‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 28 sur 129 · I \RS · texte numérisé non relu

I \RS

Efa ! monsieur, ils ont tire sur moi, il y a huit jours, pour deux cent mille francs.

MONTE-CRISTO

Eh bien, vous voilà prévenu : leur signature vaut cinq peur cent.

DANGLARS,

Oui; mais je suis prévenu trop tard. Malheureusement, j'ai fait honneur à leur signature.

MONTE-CRISTO

Bon ! voilà deux cent mille francs bien aventurés.

DANGLARS

Chut ! ne parlez donc pas de cela.

ALBERT, montrant nn plateau de glaces.

A madame de Valgenceuse, une glace?

MADAME DE VALGENCEUSE

Volontiers.

ALBERT, à Mercedes, qui revient. Vous voilà, ma mère?

(Le Valet présente des glaces à Monte-Cristo, qui refuse.) MONTE-CRISTO.

Merci.

MERCEDES, dans le fond, à Albert.

Tu vois !

ALBERT, s' avançant.

Comment, comte, vous refusez ?

MONTE-CRISTO

Merci.

ALBERT

Voyons, il fait une chaleur étouffante.

MONTE-CRISTO

Merci.

MERCEDES

Oh! c'est un parti pris, (a madame de Valgenceuse.) Voulezvous donner votre bras à M. Danglars, chère amie? J'ai deux mots à dire à Albert, (a Albert.) Eh bien, que vous disaisje?

ALBERT

Mais en quoi cela peut-il vous préoccuper, que le comte refuse de manger une glace ?

MERCEDES

Vous le savez, Albert, les femmes, et surtout les mères, ont de singulières préoccupations. J'aurais vu avec plaisir le

comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu'un grain de grenade. Peut-être, au reste, ne s'aceommode-t-il pas des coutumes françaises; peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose.

ALBERT

Mon Dieu, non: je l'ai vu, en Italie, prendre de tout; sans doute qu'il est mal dispose ce soir.

MEBCÉDÈS.

Puis, ayant toujours habite les climats chauds, peut-être encore est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur.

ALBERT

Je ne crois pas que ce soit cette raison : il se plaignait tout à l'heure d'étouffer.

MERCEDES

Oh! décidément, il faut que je m'assure si c'est le hasard. Laissez-moi, Albert, (a Monte-Cristo.) Il fait bien chaud ici, n'est-ce pas, comte?

MONTE-CRISTO

Puis, vous le savez, madame, la nuit, les fleurs dégagent une certaine quantité de carbone.

MERCEDES, aui Valets.

Ouvrez les vasistas.

MONTE-CRISTO

Prenez-garde, madame ! avec cette robe légère et sans autre préservatif au cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peutêtre froid. 11 serait prudent, je pense, de rentrer au salon.

MERCEDES

Non, je reste ici. Voulez-vous me tenir un instant compagnie, comte?

Avec bonheur, madame.

MERCEDES, cueillant nne grappe de raisin. Nos raisins de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile et de Chypre ; mais vous serez indulgent, n'est-ce pas, pour notre pauvre soleil d'Occident? (Lo Comte s'incline et fait un pas en arrière.) Comment! VOUS refusez? MONTE-CRISTO.

Je vous prie de m'excuser, madame.

MEHCÉDÈS, laissant tomber la grappe.

Oh! encore, encore, comte!... En vérité, j'ai du malheur. (Moment de silence.) Monsieur, il y a une touchante coutume

arabe qui fait amis éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.

MONTE-CRISTO

Je la connais, madame; mais nous sommes en France et non en Arabie; et, en France, il n'y a pas plus d'amitiés éternelles que de partage de pain et de sel.

MERCEDES

Mais, enfin, comte, enfin, nous sommes amis, n'est-ce pas?

MONTE-CRISTO

Certainement que nous sommes amis, madame. Pourquoi ne le serions-nous pas ?

MERCEDES

Merci, monsieur. Est-il vrai que vous avez tant vu, tant voyagé, tant soutfert?

J'ai beaucoup souffert, oui, madame.

MERCEDES

Mais vous êtes heureux maintenant?

MONTE-CRISTO

Sans doute, et la preuve, c'est que personne ne m'entend me plaindre.

MERCEDES

Et votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce?

MONTE-CRISTO

Mon bonheur présent égale ma misère passée.

MERCEDES

K'ètes-vous point marié?

MONTE-CRISTO

Marié, moi, madame!... Qui a pu vous dire cela?

MERCEDES

On ne me l'a point dit ; mais, plusieurs fois, on vous a vu conduire ù l'Opéra une jeune et belle personne.

MONTE-CRISTO

C'est une esclave que j'ai achetée à Constanlinople, madame, une fille de prince, dont j'ai fait ma fille, n'ayant plus d'affection au monde.

MERCEDES

Alors, vous vivez seul ainsi ?

Je vis seul.

MERCEDES

Vous n'avez pas de sœur, de fils, de père?

MONTE-CRISTO

Je n'ai personne.

MERCEDES

Et comment pouvez-vous vivre ainsi, monsieur, sans qufc rien vous atiache à la vie?

MOXTE-Cr.ISTO.

Ce n'esl pas ma faute, madame-, à Malte, j'ai aimé une jeune tille et j'allais l'épouser quand la guerre m'a enlevé loin d'elle comme un tourbillon; j'aurais cru qu'elle m'aimerait assez pour m'attendre. pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé l'âge de vingt ans. J'avais peut-être le cœur plus faible que les autres; j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait à ma place, voilà tout.

MERCEDES

Oui, et cet amour vous est resté au cœur. Hélas ! on n'aime bien qu'une fois... Et vous avez revu cette femme?

MONTE-CRISTO

Oui.

MERCEDES

Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait soulfrir?

MONTE-CRISTO

A elle, oui.

Mais à elle seulement, alors; et vous haïssez toujours ceu*. qui vous ont séparé d'elle ?

MONTE-CRISTO

Moi? Pas du tout. Pourquoi les haïrais-je? MERCEDES, loi présentant la pccho.

Pour l'amour d'elle.

MONTE-CRISTO

Impossible.

ALBERT

Ma mère ! ma mère ! savez-vous ce qu'a M. Danglars ? 11 rient de forcer sa femme et Eugénie à quitter le bal.

MERCEDES

Que m'importe!... Venez ici, Albert. (Prenant sa main .ayant de la joindre a celle do Monte-Cristo.) NOUS pommes amis, i'est-ce pas?

MONTE-CU1STO, dégageant sa main.

Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention; mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.

MERCEDES

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

(Elle sort.) ALBERT.

Ah çà! comte, est-ce que vous n'êtes pas d'accord avec ma mère ?

Au contraire, puisqu'elle vient de dire devant vous que nous sommes amis.

MADAME DE YALGENCECSE.

Eh hien, monsieur de Morcerf, avez-vous oublié que je vous attends pour la contredanse?

ALBERT

C'est vrai... (Regardant Monte-Cristo, qni s'éloigne.) Oh! ma mère

aurait-elle raison ?... (a madame deVaigencense.) Venez, madame. (Il l'entraîne vers les quadrilles qui se forment au fond.)

QUATRIÈME TABLEATJ

Le tir Lepage.

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