SCÈNE IX
Les Mêmes, MONTE-CRISTO et CHÀTEAUBRUN, dans U loge.
MO>TE-CRISTO
Ah! c'est vous, monsieur de Morcerf; me ferez-vous le plaisir d'entrer dans ma loge?
ALBERT
Monsieur le comte, je ne viens point échanger avec vous d'hypocrites politesses et de faux semblants d'amitié; je viens ici pour vous demander une explication.
MONTE-CRISTO
Une explication à l'Opéra, monsieur? Si peu familier que je sois avec les habitude-; parisiennes, je n'eusse pas cru que c'était à l'Opéra que les explications se demandaient.
ALBEUT.
Monsieur, lorsque les gens peuvent, d'un moment à l'autre, disparaître, quand on ne sait ni d'où ils viennent ni où ils vont, il faut saisir l'occasion quand elle se présente, et les prendre où on les trouve.
MONTE-CRISTO
Il faut croire que je ne suis pas si difficile à trouver, monsieur, puisque, ce matin, vous étiez encore avec moi.
ALBERT
Si, ce matin encore, j'étais avec vous, c'est que, ce matin encore, j'ignorais qui vous êtes.
MONTE-CRISTO
Mais d'où sortez-vous donc, monsieur? En vérité, vous ne paraissez pas jouir de tout votre bon sens.
ALBERT
Pourvu que je comprenne vos perfidies et que je vous fasse comprendre que je veux m'en venger, je serai toujours assez raisonnable à mes yeux.
Je ne vous comprends pas, monsieur, et, quand je vous comprendrais, vous parleriez encore trop haut. J*ai loué cette loge, cette loge est à moi, je suis donc chez moi, et moi seul ai le droit d'élever la voix ici au-dessus des autres. Sortez, monsieur.
ALBERT
Oh! je vous ferai bien sortir aussi, vous !
MONTE-CRISTO
Ah ! vous me cherchez querelle, vicomte, je vois cela; mais un conseil, et retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit en provoquant ; le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de Morcerf.
ALBERT
Oh!
(Il fait un geste pour jeter son gant au visage de Monte-Cristo ; mais Beauebamp lui arrête le bras; le gant tombe aux pieds de Monte-Cristo.)
MONTE-CRISTO
Monsieur, je tiens votre gant pour jeté, et, demain matin, je vous le renverrai roulé autour d'une balle.
ALBERT
C'est tout ce que je voulais. Bcauchamp, je vous charge du reste.
Il sort comme un fou.) CHATEALBRIN.
Que lui avez-vous donc fait ?
MONTE-CRISTO
Moi? Rien, personnellement du moins.
BEALCUAMP.
Monsieur le comte !
MONTE-CRISTO, sortant de sa loge.
Allons, il est dit que je n'entendrai pas le troisième acte; heureusement, c'est le moins bon. Que me voulez-vous, monsieur de Deauchamp?
BEADCnAMP.
Monsieur, j'accompagnais M. de Morcerf, comme vous avez pu le voir.
MONTE-CRISTO
Ce qui veut dire que vous veniez probablement de souper ensemble. Je vous fais mon compliment, monsieur, d'être plus sobre que votre ami.
BEAUCHAMP
Monsieur, Albert a eu le tort de s'emporter, et, pour mon propre compte, mais pour le mien seulement, je vous fais des excuses. Maintenant, vous êtes trop galant homme pour refuser de me donner quelques explications à propos de cette affaire de Janina.
MONTE-CRISTO
Allons, voilà toutes mes espérances détruites. Vous vous empressez de me faire une réputation d'excentricité. Je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Rutlvwen. Puis vous gâtez votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal, un homme comme tous les hommes. Vous me demandez des explications, enfin. Allons donc, monsieur de Beauchamp, vous voulez rire.
Cependant, monsieur, il est des occasions où la probité commande.
MONTE-CRISTO
Monsieur de Beauchamp, ce qui commande à M. le comte de Monte-Cristo, c'est le comte de Monte-Cristo. Ainsi donc, pas un mot sur tout cela, s'il vous plait. Je fais ce que je veux, monsieur de Beauchamp; et, croyez-moi, c'est toujours fort bien fait.
BEAUCHAMP
Monsieur, permettez- moi de vous dire qu'on ne paye pas d'honuétes gens avec cette monnaie. Il faut des garanties à l'honneur.
MONTE-CRISTO
Monsieur, je suis une garantie vivante. Nous avons tous deux dans les veines, M. de Morcerf et moi, du sang que nous brûlons de verser. Voilà notre garantie mutuelle; reportez cette réponse au vicomte, et dites-lui que, demain avant dix heures du matin, j'aurai vu la couleur du sien.
BEAUCHAMP
11 ne me reste donc, monsieur le comte, qu'à régler les conditions du combat.
MONTE-CRISTO
Cela m'est parfaitement indifférent, il est donc inutile df me déranger plus longtemps pour une pareille chose. Er France, on se bat à l'épée et au pistolet; aux colonies, à la carabine; en Arabie, au poignard; dans l'Amérique du Sud. au couteau. Dites à votre client que, pour être excentriquf jusqu'au bout, quoique insulté, je lui laisse le choix de.armes, et que j'accepte tout, sans discussion, sans conteste Tout, entendez-vous bien? tout, même le combat par la voix du sort, ce qui est toujours stupide. Mais, pour moi, c'est autic chose, je suis sûr de gagner.
BEAUCHAMP
Sûr de gagner?
MONTE-CRISTO
Eh ! certainement! sans cela, je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le tuerai, il le faut, cela sera.
BEAUCHAMP
Ah ! comte ! son père l'aime tant!
MONTE-CRISTO
Ne me dites pas de ces choses-là, monsieur de Beauchamp ! je le ferais soulfrir.
BEAUCHAMP
Comte! comte!
MONTE-CRISTO
Seulement, monsieur de Beauchamp, par un mot, indiquezmoi ce soir l'arme et le lieu. Je n'aime pas à me faire attendre.
BEAUCHAMP
Au pistolet, à huit heures du matin, au bois de Vincennes.
MONTE-CRISTO
C'est bien, monsieur; maintenant que tout est réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à votre ami Alhert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec toute! ses brutalités de mauvais goût. Qu'il rentre et qu'il donne. Adieu.
(Le Coiulo rentre dans sa !
LE COMTE DE JlOnCERF 83