MENEURS
Ah ! c'est vous, vicomte ?
ALBERT
Oui, monsieur, c'est moi; je quitte mon père.
DANGLARS
Ah ! le général ?
Oui, le général; il m'a dit une chose étrange.
DANGLARS
Bah ! que vous a-t-il donc dit, ce cher comte ?
ALBERT
11 m'a dit que, sans faire valoir aucune raison, sans lui donner aucun motif...
DANGLARS
Bon ! nous y voila.
ALBERT
Eh bien, soit, nous y voilà. Écoutez, je ne désirais pas cette alliance, monsieur; j'ai même supplié mon père de ne point forcer la répugnance que j'éprouvais à entrer dans votre famille ; mais le comte de Morcerf a insisté, j'ai du obéir.
DANGLARS
Oui, je comprends, vous vous êtes fait violence.
ALBERT
Je me suis fait violence, c'est le mot.
DANGLARS
Est-ce après avoir su lechilfrede la dot ou auparavant?
ALBERT
Monsieur, j'aurai du chef de mon père cinquante mille livres de rente, à peu près. Voilà ma réponse; mon père a commence comme simple soldat, et...
DANGLARS
Pardon, mon bon ami, mais tout le monde n'a pas eu les occasions de faire fortune qu'a eues votre père.
Que voulez-vous dire, monsieur?
LE COMTE 1)E MORC.ERF 75
DANGLARS
Je veux dire qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura probablement jamais qu'un Ali Tebelin.
ALBERT
Vous l'entendez, Beauchamp ? il avoue, il se dénonce.
DANGLARS
J'avoue quoi ? je dénonce qui ?
ALBERT
Monsieur, vous nous rendrez raison de l'outrage que vous venez de nous faire!
DANGLARS
Je vous rendrai raison de ce que je ne veux pas donner ma fille au fils du colonel Fernand Mondego, instructeur des troupes d'Ali Pacha?
ALBERT
iMonsieur, il n'est pas ici question de mariage, il est question...
DANGLARS
De l'article de ce matin, n'est-ce pas?
ALBERT
Eh bien, oui.
En vérité ! Et vous venez vous en prendre à moi de cela ! Êtes- vous fou ? Est-ce que je sais l'histoire grecque, moi ? estce que je connais Ali Tebelin? est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays- là? est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux dont la garde lui était confiée, de trahir?...
ALBERT
Silence, monsieur ! silence !
BEAUCHAMP
Albert! Albert!
(Pendant ce temps le Domestique est menu et a remis le journal à Debray.) DANGLARS, à DeLray.
Eh bien, cela v est-il ?
DEBRAY
Oui.
DANGLARS
Bon.
76 THEATRE COMPLET D'.VLEX. DUMAS ALBEl'.T.
Je vous disais donc, monsieur, que, me regardant comme insulté par vous, non -seulement dans le refus fait à mon père, mais dans ce que vous venez de me dire, je vous disais donc que jp veux une satisfaction de la double insulte, que cette satisfaction je l'aurai, ou bien...
DEBRAY
Vicomte !
Donnez-vous votre procuration à M. Debray, baron, et désirez-vous que ce soit à lui que j'aie affaire?
DANGLARS
Monsieur, si vous êtes venu ici pour me chercher une querelle, pour me drosser un guet-apens, prenez-garde! car je vous préviens que je ferai de tout ceci une affaire de procureur du roi.
ALBERT
Vous vous trompez, monsieur; je ne me suis adressé à H. Debray que parce qu'il m'a paru vouloir intervenir dans notre discussion; mais, puisque vous réclamez la priorité...
DANGLARS
Monsieur, je vous avertis que, quand je trouve sur mon chemin un dogue enragé, je le tue. Or, si vous êtes enragé et que vous tentiez de me mordre, je vous tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute si votre père est déshonoré, moi?
DEBRAY
Baron !
Déshonoré !
ALBERT
DANGLARS
Est-ce ma faute si les journaux nomment en toutes lettres le comte de Morcerf ?
ALBERT
Tu mens, ils ne le nomment pas.
DANGLARS
Le journal du matin, non ; mais ceux du soir, si.
Ceux du soir?
DANGLARS
Eh ! lisez, pardieu !
(Il lai met le journal ioui le* yeai.)
ALBERT, chancelant.
Mon Dieu! Beauchamp disait-il vrai, et ne suis-je pas au bout? (Lisant.) « L'officier français dont parlait ce matin l'Impartial, et qui non-seulement vendit les châteaux de Janina, mais encore livra son bienfaiteur, s'appelait, en effet, à cette époque Fernand, comme Le dit noire honorable confrère; mais, depuis, il a encore ajouté, à son nom de baptême, un titre de noblesse et un nom de terre. Il s'appelle aujourd'hui le comte de Morcerf, et fait partie de la chambre des pairs. »
DANGLARS
Eh bien, est-ce clair?
ALBERT
Aussi clair que tout cela, monsieur, vient de vous.
DANGLARS
Eh bien, au bout du compte, quand cela viendrait de moi, il me semble que, lorsqu'on marie sa fille à un jeune homme, on peut bien prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme; c'est non-seulement un droit, mais encore un devoir.
ALBERT
Bien! continuez, monsieur. Alors, c'est vous qui avez écrit à Janina ?
DANGLARS
Quand j'aurais écrit?
ALBERT
C'est à vous que les attestations ont été adressées?
DANGLARS
Eh ! monsieur!...
ALBERT
Oh ! il faut me répondre.
DANGLARS
Eh bien, si j'ai écrit monsieur, c'est qu'on m'a donné le conseil d'écrire.
ALBERT
Ah ! l'on vous a donné ce conseil ?
DANGLARS
Eh! certainement! Je parlais du passé de votre père, moi; je disais que la source de cette fortune était toujours restée obscure. Alors, la personne à laquelle je m'adressais m'a demande où votre père avait fait fortune. J'ai répondu: «Eu
73 THÉÂTRE COMPLET D'àLEX. DUMAS
Grèce. — Dans quelle partM 'le la Grèce? — Eu Épire. — Eh bieu, écrivez à Janina, » a repondu cette personne. Et j'ai écrit.
ALBERT
La personne qui vous a donné ce conseil, je la connais?
Parbleu! c'est votre ami.
ALBERT
Vous nommez cette personne?
DANCLARS.
Vous voulez savoir...?
ALBERT
Vous la nommez?
DANCLARS.
Eh bien, je la nomme le comte de Monte-Cristo.
ALBERT
C'est le comte de Monte-lii-io qui vous a donne le conseil d'écrire à Janina?
DA.NGLARS.
Vous en doutez?
ALBERT
Oh ! oui, je l'avoue.
DANCLARS.
Eh bien, demandez-le à lui-même. Il est là, dans sa loge.
ALBERT
Là? là?
DAXGLARS.
Oui.
C'est bien, monsieur, vous êtes libre.
DANGLARS
Jeune homme!
ALBERT
Monsieur?
DAHCLAKS.
C'est bien, c'est bien. Vous avez trouvé votre homme, prenez-vous-en à lui.