SCÈNE IV Les Mêmes, CHATEAUBRUN
BEAUCHAMP
Bon ! voilà le gentilhomme; nous n'attendons plus que le voyageur.
DEBRAY
Comment! Chateaubrun? Mais je le croyais en Afrique.
CHATBAUBRUN.
J'arrive d'hier, mon cher monsieur Debray.
Et je vous l'offre aujourd'hui. On ne peut pas servir plus chaud, j 'es [1ère I
CHATEAUBRUN
Bonjour, Albert! Bonjour, monsieur de Beauchamp! j'ai à vous remercier.
BEAUCHAMP
Moi ?
CHATEAUBRUR.
Oui; vous m'avez consacre un entre-filet, et, quand cela ne nous déplaît pas très-fort, cela nous flatte beaucoup, nous autres gens du monde.
BEAUCHAMP
Je crois bien ! M. le marquis part en amateur, pour regarder, les bras croisés, la prise de Constantine; on ne prend pas Constantine, on bat en retraite; monsieur décroise les bras et fait des prodiges.
CHATEAUBKUN.
Oui; mais il y a un homme qui a fait do plus grands prodiges que moi, puisqu'il m'a sauvé, et celui-là vous n'en dites pas un mot.
BEAUCHAMP
Ali! oui, M. HaximUieo Morel, un capitaine de spahis, qui est arrivé comme deux. Arabes (notez que monsieur en avait déjà tué quatre), qui est arrivé comme deux Arabes s'apprêtaient à vous chicoter le cou. Pourquoi diable en parlerais-je? C'est un soldat, lui, il n'a fait que son métier.
CHATEAUBRDN.
C'est égal, mon cher, à l'occasion, je vous le recommande, et à vous aussi, mon cher Debray.
DEBRAY
Mais, moi, je suis à l'intérieur, et cela regarde la guerre.
BEACCHAMP.
Bah! entre ministres...
DEBRAY
De sorte que vous voilà, n'est-ce pas? Bon ! nous n'attendons plus que le voyageur.
BEAUCHAMP
11 est dix heures un quart.
ALBERT
J'ai demandé grâce jusqu'à dix heures et demie. Dites-donc, Chateaubrun, vous eussiez dû nous amener votre sauveur; je l'eusse mis en face du mien.
CHATEAU BRUN
Votre sauveur, Albert? vous avez donc été sauvé aussi, vous?
DEBRAY
Comment ferons-nous pour récompenser ces deux bienfaiteurs de l'humanité? Nous n'avons qu'un prix Montyon 1
CHATEAUBRUS.
Et de quelle partie du monde nous arrive ce sauveur?
ALBERT
En vérité, je serais fort embarrassé pour le dire. Quand je l'invitai, voilà tantôt deux ans, il était à Rome; mais qui peut dire le chemin qu'il a fait depuis ce temps-là ?
CHATEAL'BRCN.
Ah çà! mais c'est donc le Juif errant?
ALULKT.
Peut-être bien.
DEBRAY
Le croyez-vous capable d'être exact, au moins?
ALBEKT.
Je le crois capable de tout.
BEÀCCIIAMP.
Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce demandées, nous n'avons plus que dix minutes.
ALBERT
Eh bien, j'en profiterai pour vous parler de mon convive.
BEAUCHAMP
Y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que vous allez me raconter ?
ALBERT
Oui, et des plus curieux même.
BEADCHAMP.
Dites, alors; car je vois bien que je manquerai la Chambre et qu'il faut que je me rattrape.
J'étais à Rome, il y a deux ans, au carnaval.
BEAUCHAMP
Nous savons cela.
ALBERT
Oui ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je fus enlevé par des brigands.
DEBRAY
Est-ce qu'il y a des brigands ?
ALBERT
Et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables; je les ai trouvés beaux à faire peur. Ces messieurs m'avaient donc enlevé et conduit dans un endroit fort triste, qu'on appelle les catacombes de Saint-Sébastien; j'étais prisonnier sauf rançon, une misère de quatre mille écus romains, vingt-sis. mille livres tournois. Malheureusement, je n'en avais que quinze cents ; j'étais au bout de mon voyage, mon crédit était épuisé. J'écrivis à Frantz d'Épinay, qui voyageait avec moi et que vous connaissez tous. La question était grave: s'il n'était arrivé à six heures du matin avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes, je devais aller rejoindre les bienheureux saints et les glorieux martyrs, avec les reliques desquels j'avais l'honneur de me trouver.
CHATEAUBRUN
Eh bien, Frantz arriva avec les quatre mille écus?
ALBERT
Non; il arriva purement et simplement accompagné du convive que je vous annonce, et que, je l'espère, j'aurai l'honneur de vous présenter.
DEBRAY
Ah ci! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un Persée délivrant Andromède?
ALBERT
Non, c'est un homme de ma taille, à peu près.
BEAUCHAMP
11 était armé jusqu'aux dents ?
ALBI.il T.
Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.
CHATEAL'BRUN.
Il traita de votre rançon, alors?
ALBERT
Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus* l&rc. BEAUCHAMP, riant.
On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, n'est-ce pas?
ALBEKT.
Justement !
DEBRAY
Mais c'était donc l'Arioste?
ALBERT
Non, c'était le comte de Monte-Cristo.
DEBHAY.
Allons donc! on ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo.
lil.AUCHAMP.
Attendez donc, attendez donc ! Je crois que je vais vous tirer d'embarras. Monte-Cristo est une petite Ile près de laquelle j'ai passé en allant à Païenne.
ALBEItT.
C'est justement cela. De ce grain de sable, de cet atome, esl seignear et roi celui dont je vous parle. 11 aura acheté ce hrevet de comte quelque part en Toscane.
MAOQBAMP.
Il est donc riche, votre comte?
ALBEUT.
Je le crois! 11 possède une caverne pleine d'or.
BEÀOCBAMP.
Et vous avez vu cette caverne?
ALBERT
Non ; mais j'en ai entendu parler.
CHATEAUBliUN.
Eh! mais, moi aussi... Un soir, sous la tente où nous attendions notre souper, qui ne venait pas...
DEBUAY.
Comme aujourd'hui notre déjeuner.
ALBEKT.
N'interrompez donc pas, Debray; que diable! nous ne sommes pas à la Chambre.
CHATEAUBRUN
Eh bien, Morel, mon sauveur à moi, m'a toujours raconté qu'il était allé pour chasser dans cette île de Monte-Cristo, et que, là, il avait été invité à souper par un inconnu, mais à la condition qu'il se laisserait bander les yeux et conduire sans chercher à savoir où il était.