VILLEFORT, MADAME DANGLARS
Vous êtes seule?
MADAME DANGLARS
Oui. Avez-vous entendu ?
Et vous, avez-vous compris?
MADAME DANGLARS
Si j'ai compris! Regardez-moi, monsieur, et voyez-moi pâle et tremblante.
Il est donc vrai que toutes do* actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, au travers de notre passé! il est donc vr.ii que tous nos pas, dans cette vie, ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon! Comment esl-il ressuscité, ce passé terrible? comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait, virn t-i I do sortir comme un fantôme, pour faire pâlir nos joues et rougir nos fi"
MADAME DANGLARS
Le hasard, sans doute.
YII.I.U (MIT.
Dclrompez-vous, madame, il n'y a point de hasard.
N'est-ce point par hasard que le comte de Monic-Crism a
acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a fait creuser la terre ? n'est-ce point par liasard, enfin, que ce malheureux enfant, pauvre créature, notre enfant, monsieur, à qui je n'ai pu donner un baiser, mais à qui j'ai donné bien des larmes, a été retrouve là où vous l'aviez confié à la terre? Oh ! toute mon âme a volé au-devant du comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille, ensevelie sous des fleurs.
Eh bien, madame, voilà justement ce que j'ai de terrible à vous dire, c'est qu'il n'y a pas eu d'enfant déterré. Non, il ne faut point pleurer; pleurer, c'est trop peu : il faut gémir, il faut trembler.
MADAME DANGLA;;S.
Que voulez-vous dire, monsieur?
Je veux dire que le comte de Monte-Cristo, en creusant sous ces arbres, n'a pu trouver ni squelette d'enfant, ni ferrure de coffre, attendu qu'il n'y avait ni l'un ni l'autre.
MADAME DANGLARS
Ce n'est donc point là que vous aviez déposé cet eufant, monsieur? Alors, pourquoi me tromper? dans quel but? Voyons, dites !
Écoutez-moi, je serai concis ; car, d'un moment à l'autre, ils peuvent revenir, et je veux que vous sachiez tout.
MADAME DANGLARS
Vous m'épouvantez, mais n'importe, dites, dites!
Vous vous rappelez cette nuit de douleurs, n'est-ce pas? cette nuit, châtiment de nos coupables amours. Vous aviez cherché asile dans ce pavillon, vous alliez devenir mère ; seul, je vous assistais dans ce terrible moment; l'enfant naquit et me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix; nous le crûmes mort...
MADAME DANGLARS
Il ne l'était donc pas?
Écoutez! Nous le crûmes mort; je le mis dans un coffre qui devait lui tenir lieu de cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse, là ! là! et je l'enfouis à la hâte. En ce moment, le bras de l'ennemi qui me guettait, le bras du
Corse s'étendit vers moi; je vis comme une ombre se dresser, comme un éclair reluire, je sentis une douleur, je voulus crier, un frisson glacé courut par tout mon corps, je tombai mourant, je me crus tué!
MADAME DANGLARS
C'est à ce moment qu'ayant entendu votre cri, je m'élançai de mon lit et j'accourus.
V1LLEFORT.
Oui, et je n'oublierai jamais votre sublime courage ! c'est vous, qui aviez tant besoin de soins, c'est vous qui veillâtes sur moi; mais il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous eûtes la force de regagner votre maison, un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé ; mais une chose me tourmentait : à travers le voile de sang qui couvrait mes yeux, il me semblait avoir vu l'assassin se baisser, prendre le coffre et s'enfuir avec lui! A peine eus-je la force de me tenir debout qu'une nuit, malgré ma répugnance à rentrer dans ce jardin, je revins. L'herbe, pendant les trois mois qui venaient de s'écouler, avait poussé très-épaisse; néanmoins une place moins garnie indiquait celle où j'avais fouillé la terre; je me mis à l'œuvre et creusai à cette place... Rien, je ne trouvai rien ! Je continuai de creuser, d'élargir le trou... Rien ! toujours rien ! Le coffret n'y était plus.
MADAME DANGLARS
Le coffret n'y était plus ?
Je creusai jusqu'au matin; le jour vint, que je creusais encore ; mais rien ! toujours rien !
MADAME DANGLARS
Oh! il y avait de quoi devenir fou!
Je n'eus pas ce bonheur ; au contraire, je rappelai toutes mes idées, toute ma raison.
MADVME DANGLARS.
Eh bien ?
Eh bien, il me vint une idée affreuse: c'est qu'en emportant le coffre, l'assassin crut emporter un trésor, et qu'en ouvrant ce coffre, il y trouva un enfant, non pas mort, mais vivant I
MADAME DANGLARS
Un enfant vivant ! Mais, alors, mon enfantvivait donc, monsieur? Monsieur, s'il vit...
Eh bien, madame, s'il vit, nous sommes perdus, voilà tout!
MADAME DANGLARS
Comment cela?
S'il vit, quelqu'un le sait; ce quelqu'un a notre secret, et, puisque M. de .Monte-Cristo a acheté cette maison, puisqu'il nous a invités à y venir, puisqu'il a parlé devant nous d'un enfant déterré, là où cet enfant ne pouvait être, ce secret, c'est lui qui l'a.
MADAME DANGLARS
Dieu juste! Dieu vengeur !
Silence! le voici.