SCÈNE V
LE DUC DE RICHELIEU, puis LE DUC D'AUMONT et LE CHEVALIER D'AUVRAY.
LE DUC
Voilà qui va à merveille ; je tire le père et lés fils de la
Bastille, et, comme une bonne action trouve toujours sa récompense, je suis récompensé, ou il n'y a plus de justice humaine. Faites entrer ces messieurs. (Hs entrent.) Bonjour, duc.
d'aumont.
Bonjour, duc.
LE DUC, à d'Auvray.
Ah! c'est vous, chevalier! Nous ne nous sommes pas vus, je crois, depuis le jour où je voulais me couper la gorge avec le comte Emmanuel de Bavière, et où vous m'avez arrêté; oui, parbleu ! bien arrêté, au nom de nosseigneurs les maréchaux de France. Sans rancune.
Sans rancune, sans rancune! c'est bientôt dit. Que vous me pardonniez de vous avoir sauvé un coup d'épée, peut-être, jo le comprends; mais reste à savoir si nous vous pardonnerons,
nous, d'être depuis uue heure en tète-à-tête avec la marquise, tandis que nous ne serons pas même admis à baiser le bas de sa robe.
d'aumont.
Elle t'a donc chargé de ses pouvoirs vis-à-vis de nous?
LE DUC
Oui, et j'en profiterai pour te donner un conseil en sou nom.
d'aumont.
A moi ?
LE DUC
A toi.
d'aumont.
Donne.
LE DUC, lui mettant la main sur l'épaule.
Écoute, d'Aumont : Dieu t'a fait bon genlilliomme, le roi t'a fait duc et pair, madame la duchesse d'Orléans t'a fait cordon bleu, ta femme t'a fait... capitaine des gardes; moi, je t'ai fait chevalier de Saint-Louis, à telles enseignes que j'ai été forcé de t'embrasser ce jour-là , fais donc à ton tour quelque chose pour toi : fais- loi la barbe.
d'aumont.
Que veux-tu, mon cher ! c'est une tradition de la Régence : on nous aimait comme cela alors, et ce n'est pas nous qui avons changé, ce sont les femmes. Au diable la mode ! tout le monde n'a pas été doué comme toi de la faculté de se pjierà tout et de passer partout; il n'était donné qu'à Fronsac de devenir Richelieu ! Mais nous verrons commont tu t'en tireras au milieu de l'amélioration des mœurs, comme disent les philosophes.
LE DUC
Ah çà! véritablement, chevalier, est-ce que nous sonnnes devenus aussi prudes que le dit d'Aumont?
d'auviiav.
Mon cher duc, ne m'en i)arlez pas : autrefois, vous savez, de fondation, toutes les femmes avaient un confesseur et deux amants; aujourd'hui, c'est tout le contraire, elles ont un amant et deux confesseurs; c'est uue cousé(iuence naturelle des choses; nous sommes toini)és de cardinal en évéque, passés de Dubois à Fleury.
LE DUC
Bah! vous avez toujours été misanthrope, mon cher d'Auvray.
d'aumont.
Non, d'honneur, c'est la vérité pure; il tient la chose do honue source: c'est sa femme qui la lui a dite.
d'auvray.
Eh bien, voilà ce qui te trompe, d'Aumont : c'est la tienne.
d'aumont.
Alors la chose n'en est que plus sûre. Tu vois bien, mou cher, qu'en échange de ton conseil, je puis t'en donner un à mon tour : c'est de retourner à Vienne.
LE laquais.
M. le chevalier d'Aubigny.
LE DUC, h part.
Ah! ah! mon rival!... Décidément, c'est une femme de goût que la marquise. (Haut.) Et pourquoi retourner à Vienne?
d'auvray.
Parce qu'il n'y a plus rien à faire ici.
LE duc.
Parlez pour vous, messieurs.
d'auvray.
Ah! nous parlons pour tous.
LE DUC
Eh bien, c'est ce que nous verrons.
d'aumont.
D'honneur, duc, je n'aurais pas cru que tu pusses devenir plus fat que tu ne l'étais. C'est la maîtresse du prince Eugène qui t'a achevé. Tu te crois un grand tacticien parce que vous vous êtes rencontrés sur le même champ de bataille : retourne à Vienne, mon cher.
LE duc.
Un pari.
d'auvray.
Lequel ?
LE duc.
J'ai besoin de mille louis. D'Aumout est si avare, qu'il ne me les prêterait pas; vous éles si j)rodigue, que vous ne pourriez pas me les donner. Je veux vous en gagner à chacun cinq cents.
d'aumont.
Je ne demande pas mieux.
d'auvuay.
Ni moi.
Vous dites que les femmes sont devenues, en mon absence, d'une vertu féroce?
d'aumont.
C'est notre opinion.
LEDUC
Eh bien, je parie, moi, duc de Richelieu, entendez-vous, d'Auvray? entens-tu, d'Àumont? je parie obtenir de la première fille, femme ou veuve que nous verrons, soit ici, soit en sortant du château, un rendez-vous dans les vingt-quatre heures.
d'auvray.
Un instant ! précisons : un rendez-vous d'amour ?
LE duc Pardieu! les rendez-vous d'affaires regardent mon intendant.
d'aumont.
Un rendez- vous d'amour?
LE duc.
Un rendez-vous d'amour !
d'auvray.
Et où sera donné ce rendez- vous?
LE DUC
Dans sa chambre, si vous le voulez.
d'aumont.
A quelle heure ?
LE DUC
A minuit, si cela vous convient,
f; comment la chose sera-t-elle [)rouvée?
Eh! pardieu ! je vous jetterai un billet par sa fenétrej ce n'est pas plus diflicileque cela.
d'aumont.
Tope !
d'auvkay.
.Te suis de moitiOii
LE DUC
C'est bien entendu : la première fille, femme ou veuve que nous voyons, soit dans le château, soit en sortant du château... à une condition cependant.
d'aumont.
Laquelle.^
LE DUC
C'est qu'elle sera jolie !
d'auvbay.
Cela va sans dire.
DEUXIÈME LAQUAIS, annonçaii .
Madame la marquise de Prie.
LE DUC
Ah! celle-ci ne compte pas, messieurs; je vous volerais votre argent.