SCÈNE IV
LES MÊMES, UN DOMESTIQUE, au fond, tenant les deux cheraux. ALBERT.
Merci, messieurs, d'avoir bien voulu vous rendre à mon invitation. Et à vous aussi, monsieur de Chateaubrun, merci; approchez donc; vous n'êtes point de trop.
CHATEAUBRUN
Vous ignorez peut-être, monsieur de Morcerf, que je 9uis le témoin de M. de Monte-Cristo?
ALBERT
Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, messieurs : plus il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.
FIANTS.
Monsieur Debray, vous pouvez annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que nous nous tenons à sa disposition. (Beauchamp ouvre en même temps la boite aux pistolets.) ALBERT.
Attendez, messieurs, j'ai deux mots à dire à M. le comte de
CHATEAUBRUN
En particulier?
ALBERT
Non, monsieur, devant tout le monde.
uiATtAlBUU.N, à Monte-Cristo.
Vous entende;: J
MONTE-CRISTO
Que veut-il ?
CHATEACÏiRUN.
Je l'ignore, mais il demande à vous parler.
MONTE-CRISTO
Oh! qu'il ne tente pas Dieu par quelque nouvel outrage!
CHATEAUBR.CN.
Je ne crois pas que ce soit son intantion.
ALBERT
Messieurs, approchez-vous, je vous prie; je désire que pas un mot de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo ne soit perdu ; car ce que je vais avoir l'honneur de lui dire sera répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange et si incompréhensible que mon discours vous paraisse.
MONTE-CMSTO.
J'attends, monsieur.
Monsieur, hier, je vous reprochais d'avoir divulgué la conduite de M. de Morcerf en Ëpire ; car, si coupable que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous qui eussiez le droit de le punir; mais, aujourd'hui, monsieur, je sais que ce droit vous est acquis... Ce n'est point la trahison de Fernand Mondego envers Ali Pacha qui me rend si prompt à vous excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand à votre égard, ce sont les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison; aussi, je vous le dis, aussi, je le proclame tout haut : oui, monsieur, vous avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, moi, le fils de Mercedes, je vous remercie de ne vous être vengé que de lui. MONTE-CRISTO, levant les yeux au ciel avec une expression de joie infinie.
Ah! je te reconnais, Mercedes!
ALBERT
Et maintenant, monsieur, si vous trouvez que les excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être ie vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir avouer ses torts; mais cet aveu, c'est moi qui le fais, car il me regarde seul. Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort, et l'ange est descendu du ciel, pour faire xm. 6
de nous sinon deux amis, — hélas! la fatalité rend la chose impossible, — au moins deux hommes qui s'estiment.
MONTE-CRISTO
Voici ma main, monsieur, mais pour vous, vous entendez? pour vous seul (bas), et pour votre mère.
ALBERT
Merci, comte! Messieurs, vous le voyez, M. de Monte-Cristo veut bien agréer mes excuses; j'avais agi précipitamment envers lui ; la colère est mauvaise conseillère. J'avais donc mal agi; maintenant, ma faute est réparée; j'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche, parce que j'ai fait ce que ma conscience m'ordonnait de faire; mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, je tâcherais de redresser les opinions.