‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 52 sur 129 · BATI · texte numérisé non relu

BATI

Je suis Haydée, fille d'Ali Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa femme bien-aimée.

MORCERF, à part.

Haydée! Haydée!

LE PRÉSIDENT

Madame, permettez-moi une seule question, qui n'est pas un doute... Pouvez-vous prouver l'authenticité de ce que vous dites?

HAYDÉE

Je le puis, monsieur; car voici l'acte de ma naissance, rédigé par mon père, et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que je fusse élevée dans la religion chrétienne, acte que le primat de Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau... Voici enfin l'acte de vente, de la vente qui fut faite de ma personne et de celle de ma mère, au marchand arménien El Kebhir par l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre cent mille francs, à peu près.

LE PRÉSIDENT

Voici l'acte. (Lisant.) « Moi, El Rebbir, marchand d'esclaves, et fournisseur du harem de Sa Hautesse, reconnais avoir reçu, pour la remettre au sublime empereur, du seigneur franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, pour prix d'une jeune esclave chrétienne, âgée de onze ans, du nom de Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali ïebetin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa favo- .. »

HAYDÉE

Continuez.

LE PRÉSIDENT

« Laquelle m'avait été vendue, il y a sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un colonel franc au service du visir Ali, nommé Fernand Mondego. Fait et délivré à Constantinople, avec l'autorisation de Sa Hautesse, l'an 1247 de l'Hégire. Signé : El Rebbir. — Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur s'oblige à y faire apposer. » Monsieur de Morcerf, d'après l'authenticité incoutestable de ces actes, reconnaissez-vous madame pour la fille d'Ali Tehelin, pacha de Janina?

MORCERF

Non, et c'est sans doute quelque trame ourdie par mes ennemis.

HÀYDÉE.

Tu ne me reconnais pas? tu ne me reconnais pas pour la fille d'Ali? Mais, heureusement, je te reconnais, moi... Tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui instruisait les troupes de mon noble père; c'est toi qui as livré les châteaux de Janina; c'est toi qui, envoyé à Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui accordait grâce entière, tandis que le véritable firman demandait sa tête ; c'est toi, enfin, qui nous as vendues, ma mère et moi, au marchand El Rebbir... Assassin ! assassin! assassin! tuas encore au front le sang de ton maître. Regardez tous ! (Morcerf porte la main à son front.) LE PRÉSIDENT.

Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le même que l'officier Fernand Mondego?

IIAVDÉE.

Si je le reconnais ! 0 ma mère, tu m'as dit : « Hay<lée ! tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée à être presque une reine; regarde bien cet homme, qui a jeté dans le manteau de séraskier la tète coupée de ton père, c'est lui qui nous a vendues, e'esl lui qui nous a livrées... Regarde bien sa main droite, celle qui a une cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette main, dans laquelle sont tombées, une à une, les pièces d'or du marchand Ll K>1>bir... » Si je le reconnais !... Oh ! qu'il dise maintenant luimême si je ne le reconnais pas.

(Le Comte tombe sur une chaise, la tète dans ses mains.) LE PRÉSIDENT.

Monsieur le comte, ne vous laissez point abattre ; la justice de la cour est suprême et égale pour tous comme crlle de Dieu. Elle ne vous laissera point écraser par vos ennemis... sans vous donner les moyens de les combattre. RépOBdez... Que décidez-vous?

MORCERF

Rien :

LE PRÉSIDENT

La fille d'Ali Tebelin a ilonc déclaré bien réellement la vérité? elle est donc bien réellement ce témoin terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre non ? Vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on vous accuse ?

MORCERF se lève chancelant, ouvre violemment son habit pour respirer, et s'élance hors de la chambre en criant.

Oh! je saurai qui!

LE PRÉSIDENT

Messieurs, le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et d'indignité? (Signe affirmatif des Pairs.) A partir de cette heure, M. de Morcerf ne fait plus partie de la chambre haute.

HAYDÉE, ramenant son voile sur ses yeux. C'est justice!

(Elle sort lentement.)

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