I \RS
Efa ! monsieur, ils ont tire sur moi, il y a huit jours, pour deux cent mille francs.
MONTE-CRISTO
Eh bien, vous voilà prévenu : leur signature vaut cinq peur cent.
DANGLARS,
Oui; mais je suis prévenu trop tard. Malheureusement, j'ai fait honneur à leur signature.
MONTE-CRISTO
Bon ! voilà deux cent mille francs bien aventurés.
DANGLARS
Chut ! ne parlez donc pas de cela.
ALBERT, montrant nn plateau de glaces.
A madame de Valgenceuse, une glace?
MADAME DE VALGENCEUSE
Volontiers.
ALBERT, à Mercedes, qui revient. Vous voilà, ma mère?
(Le Valet présente des glaces à Monte-Cristo, qui refuse.) MONTE-CRISTO.
Merci.
MERCEDES, dans le fond, à Albert.
Tu vois !
ALBERT, s' avançant.
Comment, comte, vous refusez ?
MONTE-CRISTO
Merci.
ALBERT
Voyons, il fait une chaleur étouffante.
MONTE-CRISTO
Merci.
MERCEDES
Oh! c'est un parti pris, (a madame de Valgenceuse.) Voulezvous donner votre bras à M. Danglars, chère amie? J'ai deux mots à dire à Albert, (a Albert.) Eh bien, que vous disaisje?
ALBERT
Mais en quoi cela peut-il vous préoccuper, que le comte refuse de manger une glace ?
MERCEDES
Vous le savez, Albert, les femmes, et surtout les mères, ont de singulières préoccupations. J'aurais vu avec plaisir le
comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu'un grain de grenade. Peut-être, au reste, ne s'aceommode-t-il pas des coutumes françaises; peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose.
ALBERT
Mon Dieu, non: je l'ai vu, en Italie, prendre de tout; sans doute qu'il est mal dispose ce soir.
MEBCÉDÈS.
Puis, ayant toujours habite les climats chauds, peut-être encore est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur.
ALBERT
Je ne crois pas que ce soit cette raison : il se plaignait tout à l'heure d'étouffer.
MERCEDES
Oh! décidément, il faut que je m'assure si c'est le hasard. Laissez-moi, Albert, (a Monte-Cristo.) Il fait bien chaud ici, n'est-ce pas, comte?
MONTE-CRISTO
Puis, vous le savez, madame, la nuit, les fleurs dégagent une certaine quantité de carbone.
MERCEDES, aui Valets.
Ouvrez les vasistas.
MONTE-CRISTO
Prenez-garde, madame ! avec cette robe légère et sans autre préservatif au cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peutêtre froid. 11 serait prudent, je pense, de rentrer au salon.
MERCEDES
Non, je reste ici. Voulez-vous me tenir un instant compagnie, comte?
Avec bonheur, madame.
MERCEDES, cueillant nne grappe de raisin. Nos raisins de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile et de Chypre ; mais vous serez indulgent, n'est-ce pas, pour notre pauvre soleil d'Occident? (Lo Comte s'incline et fait un pas en arrière.) Comment! VOUS refusez? MONTE-CRISTO.
Je vous prie de m'excuser, madame.
MEHCÉDÈS, laissant tomber la grappe.
Oh! encore, encore, comte!... En vérité, j'ai du malheur. (Moment de silence.) Monsieur, il y a une touchante coutume
arabe qui fait amis éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.
MONTE-CRISTO
Je la connais, madame; mais nous sommes en France et non en Arabie; et, en France, il n'y a pas plus d'amitiés éternelles que de partage de pain et de sel.
MERCEDES
Mais, enfin, comte, enfin, nous sommes amis, n'est-ce pas?
MONTE-CRISTO
Certainement que nous sommes amis, madame. Pourquoi ne le serions-nous pas ?
MERCEDES
Merci, monsieur. Est-il vrai que vous avez tant vu, tant voyagé, tant soutfert?
J'ai beaucoup souffert, oui, madame.
MERCEDES
Mais vous êtes heureux maintenant?
MONTE-CRISTO
Sans doute, et la preuve, c'est que personne ne m'entend me plaindre.
MERCEDES
Et votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce?
MONTE-CRISTO
Mon bonheur présent égale ma misère passée.
MERCEDES
K'ètes-vous point marié?
MONTE-CRISTO
Marié, moi, madame!... Qui a pu vous dire cela?
MERCEDES
On ne me l'a point dit ; mais, plusieurs fois, on vous a vu conduire ù l'Opéra une jeune et belle personne.
MONTE-CRISTO
C'est une esclave que j'ai achetée à Constanlinople, madame, une fille de prince, dont j'ai fait ma fille, n'ayant plus d'affection au monde.
MERCEDES
Alors, vous vivez seul ainsi ?
Je vis seul.
MERCEDES
Vous n'avez pas de sœur, de fils, de père?
MONTE-CRISTO
Je n'ai personne.
MERCEDES
Et comment pouvez-vous vivre ainsi, monsieur, sans qufc rien vous atiache à la vie?
MOXTE-Cr.ISTO.
Ce n'esl pas ma faute, madame-, à Malte, j'ai aimé une jeune tille et j'allais l'épouser quand la guerre m'a enlevé loin d'elle comme un tourbillon; j'aurais cru qu'elle m'aimerait assez pour m'attendre. pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé l'âge de vingt ans. J'avais peut-être le cœur plus faible que les autres; j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait à ma place, voilà tout.
MERCEDES
Oui, et cet amour vous est resté au cœur. Hélas ! on n'aime bien qu'une fois... Et vous avez revu cette femme?
MONTE-CRISTO
Oui.
MERCEDES
Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait soulfrir?
MONTE-CRISTO
A elle, oui.
Mais à elle seulement, alors; et vous haïssez toujours ceu*. qui vous ont séparé d'elle ?
MONTE-CRISTO
Moi? Pas du tout. Pourquoi les haïrais-je? MERCEDES, loi présentant la pccho.
Pour l'amour d'elle.
MONTE-CRISTO
Impossible.
ALBERT
Ma mère ! ma mère ! savez-vous ce qu'a M. Danglars ? 11 rient de forcer sa femme et Eugénie à quitter le bal.
MERCEDES
Que m'importe!... Venez ici, Albert. (Prenant sa main .ayant de la joindre a celle do Monte-Cristo.) NOUS pommes amis, i'est-ce pas?
MONTE-CU1STO, dégageant sa main.
Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention; mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.
MERCEDES
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
(Elle sort.) ALBERT.
Ah çà! comte, est-ce que vous n'êtes pas d'accord avec ma mère ?
Au contraire, puisqu'elle vient de dire devant vous que nous sommes amis.
MADAME DE YALGENCECSE.
Eh hien, monsieur de Morcerf, avez-vous oublié que je vous attends pour la contredanse?
ALBERT
C'est vrai... (Regardant Monte-Cristo, qni s'éloigne.) Oh! ma mère
aurait-elle raison ?... (a madame deVaigencense.) Venez, madame. (Il l'entraîne vers les quadrilles qui se forment au fond.)
QUATRIÈME TABLEATJ
Le tir Lepage.