SCÈNE ir
Les Mêmes, CADEROUSSEo
caderousse.
Ah ! ah ! noua y voilà. Le plan du petit, il était exact. Pas de pièges à loup, pas de chiens. Au premier, la chambre à coucher: nous voilà dans la chambre à coucher. Voyons, estce bien ici? Le secrétaire à gauche, du même côté que la fenêtre. Eh ! le voilà !
MONTE-CRISTO
Décidément, est-ce un assassin? est-ce un voleur?
CADEROUSSE
Voyons, commençons par fermer les portes; les portes fermées, 011 est chez soi. (Il va pousser les verrous, et, ne s'aperçevant pas que les gâches ont été enlevées, il croit avoir fermé la porte.) Maintenant, comme il n'y a pas de clef, il va falloir lui jouer un ;>ir, à cette petite serrure.
MONTE-CRISTO
Ce n'est qu'un voleur.
CADEROUSSE
Décidément, il faut un peu de clarté.
(Il tire de sa poche une lanterne sourde, et examine ses rossignols.) MONTE-CRISTO.
Mais je ne me trompe pas, C'est... (Ali présente une arme a Monte-Cristo.) Ne bouge pas, et laisse là ta hache; nous n'avons pas besoin d'armes, ici.
(Il ôte vivement sa redingote et son gilet, et tire d'une armoire une soutane, un chapeau de prêtre, le costume du père Busoni, cnûn.)
CADEROUSSE
Je crois que voilà mon affaire. Ah ! ah ! voyons, petite serrure, ma mie, ne fais pas trop la difficile; c'est un ami, voyons!... Ah! ce n'est pas bien, cela; tu sais que je ne voudrais pas me fâcher.
MONTE-CRISTO, s'habillant.
Oui, oui, va, tu les useras tous les uns après les autres avant d'y arriver.
CADEROUSSE
Oh ! oh! celui qui a fabriqué cette serrure était un malin;
je lui signerai son brevet quand il voudra. Mais, tron de l'air! elle ne s'ouvrira donc pas, cette maudite serrure !
MONTE-CRISTO, à Ali.
Demeure ici, et, quelque chose qui se passe, quelque bruit que tu entendes, n'entre et ne te montre que si je t'appelle par ton nom.
(Monte-Cristo, déguisé en moine, une bougie à la main, entre dans la chambre où travaille Caderousse. Caderousse voit la chambre qui s'éclaire, et se retourne.)
CÀDEROUSSE, se retournant.
Le père Busoni !
Eh bien, sans doute, le père Busoni lui-même en personne. Et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher monsieur Caderousse ; cela prouve que vous avez bonne mémoire ; car, si je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.
CADEROUSSE
Mon père! mon père!
MONTE-CRISTO
Eh bien, nous venons donc voler le comte de Monte-Cristo?
CADEKOUSSE.
Mon père, je vous prie de croire... Mon père, je vous jure...
MONTE-CRISTO
Un carreau coupé, une lanterne sourde, un trousseau de rossignols, un secrétaire à demi-forcé; allons! je vois que vous êtes toujours le même, monsieur l'assassin! Vous avez donc fini votre temps, que je vous vois en train de vous faire reconduire d'où vous venez ?
CADEROUSSE
Mon père, je n'avais pas fini mon temps.
MONTE-CRISTO
Comment êtes-vous ici, au lieu d'être là-bas, alors j à Paris, au lieu d'être à Toulon?
CADEROUSSE
Mon père, j'ai été délivre par quelqu'un.
MONTE-CRISTO
Ce quelqu'un-Ià a rendu un fameux service à la société. Ainsi, vous êtes forçat évadé?
CADEROUSSE
Hélas! oui, mon père.
MONTE-CRISTO
Mauvaise récidive! cela vous conduira tout droit à la place Saint-Jacques, mon cher monsieur Caderousse.
CADEHOUSSE.
Mon père, je cède à un entraînement.
MONTE-CRISTO
Tous les criminels disent cela.
CADEROUSSE
Le besoin...
MONTE-CRISTO
Laissez donc! le besoin ne peut pas conduire un homme à venir forcer un secrétaire! Et, quand le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous l'avez tué pour avoir l'argent et le diamant, était-ce aussi le besoin ?
CADEROUSSE
Pardon, mon père ! vous m'avez déjà sauvé une première fois, sauvez-moi encore une seconde.
MONTE-CRISTO
Cela ne m'encourage pas, vous comprenez bien.
Êtes-vous seul, mon père, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?
MONTE-CRISTO
Je suis seul, et j'aurai encore pitié de vous, et je vous laisserai aller, au risque des nouveaux malheurs que peut entraîner ma faiblesse, si vous me dites toute la vérité.
CADEROUSSE
Oh ! mon père, je puis bien dire que vous êtes mou sauveur, vous!
MONTE-CRISTO
Comment vous êtes-vous évadé du bagne?
CADEROUSSE
Eh bien, voilà : nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous Saint-Mandrier?
MONTE-CRISTO
Oui.
CADEROUSSE
Eh bien , pendant qu'on dormait, de midi à une heure...
MONTE-CRISTO
Des forçats qui font la sieste ! plaignez donc ces gaillardslà!
CADEROUSSE
Dame, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas des chiens...
Heureusement pour les chiens!
CADEKOL'SSE.
Pendant donc qu'on faisait la sieste, nous nous sommes éloignés un peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous avait donnée un Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage.
MONTE-CRISTO
Et qu'est devenu votre compagnon?
CADEROUSSE
Benedetto?
