SCÈNE IX MONTE-CRISTO, ANDREA
MONTE-CRISTO
Venez, monsieur.
ANDREA
J'ai l'honneur de parler, je crois, à M. le comte de Monte- Cristo?
MONTE-CRISTO
Et moi, à M. le comte Andréa Cavalcanti?
ANDREA
Oui, monsieur.
MONTE-CRISTO
En ce cas, vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi.
ANDREA
De la maison Thompson etFrench, de Rome.
MON'TE-CIUSTO.
Très-hien. Maintenant, monsieur le comte, aurez-vous la honte de me donner quelques renseignements sur votre famille?
ANPREA.
Très-volontiers, monsieur. Je suis le comte Andréa Cavalcanti, descendant des Cavalcanti, inscrits au livre d'or de Florence. Notre famille, tnv-riche encore, puisque mon père possède deux cent mille livres de rente, à éprouve hien des malheurs, et moi-même, monsieur, depuis l'âge de cinq ans, j'ai été enlevé, livre el vendu aux ennemis de ma famille par un gouverneur infidèle, de sorte que, depuis quinze ans, je n'ai pas revu l'auteur de nies jours. Enfin, je désespérais de le revoir jamais, lorsque je reçus cette lettre du mandataire
de la maison Thompson et French, de Rome, qui me facilitait les moyens de venir à Taris, et qui m'autorisait à m'adresser à vous pour avoir des nouvelles de ma noble famille.
MONTE-CRISTO, à part.
Allons, il sait admirablement sa leçon. (Haut.) En vérité, monsieur, ce que vous me racontez là est on ne peut plus intéressant, et vous avez bien fait de vous rendre à l'invitation de la maison Thompson et French ; car monsieur votre père est en effet ici et vous cherche.
ANDREA, vivement.
Mon père! mon père ici!... Bertuccio?
MONTE-CRISTO
Oui, votre père, le major Timoteo Cavalcanti.
ANDREA
Ah ! c'est vrai ! Et vous dites qu'il est ici, ce cher père?
MONTE-CRISTO
Oui, monsieur. Vous étiez dans le midi de la France quand vous avez reçu cette lettre qui vous accréditait près de moi?
ANDREA
Dans le midi de la France, oui, sur les bords de la Méditerranée.
Entre Marseille et Hyères.
ANDREA
C'est bien cela, monsieur.
MONTE-CRISTO
Une voiture devait vous attendre à Nice?
ANDREA
Et elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gènes à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Lyon et de Lyon à Taris. Ce n'était pas le chemin le plus court.
MONTE-CRISTO
Non; mais c'était peut-être le plus sûr.
ANDREA
C'est possible. Eh bien, me voilà, monsieur.
MONTE-CIUSTO.
Et, comme vous voyez, vous êtes le bienvenu. Une seule chose inquiète cependant le major Cavalcanti.
ANULir v
Laquelle ?
MONTE-CRISTO
Dame, c'est délicat à dire.
Oh! dites.
MONTE-CRISTO
Vous êtes resté longtemps dans une position fâcheuse; j'ignore laquelle. Je connais la philanthropie de celui qui vous en a tiré, et je ne lui ai fait aucune question. Je ne suis pas curieux.
ANDREA
Ah!
MONTE-CRISTO
Eh bien, votre père désirerait savoir si vous vous croyez vous-même en état de soutenir dignement dans le monde le nom qui vous appartient.
ANDREA
Voilà tout ce qu'il veut savoir?
MONTE-CRISTO
Oh! mon Dieu, oui ; et, si vous me dites vous-même que le monde dans lequel vous allez entrer n'a rien qui vous effraye...
AHDREA,
Rien, monsieur... D'ailleurs, s'il y avait en moi quelque défaut d'éducation, on aurait, je suppose, l'indulgence de m'txcuscr en considération des malheurs qui ont accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.
MONTE-CIUSTO.
Et puis, vous le savez, comte, une grande fortune fait passer sur bien des choses.
ANDREA
Le major Cavalcanti est donc réellement riche?
Millionnaire, mon cher monsieur.
RSA.
Alors, je vais me trouver dans une position agréable?
MONTE-CRISTO
Des plus agréables. 11 vous f;iit cinquante mille frai i rente pendant tout le temps que vous resterez à Taris.
ANDREA
Mais j'y resterai toujours en ce cas.
MONTE-CRISTO
Eh ! qui peut répondre des circonstances. L'homme propose et Dieu dispose.
ANDREA
Hélas ! c'est bien vrai.
MONTE-CRISTO
Maintenant, comte, êtes-vous préparé?
ANDREA
A quoi ?
MONTE-CRISTO
A embrasser ce digne major.
ANDREA
En doutez-vous, monsieur?
En ce cas (h ou™ la porte), venez, major, venez 1
ANDREA
Vous vous retirez?
MONTE-CRISTO
Par discrétion.
(Monte-flristo sort. Le Major entre.)