Dites-moi, chevalier, la coquetterie est donc un Lien grand attrait pour les hommes ?
Hélas ! il faut bien l'avouer, pour le plus grand nombre, c'est tout.
LA COMTESSE
Je voudrais être coquette!
LE CHEVALIER
Vous, coquette? Oh! mais ce serait vouloir que tous les hommes en mourussent d'amour et toutes les femmes de jalousie.
LA COMTESSE
Plaît-il?
LE CHEVALIER
Allons, voilà votre esprit qui voyage au troisième ciel : permettez-moi, comtesse, de le rappeler sur la terre... J'y gagnerai peut-être qu'il s'occupe un peu de moi, qui, par malhenr, n'ai point ses ailes.
LA COMTESSE
Devons?... Mais il en est fort occupe, je vous assure... Seulement, chevalier, ne trouvez-vous point... non pas pour moi, mais pour les autres, pour mes gens, par exemple... pour le comte, s'il venait à rentrer, qu'une première visite deviendrait inconvenante en se prolongeant plus longtemps?... Je ne vous renvoie pas; vous couiiaissez le monde mieux que moi, qui ne suis qu'une provinciale; j'en appelle à vousmême: vous ne voudriez pas me compromettre.
LE CHEVALIER
Oh! Dieu m'en garde !.,. Mais quand vous reverrai-je?...
LA COMTESSE
Demain... après-demain... quand vous voudrez j la porte de l'hôtel vous est toujours ouverte.
Ah! comtesse, peut-être eût-il mieuK valu pour moi qu'elle me fût fermée.
LA COMTESSE
Que dites-vous là ?
LE CHEVALIER
Je dis que ce n'eSt point ainsi que vous me disiez adieu à travers les grilles du parloir...
LA COMTESSE, lui tendant la main.
Allons, tenez...
LE CHEVALIER, tristement.
Adieu, Louise!... Au revoir, madame la comtesse.
LA COMTESSE
A demain...