‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 100 sur 129 · SCÈNE ir · texte numérisé non relu

SCÈNE ir

Les Mêmes, CADEROUSSEo

caderousse.

Ah ! ah ! noua y voilà. Le plan du petit, il était exact. Pas de pièges à loup, pas de chiens. Au premier, la chambre à coucher: nous voilà dans la chambre à coucher. Voyons, estce bien ici? Le secrétaire à gauche, du même côté que la fenêtre. Eh ! le voilà !

MONTE-CRISTO

Décidément, est-ce un assassin? est-ce un voleur?

CADEROUSSE

Voyons, commençons par fermer les portes; les portes fermées, 011 est chez soi. (Il va pousser les verrous, et, ne s'aperçevant pas que les gâches ont été enlevées, il croit avoir fermé la porte.) Maintenant, comme il n'y a pas de clef, il va falloir lui jouer un ;>ir, à cette petite serrure.

MONTE-CRISTO

Ce n'est qu'un voleur.

CADEROUSSE

Décidément, il faut un peu de clarté.

(Il tire de sa poche une lanterne sourde, et examine ses rossignols.) MONTE-CRISTO.

Mais je ne me trompe pas, C'est... (Ali présente une arme a Monte-Cristo.) Ne bouge pas, et laisse là ta hache; nous n'avons pas besoin d'armes, ici.

(Il ôte vivement sa redingote et son gilet, et tire d'une armoire une soutane, un chapeau de prêtre, le costume du père Busoni, cnûn.)

CADEROUSSE

Je crois que voilà mon affaire. Ah ! ah ! voyons, petite serrure, ma mie, ne fais pas trop la difficile; c'est un ami, voyons!... Ah! ce n'est pas bien, cela; tu sais que je ne voudrais pas me fâcher.

MONTE-CRISTO, s'habillant.

Oui, oui, va, tu les useras tous les uns après les autres avant d'y arriver.

CADEROUSSE

Oh ! oh! celui qui a fabriqué cette serrure était un malin;

je lui signerai son brevet quand il voudra. Mais, tron de l'air! elle ne s'ouvrira donc pas, cette maudite serrure !

MONTE-CRISTO, à Ali.

Demeure ici, et, quelque chose qui se passe, quelque bruit que tu entendes, n'entre et ne te montre que si je t'appelle par ton nom.

(Monte-Cristo, déguisé en moine, une bougie à la main, entre dans la chambre où travaille Caderousse. Caderousse voit la chambre qui s'éclaire, et se retourne.)

CÀDEROUSSE, se retournant.

Le père Busoni !

Eh bien, sans doute, le père Busoni lui-même en personne. Et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher monsieur Caderousse ; cela prouve que vous avez bonne mémoire ; car, si je ne me trompe, voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.

CADEROUSSE

Mon père! mon père!

MONTE-CRISTO

Eh bien, nous venons donc voler le comte de Monte-Cristo?

CADEKOUSSE.

Mon père, je vous prie de croire... Mon père, je vous jure...

MONTE-CRISTO

Un carreau coupé, une lanterne sourde, un trousseau de rossignols, un secrétaire à demi-forcé; allons! je vois que vous êtes toujours le même, monsieur l'assassin! Vous avez donc fini votre temps, que je vous vois en train de vous faire reconduire d'où vous venez ?

CADEROUSSE

Mon père, je n'avais pas fini mon temps.

MONTE-CRISTO

Comment êtes-vous ici, au lieu d'être là-bas, alors j à Paris, au lieu d'être à Toulon?

CADEROUSSE

Mon père, j'ai été délivre par quelqu'un.

MONTE-CRISTO

Ce quelqu'un-Ià a rendu un fameux service à la société. Ainsi, vous êtes forçat évadé?

CADEROUSSE

Hélas! oui, mon père.

MONTE-CRISTO

Mauvaise récidive! cela vous conduira tout droit à la place Saint-Jacques, mon cher monsieur Caderousse.

