‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 38 sur 129 · MENEURS · texte numérisé non relu

MENEURS

Ah ! c'est vous, vicomte ?

ALBERT

Oui, monsieur, c'est moi; je quitte mon père.

DANGLARS

Ah ! le général ?

Oui, le général; il m'a dit une chose étrange.

DANGLARS

Bah ! que vous a-t-il donc dit, ce cher comte ?

ALBERT

11 m'a dit que, sans faire valoir aucune raison, sans lui donner aucun motif...

DANGLARS

Bon ! nous y voila.

ALBERT

Eh bien, soit, nous y voilà. Écoutez, je ne désirais pas cette alliance, monsieur; j'ai même supplié mon père de ne point forcer la répugnance que j'éprouvais à entrer dans votre famille ; mais le comte de Morcerf a insisté, j'ai du obéir.

DANGLARS

Oui, je comprends, vous vous êtes fait violence.

ALBERT

Je me suis fait violence, c'est le mot.

DANGLARS

Est-ce après avoir su lechilfrede la dot ou auparavant?

ALBERT

Monsieur, j'aurai du chef de mon père cinquante mille livres de rente, à peu près. Voilà ma réponse; mon père a commence comme simple soldat, et...

DANGLARS

Pardon, mon bon ami, mais tout le monde n'a pas eu les occasions de faire fortune qu'a eues votre père.

Que voulez-vous dire, monsieur?

LE COMTE 1)E MORC.ERF 75

DANGLARS

Je veux dire qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura probablement jamais qu'un Ali Tebelin.

ALBERT

Vous l'entendez, Beauchamp ? il avoue, il se dénonce.

DANGLARS

J'avoue quoi ? je dénonce qui ?

ALBERT

Monsieur, vous nous rendrez raison de l'outrage que vous venez de nous faire!

DANGLARS

Je vous rendrai raison de ce que je ne veux pas donner ma fille au fils du colonel Fernand Mondego, instructeur des troupes d'Ali Pacha?

ALBERT

iMonsieur, il n'est pas ici question de mariage, il est question...

DANGLARS

De l'article de ce matin, n'est-ce pas?

ALBERT

Eh bien, oui.

En vérité ! Et vous venez vous en prendre à moi de cela ! Êtes- vous fou ? Est-ce que je sais l'histoire grecque, moi ? estce que je connais Ali Tebelin? est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays- là? est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux dont la garde lui était confiée, de trahir?...

ALBERT

Silence, monsieur ! silence !

BEAUCHAMP

Albert! Albert!

(Pendant ce temps le Domestique est menu et a remis le journal à Debray.) DANGLARS, à DeLray.

Eh bien, cela v est-il ?

DEBRAY

Oui.

DANGLARS

Bon.

76 THEATRE COMPLET D'.VLEX. DUMAS ALBEl'.T.

Je vous disais donc, monsieur, que, me regardant comme insulté par vous, non -seulement dans le refus fait à mon père, mais dans ce que vous venez de me dire, je vous disais donc que jp veux une satisfaction de la double insulte, que cette satisfaction je l'aurai, ou bien...

DEBRAY

Vicomte !

Donnez-vous votre procuration à M. Debray, baron, et désirez-vous que ce soit à lui que j'aie affaire?

DANGLARS

Monsieur, si vous êtes venu ici pour me chercher une querelle, pour me drosser un guet-apens, prenez-garde! car je vous préviens que je ferai de tout ceci une affaire de procureur du roi.

ALBERT

Vous vous trompez, monsieur; je ne me suis adressé à H. Debray que parce qu'il m'a paru vouloir intervenir dans notre discussion; mais, puisque vous réclamez la priorité...

DANGLARS

Monsieur, je vous avertis que, quand je trouve sur mon chemin un dogue enragé, je le tue. Or, si vous êtes enragé et que vous tentiez de me mordre, je vous tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute si votre père est déshonoré, moi?

DEBRAY

Baron !

Déshonoré !

ALBERT

DANGLARS

Est-ce ma faute si les journaux nomment en toutes lettres le comte de Morcerf ?

ALBERT

Tu mens, ils ne le nomment pas.

DANGLARS

Le journal du matin, non ; mais ceux du soir, si.

Ceux du soir?

DANGLARS

Eh ! lisez, pardieu !

(Il lai met le journal ioui le* yeai.)

ALBERT, chancelant.

Mon Dieu! Beauchamp disait-il vrai, et ne suis-je pas au bout? (Lisant.) « L'officier français dont parlait ce matin l'Impartial, et qui non-seulement vendit les châteaux de Janina, mais encore livra son bienfaiteur, s'appelait, en effet, à cette époque Fernand, comme Le dit noire honorable confrère; mais, depuis, il a encore ajouté, à son nom de baptême, un titre de noblesse et un nom de terre. Il s'appelle aujourd'hui le comte de Morcerf, et fait partie de la chambre des pairs. »

DANGLARS

Eh bien, est-ce clair?

ALBERT

Aussi clair que tout cela, monsieur, vient de vous.

DANGLARS

Eh bien, au bout du compte, quand cela viendrait de moi, il me semble que, lorsqu'on marie sa fille à un jeune homme, on peut bien prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme; c'est non-seulement un droit, mais encore un devoir.

ALBERT

Bien! continuez, monsieur. Alors, c'est vous qui avez écrit à Janina ?

DANGLARS

Quand j'aurais écrit?

ALBERT

C'est à vous que les attestations ont été adressées?

DANGLARS

Eh ! monsieur!...

ALBERT

Oh ! il faut me répondre.

DANGLARS

Eh bien, si j'ai écrit monsieur, c'est qu'on m'a donné le conseil d'écrire.

ALBERT

Ah ! l'on vous a donné ce conseil ?

DANGLARS

Eh! certainement! Je parlais du passé de votre père, moi; je disais que la source de cette fortune était toujours restée obscure. Alors, la personne à laquelle je m'adressais m'a demande où votre père avait fait fortune. J'ai répondu: «Eu

73 THÉÂTRE COMPLET D'àLEX. DUMAS

Grèce. — Dans quelle partM 'le la Grèce? — Eu Épire. — Eh bieu, écrivez à Janina, » a repondu cette personne. Et j'ai écrit.

ALBERT

La personne qui vous a donné ce conseil, je la connais?

Parbleu! c'est votre ami.

ALBERT

Vous nommez cette personne?

DANCLARS.

Vous voulez savoir...?

ALBERT

Vous la nommez?

DANCLARS.

Eh bien, je la nomme le comte de Monte-Cristo.

ALBERT

C'est le comte de Monte-lii-io qui vous a donne le conseil d'écrire à Janina?

DA.NGLARS.

Vous en doutez?

ALBERT

Oh ! oui, je l'avoue.

DANCLARS.

Eh bien, demandez-le à lui-même. Il est là, dans sa loge.

ALBERT

Là? là?

DAXGLARS.

Oui.

C'est bien, monsieur, vous êtes libre.

DANGLARS

Jeune homme!

ALBERT

Monsieur?

DAHCLAKS.

C'est bien, c'est bien. Vous avez trouvé votre homme, prenez-vous-en à lui.

Page 1