‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 59 sur 129 · SCÈNE III MONTE-CRISTO, MORCERF · texte numérisé non relu

SCÈNE III MONTE-CRISTO, MORCERF

MONTE-CRISTO

Eh! c'est M. de Morcerf... Je croyais avoir mal entendu, monsieur, quand on vous a annoncé à moi tout à l'heure.

MORCERF

Oui, cest moi-même, monsieur.

MONTE-CRISTO

Il me reste à savoir maintenant la cause qui me procure riionueur de voir M. de Morcerf, honneur auquel je ne m'attendais pas.

MORCERP.

Monsieur, vous avez eu, ce matin, une rencontre avec mon fils.

MONTE-CRISTO

Voua savez cela?

MORCERF

Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour vous tuer.

MONTE-CRISTO

En pfFet, monsieur, il en avait de bonne-; ; Mais vous voyer que, malgré cela, non-seulement il ne m'a pas tué, m h core il ne s'est pas battu.

Et cependant il vous regardait comme la eau hou*

neur de ton père, comme la eaate de la ruine effroyable qui, ed ce moment-ci, accable ma maison.

MONTE-CRISTO

C'est vrai, monsieur; cause secondaire, par exemple, et non principale.

MORCERF

Mais, sans doute, vous lui avez tait quelque excuse ou donné quelque explication?

MONTE-CRISTO

Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a fait des excuses.

MORCERF

Alors, à quoi attribuez-vous cette conduite?

MONTE-CRISTO

A la conviction qu'il y avait probablement dans tout ceci un homme plus coupable que moi.

MORCERF

Et quel était cet homme?

MONTE-CRISTO

Son père.

Soit ; mais vous savez que le coupable n'aime point à s'entendre convaincre de culpabilité.

MONTE-CRISTO

Je le sais; aussi, je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.

MORCERF

Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche?

MONTE-CRISTO

M. Albert de Morcerf n'est point un lâche.

MORCERF

Un homme qui a dans la main une épée ou un pistolet, qui, à la pointe de cette épée ou au bout de ce pistolet, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne se bat point, est un lâche. Que n'est-il ici pour que je le lui dise!

MONTE-CRISTO

Je ne présume pas que vous soyez venu me déranger, monsieur, pour me conter vos petites affaires de famille. Allez dire cela à M. Albert; peut-être saura-t-il que vous répondre.

MORCERF

Oh! non, non, vous avez raison; je ne suis pas venu pour cela; je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous

regarde comme mon ennemi. Je suis venu pour vous dire que je vous hais d'instinct, qu'il me semble que je vous ai toujours connu, toujours haï, et qu'enfin, puisque les jeunes gens de notre époque ne se battent plus, c'est aux pères de se battre pour eux. Est-ce votre avis, monsieur?

Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce qui arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais parler.

MORCERF

Tant mieux; vos préparatifs sont faits, alors?

MONTE-CRISTO

Ils le sont toujours, monsieur. Voyez.

(Il lai montre sur une table épées et pistolets.) MORCERF.

Vous savez qu'une fois sur le terrain, nous nous battrons jusqu'à la mort d'un de nous deux? .

MONTE-CRISTO

Jusqu'à la mort d'un de nous deux.

MORCERF

Partons, alors ; car nous n'avons pas besoin de témoins.

MONTE-CRISTO

C'est inutile, nous nous connaissons si bien.

MORCERF

Au contraire, c'est que nous ne nous connaissons pas.

MONTF-CRISTO.

Bah! voyons un peu. N'étes-vons pas le soldat Fernande qui a déserté la veille de la bataille de Waterloo ? N'ètes-vous pas le lieutenant Fernand, qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne? N'ètes-vous pas le colonel Fernand, qui a trahi, vendu et assassiné son bienfaiteur Ali et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas fait le général comte de Morcen, ex-pair de France?

Oh ! le misérable, à qui je propose un duel et qui me marque avec un fer rouge. Oh ! misérable, qui me reproche ma honte au moment peut-être où il va me tuer ! Non, je n'ai point dit que je t'étais inconnu. Je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du passe, et que tu y as lu — à la lueur de quel flambeau, je l'ignore, — chaque page de ma vie; mais peutêtre y a-t-il encore plus d'honneur en moi, dans mon oppro-

bre, qu'en toi, sous tes dehors pompeux. Mon nom, je te suis connu, je le sais; mais c'est toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries ! Tu t'es fait appeler, à Paris, le comte de Monte-Cristo; en Italie, Sindbad le Marin; à Malte, que sais-je, moi ? je l'ai oublié. Mais c'est ton nom réel que je te demande; c'est ton vrai nom que je veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce sur le terrain du combat, au moment où je l'enfoncerai mon épée dans le

Cœur. (Monte-Cristo s'élance dans un cabinet.) Eh bien, tu m'édiap-

pes, tu me fuis? Oh ! je te suivrai.

(Il prend un pistolet sur la table, et s'élance. Au moment où il s'approche du seuil de la porte, Monte-Cristo reparaît. Il a eu le temps de jeter sa robe de chambre de velours noir, d'endosser une veste de marin et de se coiffer d'un chapeau de marin.)

MONTE-CRISTO

Fernand, de mes cent noms, je n'aurais besoin de t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu lé devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles; car, malgré tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui un visage que la vengeance rajeunit, un visage que tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves, depuis ton mariage aven Mercedes, ta fiancée... Regarde, regarde!

MORCERF, épouvauté.

Edmond Dan tes !...

(Il fuit dans la chambre à côté. On entend un conp de pistolet. Monte-Cristo s'élance, regarde, et jette un cri.)

BERTUCC10, annonçant.

M. le vicomte et madame la comtesse de Morcerf.

MONTE-CRJSTO, tirant vivement la portière qui cache le corps. Oh !... (a Bertuccio.) C'est bien.

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