SCÈNE IV ALBERT, MONTE-CRISTO
ALBERT
En vérité, comte, je marche de merveille en merveille! Je viens de traverser un salon digne en tout point du palais d'Aladin, et voilà que vous m'introduisez dans le boudoir d'une péri...
MONTE-CRISTO
Prendrioz-vous une tasse de thé, vicomte?
ALBERT
Ma foi, volontiers !
M0NTE-CR16TO frappe sur on timbre.
Et d'où venez-vous, comme cela?
ALBERT
A propos, j'oubliais... De chez M. Danglars, que j'ai trouvé encore tout ébouriffé de votre crédit illimité.
MONTE-CRISTO
Pauvre homme ! (A Baptistin, qui entre avec le thé.) Posto cela ici; bien!
ALBEItT.
En vérité, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce n'est point votre richesse: peut-être y a-t-il des gens plus riches que vous; ce n'est pas votre esprit: Beaumarchais
n'en avait pas davantage, mais peut-être en avait-il autant; non, c'est votre manière d'être servi à l'instant, à la minute, sans avoir besoin de donner un ordre, comme si l'on devinait, à la manière dont vous sonnez ou dont vous frappez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que vous désirez avoir était toujours prêt.
MONTE-CRISTO
Ce que vous dites est un peu vrai ; on sait mes habitudes. Ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre thé?
ALBERT
Pardieu! je désire fumer. (Monte-Cristo s'approche du timbre et frappe deux coups.) Et qui appelez-vous?
MONTE-CRISTO
J'appelle Ali.
ALBERT
Et le voici ! (Ali paraît avec deux ckibouques toutes bourrées.) Merveilleux !
MONTE-CRISTO
Non, c'est tout simple. Ali sait qu'en prenant le thé ou le café, je fume ordinairement; il sait que j'ai demandé du thé ; il sait que je suis resté avec vous ; il entend que je l'appelle, et, comme il est d'un pays où l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il en apporte deux, voilà tout.
ALBERT
Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a que vous... Oh! mais qu'est-ce que j'entends là ?
MONTE-CRISTO
Ce que vous avea déjà entendu à Rome, la guzla d'IIaydée.
ALBERT
Haydée ! Quel admirable nom ! Il y a donc des femmes qui s'appellent Haydée autre part que dans les poëmes de lord Byron?
Certainement! Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun en Albanie et en Épire. C'est comme si vous disiez, par exemple, chasteté, pudeur, innocence. C'est une espèce de nom de baptême, comme vous dites, vous autres Parisiens.
ALBERT
Oh! comme c'est charmant, et que je voudrais voir nos Françaises s'appeler : mademoiselle Bonté, mademoiselle Silence, mademoiselle Charité. Supposez, par exemple, que mademoiselle Danglars, ma future, au lieu de s'appeler Claire- Marie-Eugénie, s'appelle Cliastetc-Pudeur-Innoceuce Danglars. Peste! quel elfet cela ferait dans une publication de bans!
MONTE-CRISTO
Fou! ne parlez pas si haut, Bardée pourrait vous entendre.
ALBERT
Et elle se fâcherait?
MONTE-CRISTO
Non pas.
ALBERT
Elle est bonne personne?
MONTE-CRISTO
Une esclave ne se fâche pas avec son maître.
ALBERT
Allons donc ! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des esclaves ?
MONTE-CRISTO
Sans doute, puisque Haydéeest la mienne.
ALBERT
En effet, vous n'avez rien et ne faites rien comme les autres, vous. Esclave de M. le comie de .Monte-Cristo, c'esl une position en France, et, à la façon dont vous remuez l'or, mais c'est une place qui doit valoir cent mille écus par
MONTE-CRISTO
Cent mille écus! qu'est-ce que cela pour Baydée? Elle était venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des Mille et une Nuits sont bien peu de cho
ALBERT
C'est donc une princesse!
iE-CRISTO.
Vous l'avez dit, et même une des plus grandes princ de son paya.
ALBERT
Mais comment une grande princesse est-elle devenue esclave?
MONTE-CRISTO
Commn Denys le tyran est devenu le maître de Syracuse. Le hasard de la guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune!
ALBEKT.
Et son nom est un secret?
Pour tout le monde, oui; mais, pour vous qui êtes de mes amis, non; à la condition, toutefois, que vous jurerez de vous taire.
ALBERT
Oh ! parole d'honneur !
MONTE-CRISTO
Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?
ALBERT
D'Ali Tehelin? Sans doute, puisque c'est à son service que mon père a fait fortune. Eh bien, qu'est Haydée à Ali Tebelin?
MONTE-CRISTO
Sa fille, tout simplement.
ALBERT
Comment, la fille d'Ali Pacha?
MONTE-CRISTO
Et de la belle Vasiliki.
ALBERT
Elle est votre esclave ?
MONTE-CRISTO
Oh! mon Dieu, oui...
ALBERT
Comment l'est-elle devenue?
Oh! de la façon la plus simple. Un jour que je passais sur le marché de Constantinople,^e l'ai achetée.
ALBERT
C'est splendide, mon cher comte! Eh bien, je vous prie, présentez-moi à votre princesse.
MONTE-CRISTO
Volontiers, mais à deux conditions.
ALBERT
Je les accepte d'avance.
MONTE-CRISTO
La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette présentation.
ALBERT
Très-bien; je le jure.
MONTE-CRISTO
La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le sien.
ALBERT
Je le jure encore.
MONTE-CRISTO
Très-bien. Je vous sais homme d'honneur; vous vous rappellerez Ces deux serments. (Il frappe sur le timbre. AH parait.) Préviens Haydée que je désire qu'elle vienne prendre une tusse de thé avec nous, et fais- lui comprendre que je veux lui présenter un de mes amis.
Mais comment va-t-il lui faire comprendre le désir que vous avez exprimé, puisqu'il est muet?
MONTE-CRISTO
Tenez, voici ma réponse.