‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 21 sur 129 · SCÈNE IV ALBERT, MONTE-CRISTO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV ALBERT, MONTE-CRISTO

ALBERT

En vérité, comte, je marche de merveille en merveille! Je viens de traverser un salon digne en tout point du palais d'Aladin, et voilà que vous m'introduisez dans le boudoir d'une péri...

MONTE-CRISTO

Prendrioz-vous une tasse de thé, vicomte?

ALBERT

Ma foi, volontiers !

M0NTE-CR16TO frappe sur on timbre.

Et d'où venez-vous, comme cela?

ALBERT

A propos, j'oubliais... De chez M. Danglars, que j'ai trouvé encore tout ébouriffé de votre crédit illimité.

MONTE-CRISTO

Pauvre homme ! (A Baptistin, qui entre avec le thé.) Posto cela ici; bien!

ALBEItT.

En vérité, ce que j'admire en vous, mon cher comte, ce n'est point votre richesse: peut-être y a-t-il des gens plus riches que vous; ce n'est pas votre esprit: Beaumarchais

n'en avait pas davantage, mais peut-être en avait-il autant; non, c'est votre manière d'être servi à l'instant, à la minute, sans avoir besoin de donner un ordre, comme si l'on devinait, à la manière dont vous sonnez ou dont vous frappez, ce que vous désirez avoir, et comme si ce que vous désirez avoir était toujours prêt.

MONTE-CRISTO

Ce que vous dites est un peu vrai ; on sait mes habitudes. Ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre thé?

ALBERT

Pardieu! je désire fumer. (Monte-Cristo s'approche du timbre et frappe deux coups.) Et qui appelez-vous?

MONTE-CRISTO

J'appelle Ali.

ALBERT

Et le voici ! (Ali paraît avec deux ckibouques toutes bourrées.) Merveilleux !

MONTE-CRISTO

Non, c'est tout simple. Ali sait qu'en prenant le thé ou le café, je fume ordinairement; il sait que j'ai demandé du thé ; il sait que je suis resté avec vous ; il entend que je l'appelle, et, comme il est d'un pays où l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout, au lieu d'une chibouque, il en apporte deux, voilà tout.

ALBERT

Certainement, c'est une explication comme une autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a que vous... Oh! mais qu'est-ce que j'entends là ?

MONTE-CRISTO

Ce que vous avea déjà entendu à Rome, la guzla d'IIaydée.

ALBERT

Haydée ! Quel admirable nom ! Il y a donc des femmes qui s'appellent Haydée autre part que dans les poëmes de lord Byron?

Certainement! Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun en Albanie et en Épire. C'est comme si vous disiez, par exemple, chasteté, pudeur, innocence. C'est une espèce de nom de baptême, comme vous dites, vous autres Parisiens.

ALBERT

Oh! comme c'est charmant, et que je voudrais voir nos Françaises s'appeler : mademoiselle Bonté, mademoiselle Silence, mademoiselle Charité. Supposez, par exemple, que mademoiselle Danglars, ma future, au lieu de s'appeler Claire- Marie-Eugénie, s'appelle Cliastetc-Pudeur-Innoceuce Danglars. Peste! quel elfet cela ferait dans une publication de bans!

MONTE-CRISTO

Fou! ne parlez pas si haut, Bardée pourrait vous entendre.

ALBERT

Et elle se fâcherait?

MONTE-CRISTO

Non pas.

ALBERT

Elle est bonne personne?

MONTE-CRISTO

Une esclave ne se fâche pas avec son maître.

ALBERT

Allons donc ! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des esclaves ?

MONTE-CRISTO

Sans doute, puisque Haydéeest la mienne.

ALBERT

En effet, vous n'avez rien et ne faites rien comme les autres, vous. Esclave de M. le comie de .Monte-Cristo, c'esl une position en France, et, à la façon dont vous remuez l'or, mais c'est une place qui doit valoir cent mille écus par

MONTE-CRISTO

Cent mille écus! qu'est-ce que cela pour Baydée? Elle était venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des Mille et une Nuits sont bien peu de cho

ALBERT

C'est donc une princesse!

iE-CRISTO.

Vous l'avez dit, et même une des plus grandes princ de son paya.

ALBERT

Mais comment une grande princesse est-elle devenue esclave?

MONTE-CRISTO

Commn Denys le tyran est devenu le maître de Syracuse. Le hasard de la guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune!

ALBEKT.

Et son nom est un secret?

Pour tout le monde, oui; mais, pour vous qui êtes de mes amis, non; à la condition, toutefois, que vous jurerez de vous taire.

ALBERT

Oh ! parole d'honneur !

MONTE-CRISTO

Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?

ALBERT

D'Ali Tehelin? Sans doute, puisque c'est à son service que mon père a fait fortune. Eh bien, qu'est Haydée à Ali Tebelin?

MONTE-CRISTO

Sa fille, tout simplement.

ALBERT

Comment, la fille d'Ali Pacha?

MONTE-CRISTO

Et de la belle Vasiliki.

ALBERT

Elle est votre esclave ?

MONTE-CRISTO

Oh! mon Dieu, oui...

ALBERT

Comment l'est-elle devenue?

Oh! de la façon la plus simple. Un jour que je passais sur le marché de Constantinople,^e l'ai achetée.

ALBERT

C'est splendide, mon cher comte! Eh bien, je vous prie, présentez-moi à votre princesse.

MONTE-CRISTO

Volontiers, mais à deux conditions.

ALBERT

Je les accepte d'avance.

MONTE-CRISTO

La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette présentation.

ALBERT

Très-bien; je le jure.

MONTE-CRISTO

La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le sien.

ALBERT

Je le jure encore.

MONTE-CRISTO

Très-bien. Je vous sais homme d'honneur; vous vous rappellerez Ces deux serments. (Il frappe sur le timbre. AH parait.) Préviens Haydée que je désire qu'elle vienne prendre une tusse de thé avec nous, et fais- lui comprendre que je veux lui présenter un de mes amis.

Mais comment va-t-il lui faire comprendre le désir que vous avez exprimé, puisqu'il est muet?

MONTE-CRISTO

Tenez, voici ma réponse.

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