SCÈNE II LE COMTE, MERCEDES
MONTE-CRISTO
Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
MERCEDES, levant son voile.
Edmond, vous ne tuerez pas mon fils !
MONTE-CRISTO, laissant tomber son pistolet. Oh! quel nom avez-vous prononcé là, madame de Morcerf.
MERCEDES
Le vôtre, le vôtre, que peut-être seule au monde je n'ai point oublié. Edmond, ce n'est point madame de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercedes.
MONTE-CRISTO
Mercedes est morte, madame, et je ne connais plus personne de ce nom.
MERCEDES
Mercedes vit, monsieur, et Mercedes se souvient; car seule elle vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu et même sans vous voir, au seul accent de votre voix. Depuis le moment où elle vous a revu, elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous redoute, elle n'a pas eu besoin de chercher la main d'où partait le coup qui frappait le comte de Morcerf.
MONTE-CRISTO
Fernand, vous voulez dire, madame? Puisque nous sommes en train de nous rappeler nos noms, eh bien, rappelons-nousles tous.
Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée et que j'ai raison de vous dire: Edmond, épargnez mon fils!
MO>"TE-CRlSTO.
Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils?
MERCEDES
Personne, mon Dieu ! Mais une mère a-t-elle besoin qu'on lui dise de ces choses-là? J'ai tout deviné; je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans une baignoire, j'ai tout vu.
MONTE-CRISTO
Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils de Fernand m'a insulté publiquement?
MI.KCÉDÈS.
Oh ! par pitié !
MONTE-CRISTO
Vous .ivez vu qu'il m'eût j.-ié son gant à la figure si M. de Chateaubrun ne l'eût arrête?
MERCEDES
Écoutez-moi : mon fils a devine, lui aussi, et il vous attribue les malheurs qui frappent son père.
MONTE-CRISTO
Madame, vous confondez : ce ne sont point des malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe M. deMorcerf c'est la Providence qui le punit.
Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence ? pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous importent, à vous, Edmond, Jauina et son vizir ! Quel tort vous a fait Fernand Mondego en trahissant Ali Tebelin?
MONTE-CRISTO
Aussi, madame, tout cela est une affaire entre le capitaine franc et la fille d'Ali, qui existe encore, je crois; et, si j'ai juré de me venger, ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf, c'est du pêcheur Fernand, mari de la Catalane Mercedes.
MERCEDES
Oh ! monsieur, quelle terrible vengeance pour une faute que le hasard m'a fait commettre! car la coupable, c'est moi, Edmond, et, si vous avez à vous venger de quelqu'un, c'est de moi qui ai manqué de force contre votre absence et contre mon isolement.
MONTE-CRISTO
Hais pourquoi étais-je absent? pourquoi étiez-vous isolée?
MERCEDES
Parce qu'on vous avait arrêté, Edmond, parce que vous étiez prisonnier.
MONTE-CRISTO
Pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?
MERCEDES
Je l'ignore.
MONTE-CRISTO
Oui, vous l'ignorez, je l'espère du moins. Eh bien, je vais vous le dire, moi : j'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce que, de la Réserve, le jour même où je devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette lettre, que le pécheur Fernand s'était chargé de mettre à la poste.
(Il va il un secrétaire et en tire la lettre.)
Une lettre ! quelle lettre?
MONTE-CRISTO
Lisez! Celte lettre me coûte cent mille francs; mais ce n'est pas trop cher, puisqu'elle me donne le moyen de me justifier à vos yeux.
MERCEDES, lisant.
« M. le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nomme Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrue, après avoir touché à Naples et à Porto- Ferraïo, a été chargé par Murât d'une lettre pour l'usurpateur, et par l'usurpateur d'une! ettre pour le comité bonapartiste de Paris. On aura la preuve du crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre sur lui. » (Tombant sur un fauteuil.) Oh ! mon Dieu ! mou Dieu !
MONTE-CRISTO
Vous avez lu?
MERCLDÈS.
Oui. Et le résultat de cette lettre?...
MONTE-CRISTO
Vous le savez, madame, a été mon arrestation. Mais ce que vous ne savez pas, c'est le temps qu'elle a duré, cette arrestation. Quatorze ans ! Ce que vous ne savez pas, c'est que, chaque jour de ces quatorze ans, j'ai renouvelé le vœu de vengeance que j'avais fait le premier jour, et cependant, au fond de ma prison, j'ignorais que vous eussiez épousé Fernand, mon dénonciateur; j'ignorais que mon père fût mort, et mort de faim !
Juste Dieu !
MONTI -CR1STO
Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans y être entre, ci voila ce qui fait que, sur S \antc
et sur mou père mort, j'ai juré de me venger de Fernand, et je me ?en{
. iiLs.
K!c;-vous sûr que le malheureux Fernand soit cause tic tout
MONTE-CRISTO
Sur mon âme ! il l'a fait somme je vous le dis. D'ailleurs. ce n'est pas plus odieux que d'avoir, Français d'adoption. ,
aux Anglais; Espagnol de naissance, combattu contre les Espagnols; stipendiairc d'Ali, trahi et assassiné Ali! Eu face de pareilles choses, mon Dieu ! qu'est-ce que la lettre que vous venez de lire? une mystification galante, que doit pardonner, je l'avoue et je le comprends, la femme qui a épousé cet homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait épouser cette femme. Eh bien, les Français ne se sont, pas vengés du traître, les Espagnols n'ont pas fait fusiller le traître, Ali, couché dans sa tombe, n'a point fait étrangler le traître! Moi, moi, trahi, assassine, jeté aussi dans une tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu! Je don donc à Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.
