SCÈNE X LE MAJOR, ANDREA
ANDREA
Ah ! monsieur et cher père, est-ce bien vous?
LE MAJOR
Bonjour, monsieur et cher fils!
ANDREA
Ne nous embrassons-nous point?
LE MAJOR
Comme vous voudrez.
ANDREA
Alors, embrassons-nous; cela ne peut pas faire de mal. Ainsi donc, nous voilà réunis !
LE MAJOR
Nous voilà réunis.
ANDREA
Et vous m'apportez les papiers à l'aide desquels il me sera possible de constater le sang dont je sors ?
LE MAJOR
J'ai fait trois cents lieues dans ce seul but.
ANDREA
Et ces papiers?
LE MAJOR
Les voilà.
ANDREA, regardant les papiers.
Ah çà ! mais il n'y a donc pas de galères en Italie?
LE MAJOR
Et pourquoi cela?
ANDREA
Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces ! Pour la moitié, très-cber père, en France, on vous enverrait prendre l'air à Toulon pendant cinq ans.
LE MAJOR, majestueusement.
Plaît-il, jeune homme?
ANDREA
Mon cher monsieur Cavalcanti, combien vous donne-t-on par an pour être mon père?... Chut! Je vais vous donner l'exemple de la confiance. A moi, on me donne cinquante mille francs par an pour être votre fils... Eh! soyez donc tranquille, nous sommes seul?.
LE MAJOR
Eh bien, à moi, on me donne cinquante mille traites pour être votre père.
ANDREA
Une fois donnés ?
Une fois donnés.
Ce n'est pas payé.
LE MAJOR, >^NDREA.
LE MAJOR
N'importe! Je trouve cela fort joli.
ANDREA
Monsieur le major, croyez-vous aux contes de fées?
LE MAJOIl.
Autrefois, je n'y croyais pas. Mais, aujourd'hui, il faut bien que j'y croie.
ANDREA
Avez-vous des prem
LE MAJOB, tirant ses billets.
Palpables.
ANDREA
Des billets carrés?
LE MAJOR
Un à-compte.
Et ils ne sont pas comme vos papiers?
LE MAJOR
Jeune homme!
ANDREA
Alors, vous arrivez de Lucques?
LE MAJOR
Et vous de...?
ANDREA
Et moi de... Je ne veux pas vous le dire.
LE MAJOR
Pourquoi cela?
ANDREA
Parce qu'alors vous seriez aussi savant que moi, ce qui C9t inutile.
LE MAJOR
Et qui vous a donné avis de revenir?
ANDREA
Une lettre.
LE MAJOR
C'est comme moi.
ANDREA
Faites voir cette lettre.
A la condition que vous me ferez voir la vôtre.
ANDREA, tirant sa lettre.
Donnant! donnant !
(Chacun d'eux passe sa lettre à l'antre.) ANDREA, lisant.
« Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous devenir, sinon riche, du moins indépendant? Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamera AI. le comte de Alonte-Cristo, à Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28, un fils que vous devez avoir eu de la marquise Oliva Corsinari. Ce fils, qui vous a été enlevé à l'âge de cinq ans, se
nomme Andréa Cavalcanti. Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'intention qu'a le soussigné de vous être agréable, vous trouverez ci-joints: 1° un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable cbez H. Gozzi, banquier, à Livourne; 2° une lettre d'introduction pour H. le comte de Monte- Cristo, laquelle vous crédite sur lui de la somme de quarantebuit mille francs de France. Soyez cbez le comte le 26 juillet, à une heure de l'après midi. — Le père Busoni. »
LE MAJOR
A mon tour, vous permettez? •
AM)KEA.
Comment, donc!
LE MAJOR, lisant.
« Vous êtes pauvre, vous n'avez qu'un avenir misérable. Voulez-vous avoir un nom, être libre et riche? Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant, de Nice par la porte de Gènes. Passez par Turin, Chambéry, Lyon. Ne vous arrêtez point à Paris et faites-vous conduire tout droit à Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28, cbez M. le comte de Monte-Cristo, le 20 juillet, à une heure de l'aprèsmidi, et demandez-lui votre père. Vous êtes le fils du major Timoteo Cavalcanti et de la marquise Oliva Corsinari, ainsi que le constatent les papiers qui vous seront remis par le major lui-même, et qui vous permettront de vous présenter dans le monde. Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille francs vous mettra à même de le soutenir. Ci-joint un bon de deux mille francs sur M. Torrea, banquier, à Nice, et une lettre de recommandation pour M. le comte de Monte-Cristo, chargé de subvenir à vos besoins. — Youick, mandataire de la maison Thompson et Frencli. »
LE MAJOU
C'est fort beau !
ANDREA
N'est-ce pas?
LE MAJOIt.
Y comprenez-vous quelque chose?
ANIUi! \.
Ma foi, non!
LE MAJOR
Seulement, il y a une dope dans tout cela.
ANDREA
Ce n'est ni vous ni moi.
LE MAJOR
Non.
Eli bien, alors, allons jusqu'au bout et jouons serré.
LE MAJOR
Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
ANDREA
Je n'en ai jamais douté, mon très-cher père.
LE MAJOR
Vous me faites honneur, mon très-cher fils.