SCÈNE II
ALBERT, BEAUCHAMP, pris GERMAIN.
ALBERT
Eh bien, mon ami?
BEAIXFIAMP.
Eh bien, le jugement est rendu.
ALBERT
Condamne ?
BEAICIIAMP.
Rayé de la liste des pairs.
ALBERT
Je m'y attendais, mon ami. Venez, il faut que vous me rendiez un grand, un dernier service.
BEADCHAMP.
Dites, mon cher; je ferai tout ce qui pourra vous être agréable.
ALBERT
Je juge l'avenir par le passé, Beauchamp, et vous avez déjà fait pour moi plus qu'on ne fait d'ordinaire pour un ami.
BEAUCHAMP
Eh bien, dites, que voulez-vous ?
ALBERT
Beauchamp, je quitte Paris, la France, l'Europe. Voici un inventaire de tout ce que je possède, de mes tableaux, de mes porcelaines, de mes armes, de mon argenterie; mes deux chevaux et mon coupé sont portés dessus. Beauchamp, à cet inventaire est joint une procuration; moi parti, vous ferez vendre tout cela.
BEAICIIAMP.
Bien, mon ami, et je vous en enverrai l'argent
ALBERT
Non. mon ami, l'argent a un autre emploi. Vous le déposerez à la caisse des prisonniers.
BEAUCHAMP
À la caisse des prisonniers ?
ALBERT
Oui. Ne m'interrogez pas, Beauchamp, c'est une expiation; cet or et ces billets leur appartiennent pareillement.
BEAUCHAMP
Mais vous vous dénudez, mon cher !
ALBERT
Non, mon cher, car il me reste cinq cents francs.
BEAUCHAMP
Cinq cent francs!
ALBERT
Oui... que vous allez me prêter.
BEAUCHAMP, tirant son porte-monnaie.
Oh! par exemple, avec !e plus grand bonheur, mon cher.
Je dois vous prévenir d'une chose, Beauchamp : c'est que e ne sais pas quand je vous les rendrai. Je sais que je vous les rendrai, voilà tout.
BEAUCHAMP
Oh ! mon ami !
ALBERT
Maintenant, Beauchamp, quelque part que je sois, vous savez que, sous l'habit que je porterai, il y a un cœur reconnaissant et prêt à verser pour vous son sang jusqu'à la derrière goutte.
BEAUCHAMP
Ah ! cher Albert, qu'il doit y avoir quelque chose de grand ;>ous ce que je ne vois pas !
ALBERT
Vous me faites meilleur que je ne suis, Beauchamp. (a Germain, qui entre.) Que me voulez-vous ?
GERMAIN
M. le comte rentre de la Chambre.
ALBERT
Après ?
GERMAIN
M. le comte me fait demander.
ALBERT
Eh bien?
GERMAIN
Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les ordres de monsieur.
Pourquoi cela ?
GERMAIN
Parce que M. le comte sait que, ce matin, monsieur a dû se battre, et que j'ai accompagné monsieur sur le terrain.
ALBERT
Achevez.
GERMAIN
Et, si M. le comte méfait demander, c'est sans doute pour m'interroger sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?
ALBERT
La vérité.
GERMAIN
Alors, je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu.
ALBERT
Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte de Monte- Cristo, et que M. le comte de Monte-Cristo a bien voulu les recevoir; allez. (Le Domestique sort.) Maintenant, Beauchamp, K mon ami, l'heure est venue de nous quitter; embrassez-moi.
BEAUCHAMP
Cher Albert!
ALBERT
Et si, moi parti, on m'attaque?
Oh ! soyez tranquille, j'ai les deux grands moyens de défense de ce monde, la plume et Cépée.
ALBERT
Si l'on m'attaque, ne me défendez pas; j'ai l'avenir, il défendra le passé. Adieu, Beauchamp, adieu !
BEAUCHAMP
Adieu, mon ami !
(V sort.)