SCÈNE II Les Mêmes, MONTE-CRISTO
MONTE-CRISTO
Merci, messieurs!
DEBRAY
Comte, voulez-vous me permettre d'aller jusqu'à ces messieurs leur demander quelle cause les retient loin de nous?
MONTE-CRISTO
J'allais vous en prier. (Debray sort.) Laissez-moi, monsieur de Chateaubrun, vous renouveler tous mes remerciments.
CHATEAUBRUN
Et de quoi, monsieur ?
MONTE-CRISTO
Vous avez consenti à me servir de témoin sans me connaître, sans savoir si j'avais tort ou raison, si ma cause était juste ou injuste.
CHATEAUBRUN
Écoutez, comte: je vous ai regardé hier pendant toute cette
scène de provocation; j'ai pensé à votre assurance toute cette nuit et je me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu'il n'y avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.
MONTE-CBISTO.
Qu'avez-vous fait après m'avoir quitté?
CHATEAUBRUN
J'ai été chez Tortoni, où, comme je m'y attendais, j'ai trouvé Beauchamp et Frantz, que Morcerf a pris pour son second témoin; je vous avoue que je les cherchais.
MONTE-CRISTO
Pour quoi faire, puisque tout était convenu?
CHATEAUBRUN
J'espérais faire changer les armes, substituer l'épée au pistolet : le pistolet est aveugle.
MONTE-cristo, vivement.
Auriez-vous réussi, par bonheur?
CHATEAUBRUN
Non ; il paraît que votre force à l'épée est connue.
MONTE-CRISTO
Bien. A-'nsi, nous nous battons au pistolet?
CHATEAUBRUN
Oui.
MONTE-CRISTO
A combien de pas ?
CHATEAUBRUN
A vingt.
MONTE-CRISTO
Et nous tirons ensemble ?
CHATEAUBRUN
Non, vous tirez le premier.
MONTE-CRISTO
Je tire le premier?
CHATEAUBRUN'
Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutôt exigé; nous leur faisons assez de concessions pour qu'ils nous fassent celle-là.
MONTE-CniSTO.
Vous ne m'avez jamais vu tuer le pistolet, monsieur de Chateaubrun?
CHATBÀUBRO»,
Non, jamais.
MONTE-CRISTO
(il tire et brise l'arbre.) CIUTEAtBRUN.
MONTE-CRISTO, prenant un pistolet dans nDe boîte.
Voyez-vous ce petit arbre ?
CHATEAUBRUN
Lequel ?
MONTE-CRISTO
Près de ce chêne; il est à vingt pas, à peu près, n'est-ce pas'
CHATEAUBRUN
Oui.
Iîegardez.
Oh ! mon Dieu !
MONTE-CRISTO
Monsieur de Chateaubrun, n'oubliez jamais ce que vous venez de voir.
rniTiiromt
C'est effrayant ! Au nom du ciel, comte, ne tuez pas Albert ! le malheureux a une mère.
MONTE-CRISTO
C'est juste, et moi, je n'en ai pas.
CHATEAUBRUN
Oh ! comte, soyez généreux. Sur de votre coup comme vous l'êtes, je puis vous dire, à vous, une chose qui serait ridicule si je la disais à un autre.
MONTE-CRISTO
Laquelle?
CHATEAUBRUN
Blessez-le, mais ne le tuez pas.
MONTE-CRISTO
Baron, je n'ai pas besoin d'être encouragé à ménager M. de Morcerf. M. de Morcerf sera si bien ménagé, je vous l'annonce d'avance, qu'il reviendra tranquillement avec ses deux amis, Taudis que. moi...
CHATEAUBRUN
Tandis que vous ?
MONTE-CIUSTO.
Tandis que moi, c'est autre chose, vous me rapporterez.
CHATEAUBRUN
Allons donc'
MONTE-CRISTO
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, baron, Albert me tuera.
CHATEACBRON.
Que vous est-il donc . irrivé depuis hier au soir, comte?
MONTE-CRISTO
Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de Philippes : j'ai vu un fantôme!
CHATEAUBRUN
Et ce fantôme?...
M'a dit que j'avais assez vécu... Mais voici ces messieurs. Venez, venez, je vous attends.