CADEHOUSSE.

Mon père, je cède à un entraînement.

MONTE-CRISTO

Tous les criminels disent cela.

CADEROUSSE

Le besoin...

MONTE-CRISTO

Laissez donc! le besoin ne peut pas conduire un homme à venir forcer un secrétaire! Et, quand le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq mille francs en échange du diamant que je vous avais donné, et que vous l'avez tué pour avoir l'argent et le diamant, était-ce aussi le besoin ?

CADEROUSSE

Pardon, mon père ! vous m'avez déjà sauvé une première fois, sauvez-moi encore une seconde.

MONTE-CRISTO

Cela ne m'encourage pas, vous comprenez bien.

Êtes-vous seul, mon père, ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre?

MONTE-CRISTO

Je suis seul, et j'aurai encore pitié de vous, et je vous laisserai aller, au risque des nouveaux malheurs que peut entraîner ma faiblesse, si vous me dites toute la vérité.

CADEROUSSE

Oh ! mon père, je puis bien dire que vous êtes mou sauveur, vous!

MONTE-CRISTO

Comment vous êtes-vous évadé du bagne?

CADEROUSSE

Eh bien, voilà : nous travaillions à Saint-Mandrier, près de Toulon. Connaissez-vous Saint-Mandrier?

MONTE-CRISTO

Oui.

CADEROUSSE

Eh bien , pendant qu'on dormait, de midi à une heure...

MONTE-CRISTO

Des forçats qui font la sieste ! plaignez donc ces gaillardslà!

CADEROUSSE

Dame, on ne peut pas toujours travailler, on n'est pas des chiens...

Heureusement pour les chiens!

CADEKOL'SSE.

Pendant donc qu'on faisait la sieste, nous nous sommes éloignés un peu, nous avons scié nos fers avec une lime que nous avait donnée un Anglais, et nous nous sommes sauvés à la nage.

MONTE-CRISTO

Et qu'est devenu votre compagnon?

CADEROUSSE

Benedetto?

MONTE-CRISTO

Ah ! il se nommait Benedetto?

CADEROUSSB.

Oui. Ce qu'il est devenu, je n'en sais rien; nous nous sommes sépares à Hyères, et ne nous sommes pas revus depuis.

MONTE-CRISTO

Vous mentez !

CADEROUSSE

Mon père!

MONTE-CRISTO

Cet homme est encore votre ami, votre complice, peut-être.

CADEROUSSE

Oh ! mon père !

Depuis que vous avez quitté Toulon, comment avez-vous vécu ? Répondez !

CADEROUSSE

Comme j'ai pu.

MONTE-CRISTO

Vous mentez! vous avez reçu de l'argent qu'il vous a donné.

CADEROUSSE

Eh bien, c'est vrai, Benedetto est devenu le fils d'un grand seigneur.

MONTE-CRISTO

Et comment nommez-vous ce grand seigneur?

CADEROUSSE

Le comte de Monte-Cristo, celui-là chez qui nous sommes.

MONTE-CRISTO

Benedetto, le fils du comte?

CADEROUSSE

Dame, il faut bien le croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père, puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte lui laisse cinq cent mille francs par son testament.

MONTE-CRISTO

Ah ! ah ! je commence a comprendre... Et quel nom portet-il?

Il s'appelle Andréa Cavalcanti.

MONTE-CRISTO

Alors, c'est ce jeune homme que le comte de Monte-Cristo reçoit chez lui et qui va épouser mademoiselle Danglars?

CADEROUSSE

Justement.

MONTE-CRISTO

Et vous souffrez cela, misérable, vous qui connaissez sa vie et ses flétrissures?

CADEROUSSE

Pourquoi voulez-vous que j'empêche un camarade de réussir?

MONTE ClUSTO.

C'est juste 1 ce n'est pas à vous de prévenir M. Danglars. c'est à moi.

CADEROUSSE

Ne faites pas cela, mon père.