MONTE-CRISTO
Ah ! il se nommait Benedetto?
CADEROUSSB.
Oui. Ce qu'il est devenu, je n'en sais rien; nous nous sommes sépares à Hyères, et ne nous sommes pas revus depuis.
MONTE-CRISTO
Vous mentez !
CADEROUSSE
Mon père!
MONTE-CRISTO
Cet homme est encore votre ami, votre complice, peut-être.
CADEROUSSE
Oh ! mon père !
Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu ? Répondez !
CADEROUSSE
Comme j'ai pu.
MONTE-CRISTO
Vous mentez! vous avez reçu de l'argent qu'il vous a donné.
CADEROUSSE
Eh bien, c'est vrai, Benedetto est devenu le fils d'un grand seigneur.
MONTE-CRISTO
Et comment nommez-vous ce grand seigneur?
CADEROUSSE
Le comte de Monte-Cristo, celui-là chez qui nous sommes.
MONTE-CRISTO
Benedetto, le fils du comte?
CADEROUSSE
Dame, il faut bien le croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père, puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte lui laisse cinq cent mille francs par son testament.
MONTE-CRISTO
Ah ! ah ! je commence a comprendre... Et quel nom portet-il?
Il s'appelle Andréa Cavalcanti.
MONTE-CRISTO
Alors, c'est ce jeune homme que le comte de Monte-Cristo reçoit chez lui et qui va épouser mademoiselle Danglars?
CADEROUSSE
Justement.
MONTE-CRISTO
Et vous souffrez cela, misérable, vous qui connaissez sa vie et ses flétrissures?
CADEROUSSE
Pourquoi voulez-vous que j'empêche un camarade de réussir?
MONTE ClUSTO.
C'est juste 1 ce n'est pas à vous de prévenir M. Danglars. c'est à moi.
CADEROUSSE
Ne faites pas cela, mon père.
MONTE-CRISTO
Et pourquoi ?
CADEROUSSE
Parce que c'est notre pain que vous nous ferez perdre.
Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme vous, je me ferai complice de leurs crimes?
CADEROUSSE
Mon père !
Je dirai tout.
A qui?
MONTE-CRISTO
CADEROUSSE
MONTE-CRISTO
A M. Danglars.
CADEROUSSE, frappant Monte-Cristo d'nn coup de couteau.
Tron de l'air! tu ne diras rien... Ah! mille tonnerres, il est cuirassé.
MONTE-CRISTO plie Caderousse sous lui et lui met le pied sur la têts.
Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat!
CADEROUSSE
Grâce ! grâce !
MONTE-CRISTO
Relève-toi.
CADEROUSSE
Tudieu ! quel poignet vous avez, mon père!
MONTE-CRISTO
Silence! Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi; souviens-toi de cela, misérable! et t'épargner en ce moment est encore servir les desseins de Dieu !
Ouf!
MONTE-CRISTO
Tends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.
CADEROUSSE
Je ne sais pas écrire.
MONTE-CRISTO
Tu mens ! Prends cette plume et écris.
CADEROUSSE
J'écris.
MONTE-CniSTO, dictant.
o Monsieur, l'iiomme à qui vous destiuez votre fille est un ancien forcit échappé avec moi du bagne de Toulon; il portait le no 50, et moi le no 58. 11 se nomme Beuedetto; mais il
ignore son véritable nom, n'ayant jamais connu ses parents. » Signe.
CADEROUSSE
Mais vous voulez donc me perdre?
MONTE-CRISTO
Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier corps de garde. Dailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre.
CADEROUSSE, sigDant.
Voilà.
MONTE-CRISTO
L'adresse maintenant. « A monsieur le baron Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin. » (n prend le billet.) C'est bien. Va-t'en maintenant.
CADEROUSSE
Par où ?
MONTE-CRISTO
Par où tu es venu.
CADEROUSSE
Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?
MONTE-CRISTO
Tu es bien entré par là.
CADEROUSSE
Vous méditez quelque chose contre moi, mon père.
MONTE-CRISTO
Imbécile! que veux tu que je médite?
CADEROUSSE
Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte?
MONTE-CRIS ro.
A quoi bon réveiller le concierge?
CADEROUSSE
Mon père, dites que vous ne voulez pas ma mort.
Je veux ce que Dieu veut.
CADEROUSSE
Jurez-moi que vous ne me frapperez point tandis que je descendrai.
MONTE-CRISTO
Sot et lâche que tu es !
CADEROUSSE
Dites tout de suite ce que vous voulez faire de moi.
MONTE-CRISTO
J'en ai voulu faire un homme heureux, et je ne suis parvenu qu'a en faire un assassin..
CADEROUSSE
Mon père, tentez une dernière épreuve.
MONTE-CRISTO
Soit; tu sais que je suis homme de parole!
CADE ROUSSE
Oh! oui.
MONTE-CRISTO
Écoute. Si tu Féntres chez toi sain et sauf...
A moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je à craindre?
MONTE-CRISTO
Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la Franco, et, partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te ferai passer une petite pension; car, si tu rentres chez toi sain et sauf...
CADEROUSSE
Eh hien?
MONTE-CIUSTO.
Je croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.
CADERt)USSE.
Vrai! vous me faites mourir de peur, mon père !
MONTE-CRISTO, lui montrant la fenêtre.
Allons , va-t'en ! (Caderousse met le pied sur l'échelle.) Maintenant, descends.
(Il s'approche de Caderousse et l'éclairé.) CADEROUSSE.
Que faites-vous ! s'il passait une patrouille I