‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 23 sur 129 · A LU LUT · texte numérisé non relu

A LU LUT

Mon cher hôte, et vous, madame, excusez ma stupéfaction; je suis tout étourdi, et c'est assez naturel. Voici que je retrouve l'Orient, l'Orient véritable, non pas malheureusement tel que je l'ai vu, mais tel que je l'ai rêvé. Tout à l'heure j'entendais rouler les omnibus et tinter les sonnettesdes marchands de limonade, et me voilà tout à coup transporté à cinq cents lieues, mille lieues de Paris; me voilà au Caire, à Bagdad, à Samarcande! Oh ! dites-moi, comte, de quoi puis-je lui parler ?

MONTE-CRISTO

Mais de tout ce que vous voudrez : de son pays, de sa jeunesse, de ses souvenirs, puis, si vous l'aimez mieux, de théâtres, de bals, de bijoux.

ALBERT

Oh ! ce ne serait point la peine d'avoir une Grecque devant soi pour lui parier de tout ce dont on parlerait à une Parisienne. Laissez-moi lui parler de l'Orient, comte.

MONTE-CRISTO

Faites; c'est la conversation qui lui est le plus agréable.

ALBERT

A quel âge madame a-t-elle quitté la Grèce?

IIAYDÉE.

A cinq ans.

ALBERT

Et vous vous rappelez votre patrie?

HAYDÉE

Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux r< gards : le regard du corps et le regard de l'âme. Le regard du corps peut oublier parfois, celui de l'âme se souvient toujours.

ALBERT

Et quel est le temps le plus éloigné dont vous puissiez vous souvenir ?

Je marchais à peine. Ma mère, que l'on appelait Vasiliki (avec fierté), Vasiliki veut dire royale! ma mère me prenait par la main, et toutes deux, couvertes d'un voile, après avoir mis d'abord au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions demander l'aumône pour les prisonniers, en disant: a Celui qui donne aux pauvres prête à l'Éternel! » Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et, Xiii. 3

sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous avait donné, nous prenant pour de pauvres Femmes, à l'hégoumenos du couvent, qui le répartissait entre les prisonniers.

ALBERT

Et à cette époque quel âge aviez-vous?

HAYDÉB.

Trois ans !

ALBERT

Ainsi, votre pèlerinage pour les prisonniers est votre premier souvenir ? Quel est le second?

HAYDÉE

Le second ? Je me vois sous l'ombre des sycomores, près d'un lac dont j'aperçois encore, à travers les feuilles, le miroir tremblant ; contre le plus vieux et le plus touffu de ces arbres, mon père était assis sur des coussins; et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je jouais avec sa barbe blanche, qui descendait sur sa poitrine, et avec le cangiar à poignée de diamant, passé à sa ceinture. Puis, de temps en temps, venait un Albanais, qui lui disait quelques mots, auxquels je ne faisais pas attention, et auxquels mon père répondait du même son de voix : « Tuez ! » ou: « Faitesjgrace ! »

C'est étrange, en vérité, d'entendre sortir de pareille? choses de la bouche d'une jeune fille, en se disant : « Ceci n'est point une fiction. » Et avez-vous encore quelque autre souvenir?

HAYPÉE.

Un troisième, un dernier. Lu souvenir terrible, celui-là! °z-Ie-moi.

M'NTE-CRISTO.

Non; dis.

HAYDBB.

Je me rappelle une nuit obscure comme celle rTun souterrain. Mon père nous avaitcachés là, toutes ses ( i niants. On vint nous chercher, ma mère et moi ; non- montâmes vers le jour ; puis on nous conduisit à un kiosque situé ati milieu d'un lac. Quand nous arrivâmes, la voix de mon père tonnait; ma mère s'arrêta toute frissonnante derrière une porte, collant son oeil aux fentes de cette porte; une ouverture était devant le mien, je regardai. .Mon père était couché sur sa peau de lion; nue trentaine île Palikares, restés fidèles.

