‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 6 sur 129 · SCÈNE IV Les Mêmes, CHATEAUBRUN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Les Mêmes, CHATEAUBRUN

BEAUCHAMP

Bon ! voilà le gentilhomme; nous n'attendons plus que le voyageur.

DEBRAY

Comment! Chateaubrun? Mais je le croyais en Afrique.

CHATBAUBRUN.

J'arrive d'hier, mon cher monsieur Debray.

Et je vous l'offre aujourd'hui. On ne peut pas servir plus chaud, j 'es [1ère I

CHATEAUBRUN

Bonjour, Albert! Bonjour, monsieur de Beauchamp! j'ai à vous remercier.

BEAUCHAMP

Moi ?

CHATEAUBRUR.

Oui; vous m'avez consacre un entre-filet, et, quand cela ne nous déplaît pas très-fort, cela nous flatte beaucoup, nous autres gens du monde.

BEAUCHAMP

Je crois bien ! M. le marquis part en amateur, pour regarder, les bras croisés, la prise de Constantine; on ne prend pas Constantine, on bat en retraite; monsieur décroise les bras et fait des prodiges.

CHATEAUBKUN.

Oui; mais il y a un homme qui a fait do plus grands prodiges que moi, puisqu'il m'a sauvé, et celui-là vous n'en dites pas un mot.

BEAUCHAMP

Ali! oui, M. HaximUieo Morel, un capitaine de spahis, qui est arrivé comme deux. Arabes (notez que monsieur en avait déjà tué quatre), qui est arrivé comme deux Arabes s'apprêtaient à vous chicoter le cou. Pourquoi diable en parlerais-je? C'est un soldat, lui, il n'a fait que son métier.

CHATEAUBRDN.

C'est égal, mon cher, à l'occasion, je vous le recommande, et à vous aussi, mon cher Debray.

DEBRAY

Mais, moi, je suis à l'intérieur, et cela regarde la guerre.

BEACCHAMP.

Bah! entre ministres...

DEBRAY

De sorte que vous voilà, n'est-ce pas? Bon ! nous n'attendons plus que le voyageur.

BEAUCHAMP

11 est dix heures un quart.

ALBERT

J'ai demandé grâce jusqu'à dix heures et demie. Dites-donc, Chateaubrun, vous eussiez dû nous amener votre sauveur; je l'eusse mis en face du mien.

CHATEAU BRUN

Votre sauveur, Albert? vous avez donc été sauvé aussi, vous?

DEBRAY

Comment ferons-nous pour récompenser ces deux bienfaiteurs de l'humanité? Nous n'avons qu'un prix Montyon 1

CHATEAUBRUS.

Et de quelle partie du monde nous arrive ce sauveur?

ALBERT

En vérité, je serais fort embarrassé pour le dire. Quand je l'invitai, voilà tantôt deux ans, il était à Rome; mais qui peut dire le chemin qu'il a fait depuis ce temps-là ?

CHATEAL'BRCN.

Ah çà! mais c'est donc le Juif errant?

ALULKT.

Peut-être bien.

DEBRAY

Le croyez-vous capable d'être exact, au moins?

ALBEKT.

Je le crois capable de tout.

BEÀCCIIAMP.

Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce demandées, nous n'avons plus que dix minutes.

ALBERT

Eh bien, j'en profiterai pour vous parler de mon convive.

BEAUCHAMP

Y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que vous allez me raconter ?

ALBERT

Oui, et des plus curieux même.

BEADCHAMP.

Dites, alors; car je vois bien que je manquerai la Chambre et qu'il faut que je me rattrape.

J'étais à Rome, il y a deux ans, au carnaval.

BEAUCHAMP

Nous savons cela.

ALBERT

Oui ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je fus enlevé par des brigands.

DEBRAY

Est-ce qu'il y a des brigands ?

ALBERT

Et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables; je les ai trouvés beaux à faire peur. Ces messieurs m'avaient donc enlevé et conduit dans un endroit fort triste, qu'on appelle les catacombes de Saint-Sébastien; j'étais prisonnier sauf rançon, une misère de quatre mille écus romains, vingt-sis. mille livres tournois. Malheureusement, je n'en avais que quinze cents ; j'étais au bout de mon voyage, mon crédit était épuisé. J'écrivis à Frantz d'Épinay, qui voyageait avec moi et que vous connaissez tous. La question était grave: s'il n'était arrivé à six heures du matin avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes, je devais aller rejoindre les bienheureux saints et les glorieux martyrs, avec les reliques desquels j'avais l'honneur de me trouver.

CHATEAUBRUN

Eh bien, Frantz arriva avec les quatre mille écus?

ALBERT

Non; il arriva purement et simplement accompagné du convive que je vous annonce, et que, je l'espère, j'aurai l'honneur de vous présenter.

DEBRAY

Ah ci! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un Persée délivrant Andromède?

ALBERT

Non, c'est un homme de ma taille, à peu près.

BEAUCHAMP

11 était armé jusqu'aux dents ?

ALBI.il T.

Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.

CHATEAL'BRUN.

Il traita de votre rançon, alors?

ALBERT

Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus* l&rc. BEAUCHAMP, riant.

On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, n'est-ce pas?

ALBEKT.

Justement !

DEBRAY

Mais c'était donc l'Arioste?

ALBERT

Non, c'était le comte de Monte-Cristo.

DEBHAY.

Allons donc! on ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo.

lil.AUCHAMP.

Attendez donc, attendez donc ! Je crois que je vais vous tirer d'embarras. Monte-Cristo est une petite Ile près de laquelle j'ai passé en allant à Païenne.

ALBEItT.

C'est justement cela. De ce grain de sable, de cet atome, esl seignear et roi celui dont je vous parle. 11 aura acheté ce hrevet de comte quelque part en Toscane.

MAOQBAMP.

Il est donc riche, votre comte?

ALBEUT.

Je le crois! 11 possède une caverne pleine d'or.

BEÀOCBAMP.

Et vous avez vu cette caverne?

ALBERT

Non ; mais j'en ai entendu parler.

CHATEAUBliUN.

Eh! mais, moi aussi... Un soir, sous la tente où nous attendions notre souper, qui ne venait pas...

DEBUAY.

Comme aujourd'hui notre déjeuner.

ALBEKT.

N'interrompez donc pas, Debray; que diable! nous ne sommes pas à la Chambre.

CHATEAUBRUN

Eh bien, Morel, mon sauveur à moi, m'a toujours raconté qu'il était allé pour chasser dans cette île de Monte-Cristo, et que, là, il avait été invité à souper par un inconnu, mais à la condition qu'il se laisserait bander les yeux et conduire sans chercher à savoir où il était.

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