MONTE-CRISTO

Et pourquoi ?

CADEROUSSE

Parce que c'est notre pain que vous nous ferez perdre.

Et vous croyez que, pour conserver le pain à des misérables comme vous, je me ferai complice de leurs crimes?

CADEROUSSE

Mon père !

Je dirai tout.

A qui?

MONTE-CRISTO

CADEROUSSE

MONTE-CRISTO

A M. Danglars.

CADEROUSSE, frappant Monte-Cristo d'nn coup de couteau.

Tron de l'air! tu ne diras rien... Ah! mille tonnerres, il est cuirassé.

MONTE-CRISTO plie Caderousse sous lui et lui met le pied sur la têts.

Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat!

CADEROUSSE

Grâce ! grâce !

MONTE-CRISTO

Relève-toi.

CADEROUSSE

Tudieu ! quel poignet vous avez, mon père!

MONTE-CRISTO

Silence! Dieu me donne la force de dompter une bête féroce comme toi; souviens-toi de cela, misérable! et t'épargner en ce moment est encore servir les desseins de Dieu !

Ouf!

MONTE-CRISTO

Tends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter.

CADEROUSSE

Je ne sais pas écrire.

MONTE-CRISTO

Tu mens ! Prends cette plume et écris.

CADEROUSSE

J'écris.

MONTE-CniSTO, dictant.

o Monsieur, l'iiomme à qui vous destiuez votre fille est un ancien forcit échappé avec moi du bagne de Toulon; il portait le no 50, et moi le no 58. 11 se nomme Beuedetto; mais il

ignore son véritable nom, n'ayant jamais connu ses parents. » Signe.

CADEROUSSE

Mais vous voulez donc me perdre?

MONTE-CRISTO

Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier corps de garde. Dailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre.

CADEROUSSE, sigDant.

Voilà.

MONTE-CRISTO

L'adresse maintenant. « A monsieur le baron Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin. » (n prend le billet.) C'est bien. Va-t'en maintenant.

CADEROUSSE

Par où ?

MONTE-CRISTO

Par où tu es venu.

CADEROUSSE

Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?

MONTE-CRISTO

Tu es bien entré par là.

CADEROUSSE

Vous méditez quelque chose contre moi, mon père.

MONTE-CRISTO

Imbécile! que veux tu que je médite?

CADEROUSSE

Pourquoi ne pas m'ouvrir la porte?

MONTE-CRIS ro.

A quoi bon réveiller le concierge?

CADEROUSSE

Mon père, dites que vous ne voulez pas ma mort.

Je veux ce que Dieu veut.

CADEROUSSE

Jurez-moi que vous ne me frapperez point tandis que je descendrai.

MONTE-CRISTO

Sot et lâche que tu es !

CADEROUSSE

Dites tout de suite ce que vous voulez faire de moi.

MONTE-CRISTO

J'en ai voulu faire un homme heureux, et je ne suis parvenu qu'a en faire un assassin..

CADEROUSSE

Mon père, tentez une dernière épreuve.

MONTE-CRISTO

Soit; tu sais que je suis homme de parole!

CADE ROUSSE

Oh! oui.

MONTE-CRISTO

Écoute. Si tu Féntres chez toi sain et sauf...

A moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je à craindre?

MONTE-CRISTO

Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la Franco, et, partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te ferai passer une petite pension; car, si tu rentres chez toi sain et sauf...

CADEROUSSE

Eh hien?

MONTE-CIUSTO.

Je croirai que Dieu t'a pardonné, et je te pardonnerai aussi.

CADERt)USSE.

Vrai! vous me faites mourir de peur, mon père !

MONTE-CRISTO, lui montrant la fenêtre.

Allons , va-t'en ! (Caderousse met le pied sur l'échelle.) Maintenant, descends.

(Il s'approche de Caderousse et l'éclairé.) CADEROUSSE.

Que faites-vous ! s'il passait une patrouille I

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