SCÈNE IV ALBERT, BEAUCHAMP
BEADCHAMP.
Vous alliez chez moi ?
ALBERT
Oui.
BEADCHAMP.
Et que désiriez-vous ? Parlez.
ALBERT
Je désire une rectification.
BEAUCHAMP
Une rectification, vous? A propos de quoi, Albert, une rectification?
ALBERT
Sur un fait avancé par votre journal et qui porte atteinte à l'honneur de ma famille.
BEADCHAMP.
Allons donc ! Dans mon journal ? Cela ne se peut pas. Sur quel fait?
ALBERT
Sur celui qu'on vous écrit île Janina.
BEAUCHAMP
De Janina ?
ALBERT
Oui, de Janina. En vérité, vous avez l'air d'ignorer les nouvelles que rapporte votre journal.
BEADCHAMP.
Ah r.à ! mais est-ce que vous croyez que je lis mon journal? Je le rais, c'esl bien assez, (ah Garron.) Philippe, pouvez-vous me procurer l'Impartial d'hier?
ALBEUT.
Inutile, je l'ai.
BEAUCHAMP
C'est encore mieux, alors. (Albert lui donne le journal. Il lit en bredouillant. V « On nous écrit de Janina... »
ALBERT
Vous comprenez?...
BEAUCHAMP
Cet officier, ce Fernand, c'est donc votre parent?
ALBERT
Oui, c'est mon parent.
BEAUCHAMP
Eh bien, mon ami, que dois-je faire pour vous? Dites.
ALBERT
Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.
BEAUCHAMP
Voyons, ceci va nous entraîner dans une longue discussion.
ALBERT
Pourquoi ?
Parce que c'est toujours une grave chose qu'une rétractation. Je vais relire cet article. (Il relit, mais tout haut cette fois.) « On nous écrit de Janina : « Un fait jusqu'aujourd'hui ignoré, » ou tout an moins inédit, est parvenu à notre connaissance. » Les châteaux qui défendaient la ville de Janina ont été » livrés aux Turcs par un officier français dans lequel le vizir » Ali Tebelin avait mis toute sa confiance, et qui s'appelait » Fernand. On assure que ce même officier, revenu en France, » y occupe une position des plus élevées. »
ALBERT
Eh bien, vous le voyez, en face d'une pareille calomnie, il me faut une rétractation.
BEAUCHAMP
Il vous faut ?
ALBERT
Oui, il me faut.
BEAUCHAMP
Permettez-moi de vous dire que vous n'êtes point parlementaire, mon cher vicomte.
ALBERT
Je ne veux pas l'être. Je poursuis la rétractation d'un fait, et je l'obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, et, comme tel,
vous me connaissez assez, je l'espère, pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance.
BEAUCHAMP
Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier avec des mots pareils à ceux de tout à l'heure. Mais, voyons, ne nous fâchons pas, ou du moins pas encore. Vous êtes inquiet, irrité, piqué. Calmez-vous, Albert. Voyons, quel est ce parent à vous qu'on appelle Fernand?
ALBERT
C'est mon père tout simplement, monsieur, le général Fernand Mondego, comte de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et dont on voudrait couvrir les cicatrices avec la fange impure ramassée dans le ruisseau!
BEAUCHAMP
C'est votre père, mon ami? C'est autre chose. Alors, oui, je conçois votre indignation, (n ut tout bas.) Mais où voyezvous donc que ce soit votre père?
ALBERT
Nulle part, je le sais bien. Mais d'autres le verront, voilà pourquoi je veux que le fait soit démenti.
BEAUCHAMP
Vous voulez? Encore, Albert! Je croyais qu'il était arrêté que nous ne nous servirions plus de pareilles expressions. ALBERT, avec une colère croissante.
Vous démentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp?
BEAUCHAMP
Oui.
ALBERT
A la bonne heure.
BEAUCHAMP
Mais quand je serai assuré qu'il est faux.
ALCLT.T.
Vous dites?
Je dis que la chose mérite d'être éclaircie et que je l'éclaircirai.
ILBBIT.
Mais que voyez-vous à éclaircir dans tout cela, monsieur? Si vous ne croyez pas que ce sort mon père, dites-le tout de suite. Si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi raison de celte opinion.
BEAUCHAMP
Monsieur, puisque monsieur il y a, si c'était pour me demander raison que vous vous apprêtiez à aller chez moi, il fallait le faire d'abord, et ne point venir me parler d'amitié et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la patience d'entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain que nous allons marcher désormais? Voyons !
ALBERT
Oui, si vous ne rétractez pas l'infâme calomnie.
BEAUCHAMP
Un instant, pas de menaces, monsieur Fernand Mondego, vicomte de Morcerf. Je n'en souffre pas de mes ennemis, à plus forte raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le colonel Fernand, fait auquel, sur mon honneur, je n'ai pris aucune part.
ALBERT
Oui, je le veux.
BEAUCHAMP
Sans quoi, nous nous battrons?
Sans quoi, nous nous battrons.
BEAUCHAMP
Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer, si je ne la fais pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous affirme, sur l'honneur, que je ne connaissais point le fait, bien que je vous déclare, enfin, qu'il est impossible à tout autre qu'un don Japhet comme vous de deviner un comte de Morcerf sous ce nom de Fernand?
ALBERT
J'y tiens absolument.
BEAUCHAMP
Eh bien, mon cher monsieur, je consens à me couper la goige avec vous; dans trois semaines, vous me retrouverez pour vous dire : « Oui, le fait est faux, je l'efface; » ou bien : «. Oui, le fait est vrai; » et je sors les épées du fourreau, ou les pistolets de la boite, à votre choix.
ALBERT
Trois semaines ! mais trois semaines sont trois siècles pendant lesquels je suis déshonoré.
BEAUCHAMP
Si vous étiez resté ce que nous étions hier, je vous eusse
dit : « Patience, ami! » Vous vous êtes fait mon ennemi, je vous dis : « Qu'importe à moi, monsieur? »
ALBERT
Eli bien, dans trois semaines, soit, -quoique j'ignore ce que vous voulez faire dé ces trois semaines. Mais, songez-y, dans trois semaines, il n'y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous dispenser...
BEAUCHAMP
Monsieur Albert de Morcerf, je n'ai le droit de vous tuer que dans trois semaines, et vous n'avez le droit de me pourfendra que dans vingt-quatre jours. Nous sommes le 29 du mois d'août; au 21 donc du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, : ons-nous des insultes qui ressemblent aux aboiements îe dm*, dogues enchaînés à distance. Si vous avez des commissions pour Janina, je pars ce soir.
(Il salue et sort.)