se tenaient à s^s côtés. Tout autour du kiosque, étaient des barques chargées de soldats. « Que voulez- vous? criait mon père à des hommes qui tenaient un papier avec des caractères d'or tracés à la main. — Ce que nous voulons, dit l'un d'eux, c'est te communiquer la volonté de Sa Hautesse; vois-tu ce firman ? — Eh bien, que demande-t-il ? — 11 demande ta tête ! » Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n'eût été une menace, et il n'avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient partis de ses mains et avaient tué deux hommes. Les Palikares qui entouraient mon père firent feu, et la chambre se remplit de fumée et de flammes. A l'instant même, le feu commença de tous côtés, et les balles vinrent trouer les planches autour de nous. Oh! qu'il était grand, le vizir Ali Tebeliu, mon père! comme ses ennemis fuyaient! quand tout à coup une détonation sourde se fit entendre, et le parquet vola en éclats tout autour de mon père. Un traître avait introduit les ennemis dans une salle basse, et ils tuaient à travers l^pl-mcner; mon père rugit, enfonça ses doigts dans les trous des balles et arracha une planche tout entière. Mais, en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent, et la flamme, jaillissant comme d'un cratère, gagna les tentures, qu'elle dévora. Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, deux coups, plus distincts entre tous, deux cris, plus déchirants entre tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions avaient frappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé ces deux cris, et cependant il était resté debout, mais chancelant. Soudain le plancher craqua tout entier; mon père tomba sur un genou; vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de poignards; vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père disparut dans un tourbillon de feu, comme si l'enfer se fût ouvert sous ses pieds. Je me sentis rouler à terre; c'était ma mère qui s'abîmait évanouie. Oh ! mon Dieu !...

MO?fTE-CIUSTO.

Uepose-toi, chère enfant! et reprends courage en songeant qu'il y a un Dieu qui punit les traîtres.

ALBERT

Oh! voilà une épouvantable histoire, comte, et je me reproche maintenant d'avoir été si cruellement indiscret.

MONTE-CHISTO.

Ce n'est rien. Haydée est une femme courageuse, et elle a

souvent trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.

HAYDÉE

Parce que mes douleurs me rappellent tes bienfaits, monseigneur.

ALBERT

Un jour, comte, vous me direz, n'est-cj pas, comment la petite fille de Vasiliki devint votre esclave?

MONTE-CRISTO

Elle va vous le dire elle-même.

HAYDÉE

Tu le veux ?

MO.NTE-CRISTO.

Je t'en prie.

UAYDEE.

On nous mena, ma mère et moi, devaut le chef des troupes du sultan. « Tue-moi, dit ma mère, mais épargne l'honneur de la veuve du sultan Ali. — Ce n'est pas à moi qr.'i! faut t'adresser, répondit le seraskier. — Et à qui donc? demanda ma mère. — A ton nouveau maître. — Quel est-il ? — Le voici. y> Et le seraskier nous montra le traître qui avait vendu mon père au sultan, celui-là qui avait véritablement tué mon père.

ALBERT

Et alors, vous devîntes la propriété de cet infâme?

HAYDÉE

Non, il n'osa non- garder. 11 nous vendit à des marchands d'esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la Grèce et nous arrivâmes mourantes à la porte Impériale, encombrée de curieux dont les rangs s'ou\ raient pour nous laisser passer; quant tout à coup ma mère lève les yeux, jette un cri et tombe en me montrant une tête au-dessus de cette porte. Au-dessus de cette tête étaient écrits ces mots : « Cette tête est celle d'Ali Tebelin, pacha de Jauina. » J'essayai en pleurant de relever ma mère. Elle était morte !... Je fus menée au bazar. L'n riche Arménien m'acheta, me lit instruire, me donna des maîtres, et, quand j'eus treize ans, me vendit au sultan Mahmoud...

MO.NTE-CKISTO.

Auquel je la rachetai, je tous l'ai dit, pour une emeraude pareille à celle où je mets mes pilules de hachich.

HAYDEE.

Ah! tu es bon, tu es grand, monseigneur, et je suis bien heureuse de l'appartenir.

MONTE-CRISTO

Achevez donc votre tasse de thé, Albert; l'histoire est finie.

ALBERT

Oh ! c'est odieux! Et cet homme, cet infâme, ce traître, ce misérable qui vous a vendue, a-t-il été puni, au moins?

MONTE-CRISTO

Non ; mais il le sera.

BERTUCOIO.

Excellence !

LÎONTE-CRISTO«

Qu'y a-t-il ?

IiERTUCCIO.

M. le comte de Movcerf demande si Votre Excellence est visible?

MONTE-CRISTO

Votre père, Albert ?

ALBERT

Oui, il vient vous inviter, je pense, à une soirée que donne, après-demain, ma mère.

Allez le recevoir au salon, Albert; je vous suis

ALBERT

Mais Haydce ?

MONTE-CRISTO

Soyez tranquille.

ALBERT

Ah ! pauvre et noble créature !

MONTE-CRISTO, à Bertuccio.

Où est le comte?

BERTUCCIO

A la porte, dans sa voiture.

MONTE-CRISTO

Faites-lui traverser la cour à pied; allez.

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