SCÈNE VI BEAUCHAMP, ALBERT
ALBERT
Maintenant, monsieur, j'espère que vous aurez l'obligeance de m'expliquer...
BEAUCHAMP
Je vous avais promis d'aller aux recherches, Albert, et me voilà.
ALBERT
Eh bien?
Eh bien, la note a purement et simplement été jetée dans la boite du journal, par une main anonyme.
ALBERT
Ah ! vous le voyez bien, que c'était une calomnie !
BEAUCHAMP
Attendez; seulement, elle était annexée à cette attestation.
ALBERT
Quelle attestation.
BEAUCHAMP
Lis-la, mon ami. Elle me dispense malheureusement d'aller jusqu'en Épire.
ALBEiiT, lisant.
Une attestation de quatre habitants notables de Janina, constatant nue... oh! mon Dieu, donnez-moi la force!... que le colonel FeVnand Mondego, instructeur général, au service d'Ali Pacha, a livre les châteaux de Janina, moyennant deux mille bourses. — Ah! monsieur, vous vous êtes bien hâté !
BEAUCHAMP
Oui, mon ami, je me suis hâté pour vous dire : Albert, les fautes de nos pères, dans ces temps d'action et de réaction, ne peuvent atteindre les enfants. Albert, bien peu ont traversé ces révolutions au milieu desquelles nous sommes, sans que quelque tache de boue ou desang ait rejailli jusqu'à leur visage.
Albert, personne au monde, maintenant que j'ai toutes les preuves, maintenant que je suis maître de votre secret, personne ne peut me forcer à un combat que votre conscience, j'en suis certain, vous reprocherait comme un crime. Mais ce que vous n'avez plus le droit d'exiger de moi, mon ami, je viens vous l'offrir maintenant. Ces preuves que je possède seul, voulez-vous qu'elles disparaissent? ce secret affreux, voulez-vous qu'il reste entre nous? Confié à ma parole d'honneur, il ne sortira jamais de ma bouche. Dites, le voulez-vous, Albert, mon ami ?
ALBERT, l'embrassant.
Oh ! noble cœur !
BEAUCHAMP, présentant les papiers à Albert. Tenez.
(Albert prend les papiers, les froisse et s'apprête à les déchirer.) BEAUCHAMP.
Donnez, (il brûle les papiers à un candélabre.) Que tout s'oublie comme un mauvais rêve, que tout s'efface comme ces dernières étincelles qui courent sur ce papier noirci. Que tout cela s'évanouisse comme cette dernière fumée qui s'échappe de ces cendres muettes.
ALBEKT.
Oui, oui, qu'il n'en reste que l'éternelle amitié que je voue à mon sauveur, amitié que mes enfants transporteront aux vôtres, qui se rappellera toujours que le sang de mes veines, la vie de mon corps, l'honneur de mon nom, je vous le dois; car, si une pareille chose eût été prouvée, je vous le déclare, Beauchamp, je me brûlais la cervelle.
BEAUCh/MP.
Cher Albert ! (Silence d'un instant .) Eh bien, voyons, qu'y a-t-il encore, mon ami?
ALBEUT.
Il y a, Beauchamp, que j'ai quelque chose de brisé dans le cœur. Oh ! c'est qu'on ne se sépare pas ainsi, en un instant, de ce respect, de cette confiance, de cet orgueil, qu'inspire a un firs le nom sans tache de son père. Oh ! Beauchamp, Beauchamp, comment maintenant vais-je aborder le mien:' Reculerai-je mon front dont il approchera ses lèvres, ma main dont il approchera sa main? Tenez, Beauchamp, je suis le plus malheureux des hommes. Oh! ma mère, ma pauvre mère ! si vous avez lu cela, combien vous avez dû soullïir!
BEAUCHAMP
Voyons, du courage, mon ami !
ALBERT
Mais d'où vient cette note, insérée dans le journal ? ïl y a derrière tout cela une haine inconnue, un ennemi invisible, un dénonciateur anonyme, qui a confié la honte de ma famille à la gueule de bronze de votre journal.
BEAUCHAMP
Oh ! quant à celui-là, mon ami, cherchez-le, trouvez-le, étranglez-le, je m'y prêterai de tout mon pouvoir, et, si je puis, y aiderai de toutes mes forces. En attendant, du courage, Albert! pas de traces d'émotion sur votre visage; portez cette douleur en vous, comme le nuage porte en soi la ruine et la mort, secret fatal qu'on ne comprend qu'au moment où la tempête éclate. Allez, ami, allez, réservez vos forces.
ALBERT
Oh ! vous croyez donc que nous ne sommes point au bout?
BEAUCHAMP
Moi, je ïLà crois rien; mais, après ce qui vient d'arriver, tout est possible. A propos!
ALBERT
Quoi?
BEAUCHAMP
Épousez-vous toujours mademoiselle Danglars? ou le bruit de la rupture de votre mariage est-il vrai ?
Rompu... Mais, attendez donc, vous m'y faites penser. M. Danglars, tout à l'heure ici même... Ah! le voilà qui sort de sa loge avec Debray.