MERCEDES
Oh ! oui, vous avez raison ! oui, vous êtes dans votre droit! oui, Dieu vous a commis la charge de punir! Mais pardonnez, Edmond, pardonnez pour moi, pour moi qui vous en supplie à genoux.
Que je pardonne ? que je B'é6Fase pas cette race maudite? que je d obéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition? Impossible, madame, impossible !
MERCEDES
Edmond, mon Dieu! quand je vous appelle toujours Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous plus Hrroédès?
MONTE-CRISTO
Mercedes! Eh bien, oui, vous avez raison, Mercedes; oui, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement au sortir de mes lèvres. Oh ! Mercedes, votre nom, je l'ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, les gémissements de la douleur, le râle du désespoir; je l'ai prononcé glace par le froid et accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé dévoré par la chaleur, me roulant sur les dalles de ma prison ! Mercedes ! Quatorze ans j'ai souffert, quatorze ans j'ai maudit 1 Maintenant, je vous le dis, Mercedes, il est temps que je me venge !
MERCI-! DÈS
Vengez-vous, Edmond; mais vengez-vous sur les coupables. Veugez-vous sur lui, vengez-vous sur moi ; mais ne vous vengez pas sur mon fils !
88 THÉÂTRE COMPLET D'à L EX. DUMAS
MONTE-CRISTO
Il est écrit : « Les fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la quatrième génération. » Puisque Dieu a dicté ces propres paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu ?
MERCEDES
Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui échappent aux. hommes.
Oh!
MERCEDES
Edmond, depuis que je vous connais, j'ai adoré votre nom. Edmond, depuis que je vous ai perdu, j'ai adoré votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir cette pure et noble image, reflétée sans cesse dans le miroir de mon cœnr ! Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai adressées à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort ! Que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier et pleurer?... Écoutez-moi; pendant dix ans, j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un prisonnier, que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort, qu'alors on avait lancé ce cadavre vivant du haut en bas du château d'If, et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, pendant dix ans, j'ai vu, chaque nuit, des hommes qui balançaient quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant dix ans, j'ai entendu, chaque nuit, un cri terrible, qui m'a réveillée frissonnante et glacée!... Oh ! moi aussi, Edmond, croyez-moi, toute criminelle que je fus, oh ! j'ai bien souffert !
MONTE-CRISTO
Avez-vous senti votre père mourir de faim pendant votre absence? Avez-vous vu la femme que vous aimiez tendre la main à votre rival, tandis que vous râliez au fond d'un gouffre?
MERCEDES
Non. Mais j'ai vu celui que j'aimais prêt à devenir le meurtrier de mon fils
Mon Dieu ! mon Dieu ! e'est tout ce que je puis supporter ; c'est plus que je n'en puis supporter! Que me demandez* vous? que votre fils vive? Eh bien, U vivra ! le lion est dompte, le vengeur est vaincu.
MERCEDES, portant la main d'Edmond à ses lèvres.
Oh ! merci, Edmond ! Te voilà bien tel que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé; 0J1 ! oui, toujours aimé, maintenant je puis te le dire.
MONTE-CRISTO
D'autant plus que le pauvre Edmond n'aura pas longtemps à être aimé de vous. Le mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
MERCEDES
Que dites-vous?
MONTE-CRISTO
Je dis que, puisque vous l'ordonnez, Mercedes, il faut mourir.
MERCEDES
Qui dit cela ? qui parle de mourir ? d'où vous viennent ces idées de mort?
MONTE-CRISTO
Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement en face de toute une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, provoqué par un enfant, qui se glorifiera de mon pardon comme d'une victoire, vous ne supposez pas qu'il me reste un instant le désir de vivre ?
MERCEDES
Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.
Il aura lieu, madame : seulement, au lieu du sang de votre fils que devait boire la terre, c'est le mien qui coulera.
MERCEDES
Edmond, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond de mon cœur. En attendant son appui, je me repose sur votre parole : vous avez dit qu'il vivrait, il vivra, n'est-ce pas?
MONTE-CRISTO
11 vivra, madame; ce qui est dit est dit.
MERCEDES
Oh ! Edmond, comme c'est beau, comme c'est grand, comme c'est sublime, de pardonner ainsi que vous venez de le faire!
MO-NTE-CRISTO.
Vous dites cela, Mercedes, et que di riez-vous donc si vous saviez l'étendue du sacrifice que je vous fiis ?
MERCEDES
Edmond, je n'ai plus qu'un mot à vous dire : vous verrez que, si mon front a pâli, que, si mes yeux sont éteint-;, que, si ma beauté est perdue, que, si Mercedes, enfin, ne ressemble plus à elle-même par les traits du visage. Metoédès a toujours le même cœur. Adieu, Edmond! Je n'ai plus rien à demander au ciel, je vous ai revu et revu aussi grand et aussi noble qu'autrefois. Adieu, Edmond ! adieu et merci !