SCÈNE III HAYDÉE, MONTE-CRISTO
HAYDÉE
Pourquoi me fais-tu donc demander la permission d'entrer chez moi? N'es-tu donc plus mon maître? ne suis-je donc plus ton esclave ?
MONTE-CRISTO, s'avançant.
Vous savez, Haydée, que nous sommes en France?
HAYDÉE
Pourquoi ne me parles-tu pas comme d'habitude? A i-je commis quelque faute? En ce cas, il faut me punir et non pas me dire vous.
MONTE-CRISTO
Haydée, tu sais que tu es en France, et, par conséquent, que tu es libre.
HAYDÉE
Libre de quoi faire ?
Libre de me quitter.
HAYDÉB.
Et pourquoi te quitterais-je ?
MONTE-CRISTO
Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.
HAYDÉE
Je ne veux voir personne.
MONTE-CRISTO
Et si, parmi les beaux jeunes gens que tu vas rencontrer, il y en avait quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste...
HAYDÉE
Je n'ai jamais vu d'homme plus beau que toi, et je n'ai jamais aimé que mon père et toi.
MONTE-CRISTO
Pauvre enfant! C'est que tu n'as guère jamais parlé qu'à ton père et à moi.
HAYDÉE
Qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait
sa joie, tu m'appelles ton amour, et tous deux vous m'appelez votre enfant.
MONTE-CRISTO
Tu te souviens de ton père, Haydée?
Il est là !
MONTE-CRISTO
Et moi, où suis-je?
HAYDÉE
Toi, tu es partout.
(Monte-Cristo veut lui baiser la main; elle lui présente son front.) MONTE-CRISTO.
Maintenant, Haydée, tu sais que tu es libre, que lu es maîtresse, que tu es reiue. Tu peux garder ton costume ou le quitter, à ta fantaisie. Tu resteras quand tu voudras rester. Tu sortiras quand tu voudras sortir. Il y aura toujours une voiture attelée pour toi. Ali etMyrtho t'accompagneront partout et seront à tes ordres. Seulement, une seule chose, je te prie.
HAYDÉE
Dis.
MONTE-CRISTO
Garde le secret sur ta naissance; ne dis pas un mot de ton passé: ne prononce devant personne le nom de ton illustre l'ère, ni celui de ta pauvre mère.
HAYDÉE
Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.
MONTE-CRISTO
Écoute ma fille. Cette réclusion tout orientale sera peutêtre impossible à Paris. Continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord, comme tu l'as fait à Florence, à Rome, à Milan et à Madrid ; cela te servira toujours, soit que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en Orient.
Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, monseigneur?
MONTE-CRISTO
Oh ! tu sais bien que ce n'est jamais moi qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la fleur qui quitte l'arbre.
HAYDÉE
Je ne te quitterai jamais; car, j'en suis sûre, je ne pourrais vivre sans toi.
MONTE-CRISTO
Pauvre enfant! tu dis ce que tu penses à cette heure; mais, dans dix ans, je serai vieux, tandis que, toi, dans dix ans, tu seras toute jeune encore.
HAYDÉE
Mon père, Ali Tebelin, avai: une longue barbe, blanche, cela ne m'empêchait pas de l'aimer. Mon père, Ali Tebelin, avait soixante ans et il me paraissait plus beau que tous les jeunes gens que je voyais.