ALBERT, MERCEDES
ALBERT, revenant à Morcelés.
Ah .' mon Dieu! qu'avez-vous?... Mais vous vous trouvez mal !
MERCEDES
En effet, je suis un peu indisposée. Ces roses, ces tubéreuses, ces fleurs d'oranger dégagent, pendant les premières chaleurs auxquelles on ne les a point accoutumées, de si violenta parfums...
Germain ! Germain ! enlevez ces fleurs à l'instant. MERCEDES, après un instant de silence.
Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo que porte le comte? Est-ce un nom de famille, un nom de terre, un simple titre?
ALBERT
C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout.
MUH.lh>ÈS.
Ses manières sont excellentes, du moins à ce que j'ai pu juger par les courts instants qu'il a passes ici.
ALBERT
Parfaites, ma mère.
MERCEDES
Vous avez vu, mon cher Albert... pardon, c'est une question de mère que je vous fais là.:. vous avez vu M. de Monte- Cristo dans son intérieur ?
ALBERT
Oui.
MERCEDES
Vous avez l'habitude du monde, plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge. Dites-moi, croyez-vous que le comte soit ce qu'il paraît être?
ALBERT
Et que paraît-il être, ma mère ?
Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur.
ALBERT
Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le crois Maltais.
MERCEDES
Je ne vous interroge pas sur son origine, je vous interroge sur sa personne.
ALBERT
Mais vous avez dû voir: trente-cinq à trente-six ans, ma mère.
MERCEDES, à elle-même.
Trente-cinq à trente-six ans, c'est impossible. — Avezvous remarqué comme il est pâle ?
ALBERT
Oui, et je lui ai demandé la cause de cette pâleur; il m'a dit qu'ayant été pris par les Barbaresques, il était resté longtemps prisonnier dans un souterrain.
MERCEDES
Prisonnier !... Et cet homme s'est pris d'amilie pour vous, Albert ?
ALBERT
Je le crois, ma mère.
MERCEDES
Et vous l'aimez aussi?
ALBERT
Oui, quoique cette amitié, je l'avoue, soit mêlée d'une certaine terreur.
MERCEDES
Albert, je vous ai toujours mis en garde contre les nouvelles connaissances; maintenant, vous êtes homme et vous pouvez me donner des conseils à moi-même. Cependant je vous répéterai : soyez prudent.
ALBERT
Encore faudrait-il, pour que le conseil me fût profitable, que je susse de quoi me défier. Le comte ne joue jamais. Le comte ne boit que de l'eau. Le comte s'est annoncé à moi si riche, que, sans se faire rire au nez, il ne saurait m'emprunter d'argent. Que voulez-vous donc que je craigne de la part du comte?
MERCEDES
Tu as raison, et mes terreurs sont folles, ayant surtout pour objet un homme qui t'a sauvé la vie, pouvant te laisser périr. Mais, tu le sais, mon cher Albert, le cœur d'une mère est plein de craintes vagues. Jamais le comte vous a-t-il serré la main?
ALBERT
Jamais, et je l'ai remarqué.
MERCEDES
Jamais vous a-t-il appelé son ami ?
ALBERT
Jamais non plus.
MERCEDES
Enfin jamais a-t-il mangé à la même table que vous, soit que vous fussiez son convive, soit qu'il fût le vôtre ?
Jamais. Et aujourd'hui encore vous avez vu...
MERCEDES
Oui, oui, j'ai vu... Écoutez, je donnerai un bal dans trois jours. Amenez le comte, il le faut.
ALBERT
Je l'y amènerai, ma mère, et je ne crois pas qu'il se défende d'y venir.
MERCEDES
S'il vient, le reste me regarde, et je saurai à quoi m'en tenir. Au revoir, Albert. Tàoiicz que le comte soit votre ami.