SCÈNE III Les Mêmes, MONTE-CRISTO
ALBERT, allant à lui.
Vous avez vu ma mère ?
MONTE-CRISTO
Je viens d'avoir l'honneur de la saluer; mais je n'ai pas encore aperçu le comte de Morcerf.
ALBERT
Tenez, il cause politique là-bas dans ce petit groupe de grandes célébrités.
(Les quadrilles se forment au fond.) MONTE-CRISTO.
En vérité! ces messieurs que je vois là-bas sont de grandes célébrités ? Je ne m'en serais pas douté.
ALBEIIT.
Il y a des célébrités de toute espèce, comme vous savez. Je vais vous les dire. Il y a d'abord un savant, le grand monsieur sec. Il a découvert dans la campagne de Rome, une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que les autres, et il est revenu faire part à l'Institut de cette découverte; la chose a été contestée longtemps, mais enfin force est restée au grand monsieur sec.
MONTE-CRISTO
Et cet autre qui a eu la singulière idée de s'affubler d'un habit bleu brodé de vert, quel peut-il être?
ALBERT
Oh! mon Dieu, le pauvre homme I ce n'est pas lui qui a eu idée de s'affubler de cet habit-là : c'est la République qui, comme vous savez, était assez peu artiste, et qui a prie David de lui dessiner un costume pour les académiciens.
MONTE-CRISTO
Ah! vraiment! ce monsieur est académicien! Laissez-moi voir, s'il vous plaît. Et quel est son mérite, sa spécialité?
ALBERT
Sa spécialité ? Je crois qu'il enfonce des épingles dans la tête des lapins, et qu'il repousse avec des baleines la moelle épinière des chiens.
MONTE-CRISTO
Et il est de l'Académie des sciences pour cela?
ALBERT
Non pas, de l'Académie française.
MONTE-CRISTO
Mais qu'a donc à faire l'Académie française là dedans?
ALBERT
Je vais vous dire, il paraît...
Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans doute ?
ALBERT
Non, mais il écrit en fort beau style.
MONTE-CRISTO
Ah! ah! voilà qui doit flatter énormément l'amour-propre des lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des chiens dont il repousse la moelle épinière... Et cet autre?
ALBERT
L'homme à l'habit bleu barbeau.
MONTE-CRISTO
Oui.
ALBERT
C'est un collègue de mon père, un pair de France. C'est lui qui vient de s'opposer le plus chaudement à ce que la chambre des pairs ait un uniforme. Il a eu un grand succès de tribune à ce propos-là. 11 était brouillé avec les gazettes libérales; mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder avec elles. On parle de le nommer ambassadeur.
MONTE-CRISTO
Et quels sont ses titres à la pairie?
ALBERT
Mais il a fait trois ou quatre opéras-comiques, pris cinq ou six actions au Siècle, et voté sept ou huit fois pour le ministère.
Bravo, vicomte! Vous êtes un charmant cicérone. Maintenant, vous me rendrez un service, n'est-ce pas?
ALBERT
Lequel?
MONTE-CRISTO
Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et, s'ils demandent à m'étre présentés, vous me préviendrez. DANGLARS, entrant, à Monte-Cristo.
Eh ! bonsoir, comte.
MONTE-CRISTO, avec froideur.
Ah ! c'est vous, baron.
DANGLARS, nn peu interdit.
Pourquoi m'appelez-vous baron? Vous savez bien que je ne tiens pas à mon titre, (à Albert.) C'est vous qui tenez au vôtre, n'est-ce pas, vicomte?
ALBEHT.
Certainement ! attendu que, si je n'étais pas vicomte, je ne serais plus rien, tandis que, vous, vous pouvez sacrifier votre titre de baron, vous resterez toujours millionnaire.
DANGLARS
Oui, ce qui me paraît encore le plus beau titre.
ALBERT
Bon ! de quel air vous me dites cela, baron.
MONTE-CRISTO
Malheureusement, on n'est pas millionnaire à vie comme on est binon, pair de France ou académicien. Témoin les millionnaires Franck et Poulmon, de Francfort, qui viennent de faire faillite.
Vraiment?
MONTE-CRISTO
Ma foi, j'ai reçu la nouvelle, ce soir, par un courrier; j'arais quelque chose comme un million chez eux; mais, nverii à temps, j'en ai exige le remboursement, voici un mois, à peu près.